Monde

Le Pakistan s'enfonce dans le chaos

Françoise Chipaux, mis à jour le 01.02.2012 à 18 h 40

Guerre entre les principales institutions, rumeurs de coup d'Etat, marasme économique, insécurité... Le pays sur lequel la communauté internationale a fondé son intervention dans la région depuis dix ans est en pleine déliquescence.

Un garçonnet dans un bidonville de Karachi, le 29 janvier 2012. REUTERS/Akhtar Soomro.

Un garçonnet dans un bidonville de Karachi, le 29 janvier 2012. REUTERS/Akhtar Soomro.

Allié indispensable des Etats-Unis dans la guerre contre le terrorisme, déjà placé par le centre américain «The Fund for Peace» dans le top 15 des Etats en faillite (failed state), le Pakistan s’enfonce chaque jour un peu plus dans un chaos politique, économique et social. La «guerre» ouverte entre le gouvernement, la Cour Suprême et l’armée paralyse totalement la marche de l’Etat et occupe, au détriment de problèmes urgents et essentiels, le temps et l’esprit des gouvernants. Chaque jour, la rue bruit de rumeurs d’un improbable coup d’état militaire contre un gouvernement très impopulaire mais démocratiquement élu en 2008.

L’armée, qui a gouverné le pays pendant plus de la moitié de son existence, ne désire apparemment pas prendre les rênes d’un Etat à la dérive. Son chef, le général Ashfaq Parvez Kayani, mis en cause après l’humiliation du raid américain qui a tué Oussama ben Laden, préfère avec plus de subtilité faire agir la Cour suprême. Le président de la plus haute instance juridique du pays ne cache pas son hostilité à l’égard du chef de l’Etat, Asif Ali Zardari, et du gouvernement. Son empressement à compliquer la tâche du Premier ministre est pour le moins suspect.

Une situation économique qui se dégrade

Ces querelles partisanes ont fait oublier une situation économique qui s’aggrave de jour en jour. Fleuron de l’économie, l’industrie textile —60% de la valeur des exportations du pays— est sinistrée. Les coupures d’électricité, qui varient entre 6 et 18 heures par jour, ont eu raison d’une activité centrale dans les deux provinces les plus peuplées du pays, le Pendjab et le Sind. Près de la moitié des 2.000 usines du Pendjab ont déjà fermé leurs portes, mettant à la rue 500.000 ouvriers pour cette seule province.

Les pénuries réelles, de gaz en particulier, ou provoquées, comme le sucre ou la farine, sont monnaie courante pour une population qui ne peut que tenter de survivre. L’inflation à deux chiffres a miné la classe moyenne et réduit à l’extrême pauvreté des centaines de milliers de «déjà pauvres». Les services publics sont déliquescents. Un tiers des enfants pakistanais en âge d’aller à l’école n’y vont pas. Le système de santé est plus que précaire.   

La dégradation de la sécurité a atteint un tel niveau que l’on peut enlever chez lui à Lahore, la capitale du Pendjab, un travailleur humanitaire américain. Sept étrangers et six pakistanais membres d’organisations humanitaires sont retenus en otages –certains depuis plusieurs mois— par des groupes dont on ne sait plus s’ils poursuivent une idéologie politique ou s’ils sont simplement mafieux. Les kidnappings pour rançons qui touchent les riches (mais pas exclusivement) se sont multipliés ces dernières années et se produisent même en pleine journée au cœur d’Islamabad, la capitale.

A Karachi, poumon économique du pays, plus de 1.500 assassinats ont eu lieu au cours des huit premiers mois de l’année 2011, selon une étude de la Commission indépendante des droits de l’homme. Dans toutes ces formes de violence, le rôle des forces de sécurité ou des partis politiques à Karachi demeure ambigu. Il est difficile aujourd’hui au Pakistan de distinguer son ami de son ennemi, comme l’a encore montré l’assassinat en janvier dernier du gouverneur du Pendjab par l’un de ses gardes du corps.

Allah, Armée et Amérique

Le reste du pays n’a rien à envier à la grande mégapole du sud du pays. Le Balouchistan, la plus vaste province du Pakistan et la plus riche en minéraux, est en proie à une rébellion nationaliste armée qui fait chaque semaine des dizaines de victimes. Les zones tribales frontalières de l’Afghanistan sont quant à elle aux mains des extrémistes islamistes et l’armée a déjà perdu plus de 3.500 hommes dans des combats qui n’ont rien résolu.

Selon l’adage qui a cours au Pakistan, le pays est défini par ses trois A: Allah, Armée et Amérique. Aujourd’hui les relations avec le troisième A sont au plus bas et c’est toute l’alliance historique avec Washington qui fait l’objet d’une révision de la part d’Islamabad. Malgré les milliards de dollars déversés depuis dix ans sur le Pakistan par les Etats-Unis, le sentiment anti-américain n’a jamais été aussi fort et il faudra beaucoup de temps pour rétablir un semblant de confiance entre les deux pays.

Détenteur de la bombe nucléaire, le Pakistan ne peut-être abandonné à son sort. D’autant que deux de ses voisins, l’Inde et la Chine, sont aussi en possession de l’arme nucléaire et qu’un troisième pays frontalier, l’Iran, pourrait l’acquérir dans un futur proche. Alors que la communauté internationale cache à peine son empressement à quitter la région après dix ans d’un engagement très coûteux humainement et financièrement, il serait dangereux de laisser les 187 millions de Pakistanais tenter de résoudre seuls un héritage dont ils ne sont pas les uniques responsables.

Françoise Chipaux   

Françoise Chipaux
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Journaliste
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