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Les micro-candidats, voix de la raison?

Olivier Clairouin, mis à jour le 01.02.2012 à 15 h 17

Ils sont étudiant, informaticien, retraité ou strip-teaseuse, et tous en lice pour l’élection présidentielle. Cantonnés le plus souvent à la rubrique «insolites» des journaux –quand ils ne restent pas tout simplement inconnus– ces micro-candidats sont pourtant les témoins privilégiés de l’encéphalogramme démocratique français.

Capture d'écran

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Oubliez Hervé Morin, Philippe Poutou ou Christine Boutin: à l’inverse des «petits» candidats qui peuvent espérer figurer au premier tour, ils sont une cinquantaine [la liste est téléchargeable ici] à prétendre à la fonction suprême tout en étant quasi-assurés de ne jamais dépasser le seuil fatidique des cinq cents signatures. Alors, pourquoi s’acharner?

On distingue bien sûr une part d’opportunisme, parfois complètement assumée. Yves Bontaz, industriel retraité de 70 ans, admet volontiers que le principal objectif de sa candidature est de faire la promotion de ses deux livres, sortis en décembre. Comme il l’indique sur son site, l’auteur entend enseigner aux Français «le fonctionnement d’une économie mondialisée» tout en leur prouvant par A plus B «qu’ils se trompent en croyant que l’arrivée de la gauche sauverait le pays comme par miracle».

Si cet exemple correspond à l’image que l’on se fait habituellement du postulant arriviste sorti de nulle-part, l’élection présidentielle est pourtant loin de se limiter à un outil marketing pour les micro-candidats. Du manque de représentativité au Président tout-puissant, leur participation à cette compétition jette une lumière crue sur les travers du système politique français.

«La politique, je la connais, j’ai été garde du corps de Mitterrand»

Ces outsiders mettent souvent en avant une certaine expertise du monde réel, par opposition à une classe politique quadrillée d’énarques qu’ils jugent déconnectée de la réalité. A l’instar de Paul Léoni, auto-désigné «Senior rebelle», chanteur yé-yé à la retraite et chantre de la défense des personnes âgées:

« Ma candidature est empreinte d’expérience et j’ai des milliers de sympathisants en France. La politique, je la connais. J’ai été garde du corps de Mitterrand.»

Des mots qui résonnent comme une ritournelle bien connue. Celle de la «crise de la représentation» dont experts en tous genres, politiques et médias, se font régulièrement l’écho. Parce qu’ils se professionnalisent, les membres de l’élite politique seraient de plus en plus éloignés de leurs citoyens.

On peut légitimement s’interroger sur la validité de cette «crise», des sociologues comme Jean-Marie Denquin la reliant à une «vulgate politico-journalistique». Toujours est-il que le sentiment de ne plus être correctement représenté, lui, est largement partagé par les candidats anonymes et constitue le moteur essentiel de leur campagne.

Avec son CV éclectique, Robert Baud est par exemple loin de répondre aux canons du parfait Président. Ancien soigneur animalier, acteur (les médias ne se privent jamais pour rappeler son apparition dans la série Dallas) ou encore conducteur à la RATP, le président d’Ensemble pour 2012-2017 admet que ses idées «ne sont pas novatrices» mais s’enorgueillit tout même d’«avoir une expérience intéressante» à défendre face aux gens du sérail. Il vient néanmoins de retirer sa candidature pour soutenir un autre «petit» candidat, Jacques Borie.

Monarchie républicaine

Le professeur de droit Pierre Brunet considère que le concept de représentation est aujourd’hui utilisé avant tout par les hommes politiques pour justifier leur place [1]. De la même manière, il semble que les micro-candidats puisent dans leur sensation de ne pas être représentés pour légitimer leur action.

Certains des concurrents vont cependant plus loin et remettent entièrement en cause le système politique actuel. «Monarchie» est le terme qui revient le plus souvent. Mécontents du tour pris par la Ve République, qui tend en pratique à concentrer les pouvoirs dans les mains du Président, ces théoriciens autodidactes prennent part à l’élection afin de proposer de nouveaux modèles de société.

«On cherche d’abord à faire connaître le mouvement pour changer le système, l’améliorer», explique ainsi François Amanrich. Soutenu d’après lui par bon nombre de francs-maçons, ce maître d’armes se veut le héraut de la «clérocratie», un savant mélange de vote et de tirage au sort. Dépité par «un système où le pouvoir se passe de père en fils», il affirme n’avoir jamais voté depuis sa majorité.

De son côté, Pascal Dequéant propose d’instaurer une «royauté républicaine», afin de restituer au Président son rôle d’arbitre indépendant. «La modification de la Constitution de 2008 est un coup d’Etat, affirme-t-il. Rétablir l’Empire n’aurait pas été pire.» Ce technicien en informatique n’a pour le moment pu s’exprimer que dans les colonnes du Courrier cauchois. Il continue néanmoins de se battre afin de donner naissance à un Président non-partisan, qui «servirait d’intermédiaire entre la Nation et le gouvernement».

En toile de fond de ce qui est la plupart du temps dépeint comme une lubie, leur candidature est une critique affûtée du présidentialisme à la française dont le général de Gaulle, avec sa révision constitutionnelle de 1962, a été le principal instigateur. Les micro-candidats de 2012 ne seraient donc que les héritiers directs de Pierre Dac ou Marcel Barbu qui, dès 1965, étaient parmi les prétendants au rôle de Président —le second était d'ailleurs au bout, recueillant 1,15% des voix.

Une menace pour la démocratie?

Malgré leurs bonnes intentions, tous se heurtent aujourd'hui au même obstacle: les cinq cents paraphes incontournables pour figurer au premier tour. «Si les élus n’étaient pas mentionnés aux Journal officiel, c’est évident que l’on aurait nos signatures», soutient Cindy Lee, candidate du Parti du plaisir. «On ne représente pas un grand risque pour la démocratie», proteste la strip-teaseuse, qui lançait sa campagne en décembre dernier en se promenant seins nus dans les rues de Paris.

Fixées à cent en 1962 puis relevées quatorze ans plus tard au niveau que l’on connaît aujourd’hui, ces signatures se retrouvent au centre d’un paradoxe: elles constituent aux yeux des micro-candidats le verrou d’un circuit politique fermé et non représentatif des Français, alors même que leur fonction est justement de s’assurer qu’un nom suffisamment fédérateur sorte des urnes pour représenter l’ensemble des citoyens.

Alors, faut-il s’inquiéter de voir autant de monde se presser aux portes de l’Elysée? A en croire certains commentateurs, la réponse ne fait aucun doute. Petits et micro-candidats mettent en danger l’élection présidentielle en vulgarisant son enjeu et en dispersant le vote des électeurs. Pire, certains ne feraient ça que pour l’argent.

Pour Alain Mourguy, c’est se tromper de diagnostic. Le président de l'Union des gens de bon sens, déjà candidat en 2007, considère au contraire que des campagnes comme la sienne permettent de faire infuser certaines idées dans le débat public. L’ancien commercial âgé de 64 ans se targue ainsi d’avoir déjà pu s’entretenir avec Elizabeth Guigou, Christine Boutin et même Nicolas Sarkozy au sujet de son prototype de vote à cinq points. Selon lui, le nombre de candidats lambda est  en fait plus un signe de «vigueur démocratique» que celui d’une crise politique:

«Plutôt que de s’étonner du nombre élevé de ces candidats, il faudrait surtout se demander pourquoi il y en a si peu alors que nous sommes 65 millions de Français.»

Olivier Clairouin


[1] Pierre Brunet, Vouloir pour la Nation. Le concept de représentation dans la théorie de l’État (Paris, LGDJ-Bruylant, 2004). Revenir à l'article 

Actualisé le 1er février 2012: contrairement à ce que nous avions écrit dans un premier temps, Jean-Marc Governatori est candidat au nom de l'Alliance écologiste indépendante et non du Parti républicain chrétien. Par ailleurs, Robert Baud a lui décidé il y a peu d'abandonner sa candidature pour soutenir Jacques Borie. 

Olivier Clairouin
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