Monde

Le mythe européen face à sa propre crise

Foreign Policy, mis à jour le 31.01.2012 à 16 h 03

La crise de l'euro n'est pas seulement une question d'argent. Le vrai problème, c'est surtout que «l'Européen» n'a jamais existé.

La France dans l'Europe / Celso Flores via Flickr CC License By

La France dans l'Europe / Celso Flores via Flickr CC License By

Quand l’euro est officiellement entré en circulation aux 12 coups de minuit le 1er janvier 2002, le ciel européen s’est illuminé de feux d’artifices pour célébrer la fin du franc français, du Mark allemand, de la drachme grecque et de tout un tas d’autres vieilles monnaies. Un gigantesque spectacle son et lumières a été organisé à Bruxelles. Une statue de cet euro tout fraîchement frappé haute de cinq étages a été dévoilée à Francfort alors qu’un groupe pop chantait à plein poumon «With Open Arms (Euro Song)».

«Je suis persuadé [que l’introduction des pièces et billets en euros] apparaîtra dans les livres d’histoire de tous nos pays et même d’ailleurs comme le début d’une nouvelle ère en Europe», avait déclaré Wim Duisenberg, alors président de la Banque centrale européenne.

L’Europe a semblé connaître son heure de gloire au début des années 2000. De part et d'autre de l'Atlantique, les analystes politiques s’extasiaient alors face au glamour de cette nouvelle venue sur la scène internationale. En 2004, dans le magazine ForeignPolicy, Parag Khanna décrivait une Union européenne «élégante», une «superpuissance métrosexuelle» volant la vedette, sur le podium de la diplomatie mondiale, à des Etats-Unis grossiers et dopés à la testostérone. La même année, l’économiste Jeremy Rifkin écrivait un livre complet d’éloges intitulé Le Rêve Européen, ou comment l'Europe de substitue peut à peu à l'Amérique dans notre imaginaire.

Il y eut ensuite l’improbable best-seller du journaliste du Washington Post T.R. Reid, The United States of Europe: The New Superpower And the End of American Supremacy («Les Etats-Unis d’Europe: la nouvelle superpuissance et la fin de la suprématie américaine»). Et en 2005, Mark Leonard, spécialiste des questions de politique étrangère, nous expliquait Pourquoi l'Europe dominera le XXIe siècle.

Triple crise

Je serais curieux de savoir si ces livres se vendent toujours bien aujourd’hui, alors que le rêve européen s’est transformé pour beaucoup en cauchemar, avec un euro au bord de l’effondrement et une union embourbée dans une triple crise qui devrait perdurer des années, voire des décennies.

La première, c’est la catastrophe économique. Comme les Etats-Unis, l’Europe traverse sa crise financière la plus grave depuis les années 1930. Le taux de chômage est élevé (il dépasse les 20% en Espagne, pays jadis si dynamique) et la croissance quasi-inexistante, les banques s’effondrent, les gouvernements endettés sont à court d’argent. Grande-Bretagne, Grèce, Irlande, Italie, Portugal, Espagne: certains pays s’apprêtent à vivre une génération de rigueur.

Deuxièmement, l’Union européenne connaît la plus profonde crise économique de son histoire. Son projet le plus ambitieux, la création d’une monnaie unique, est menacé. Le principe de libre circulation des personnes, une autre pierre angulaire de l’intégration européenne, est contesté alors que certains pays réintroduisent des contrôles frontaliers.

L’Europe est à court de dirigeants visionnaires. Et l’électorat mécontent se tourne en masse vers les partis populistes et anti-immigration. «Nous sommes confrontés au plus grand défi qu’a connu notre Union dans toute son histoire», a admis dans son discours annuel, en septembre, le président de la Commission européenne José Manuel Barroso. Un mois plus tard, la chancelière allemande Angela Merkel décrivait la menace pesant sur l’euro comme «la pire crise depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale».

Depuis 20 ans que je suis à Bruxelles, c’est la première fois que l’éclatement de l’Union européenne ne relève plus de la science-fiction. C’est désormais un scénario possible, bien que peu probable.

Le mythe d'un destin commun

Un peuple, un destin commun: c’est sur ce mythe qu’a été bâtie l’intégration européenne –une «union sans cesse plus étroite», dit le traité de Rome de 1957, qui a fondé ce que l’on appelait alors la Communauté économique européenne.

Nous découvrons maintenant que les différences nationales et régionales ne se dissolvent pas et que les Européens pensent et se comportent de façons très différentes les uns des autres. La conception britannique du rôle de l’Etat a peu en commun avec la vision française. La conception de la loi en Grèce ou en Italie est très différente de celle en Suède ou au Danemark. Lettons et Allemands n’ont pas la même vision de la Russie. Un Irlandais n’est pas prêt à payer les mêmes impôts qu’un Danois ou un Belge.

Le déficit d’unité, c’est la troisième crise qui affecte l’Europe, et c’est la plus profonde. C’est la base de tous les malheurs économiques et politiques du continent.

La plupart des Européens n’ont aucune idée de ce que l’Union européenne défend dans le monde, de ce qui les unit, d’où elle vient et d’où elle va. Après plus de 60 ans d’intégration européenne, 200 000 pages de législation et une imposante pile (qui croît encore) de traités, l’Europe s’est construite sans les Européens.

«D’accord, mais c’est quoi, un Européen?»

Cette question, que m’a posée l’un de mes étudiants, aurait dû être facile pour moi. Après tout, je suis né au Pays de Galles et j’ai vécu en Europe continentale –à Oslo, Prague et Bruxelles– la plus grande partie de ces 25 dernières années. J’ai voyagé dans tous les pays de l’UE sauf Malte. Je parle plusieurs langues européennes et j’ai étudié l’histoire et la politique européennes à l’université. J’ai travaillé à la Commission européenne et au Parlement européen.

Mes meilleurs amis sont néerlandais, allemands, slovaques et suédois. Ma compagne est française et mes enfants sont bilingues. Contrairement à certains présidents américains, je connais la différence entre Slovénie et Slovaquie. Si quelqu’un doit être européen, ou, au moins devrait savoir ce qu’est un Européen, c’est bien moi. Ce qui ne m’a pas empêché de balbutier et de cafouiller en cherchant une réponse. Liberté, démocratie, droits de l’homme, Etat de droit: j’ai brodé un moment sur les valeurs européennes, sans parvenir à convaincre ni moi-même ni ma classe.

«Les valeurs fondamentales européennes sont sacrées», a déclaré Jan Peter Balkenende en 2004, quand il était Premier ministre des Pays-Bas. Mais lorsqu’il a dû définir ces valeurs, il s’est montré plus flou. «Nous avons discuté de l’idée de l’Europe ces 1200 dernières années, sans réussir à saisir ce dont il est question», a-t-il admis. C’est le problème. Les valeurs sont importantes, elles sont la colle qui unit les pays et les peuples. Elles aident à définir ce qu’une société défend et réprouve.

Les valeurs américaines sont clairement et succinctement définies dans le Bill of Rights et la Constitution des Etats-Unis, des textes que la plupart des élèves américains doivent étudier et que certains sénateurs ont toujours dans leur poche. Mais l’Union européenne n’a pas de constitution, et sa Charte des droits fondamentaux n’a une valeur juridiquement contraignante que depuis 2009.

Dans l’UE, ce qui ressemble le plus à un texte fondateur, c’est un traité légaliste quasi-impénétrable et amendé six fois depuis la signature du traité de Rome en 1957. La dernière incarnation du droit primaire dans l’UE, le traité de Lisbonne de 2007, consacre des valeurs comme la liberté de parole, la démocratie et le développement durable. «Il n’y a pas de consensus, pas même un commencement de consensus, sur ce que sont les valeurs européennes», écrivait en 2009 le journaliste américain Christophe Caldwell, dans son livre provocateur Reflections on the Revolution in Europe («Réflexions sur la révolution en Europe»). Difficile de ne pas être d’accord.

Comment en sommes-nous arrivés là?

Dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les objectifs de l’Europe étaient clairs: la prospérité pour un continent ravagé par la guerre, la démocratie, au moins pour la moitié ouest, et la paix entre les nations après des siècles de massacres. (Parfois certains craignent encore que celles-ci ne perdurent pas.

Voyez par exemple cette remarque toute hobbesienne parue sur la page opinion de l’International Herald Tribune juste avant le sommet sur la crise de l’euro fin octobre: «Qu’est ce qui sauve l’Europe de l’Enfer? L’UE.») Difficile d’être contre la paix, la prospérité et la liberté.

Mais quoi d’autre? L’historien et journaliste britannique Timothy Garton Ash s’est essayé à définir les valeurs européennes dans un essai paru en 2007 dans Prospect. Il a ajouté la loi, la diversité et la solidarité à la liste. Des valeurs qui ne sont toutefois pas propres à l’Europe. Elles cachent en outre une foule de différences entre les Etats européens.

L’Etat de droit pourrait par exemple être un prérequis pour rejoindre l’Union européenne. Mais certains pays, comme la Belgique et la France, sont nettement meilleurs pour réclamer de nouvelles lois que pour appliquer celles déjà votées. En Bulgarie ou en Roumanie, la corruption est endémique, alors qu’en Italie, la mafia se moque de la justice dans le Sud du pays.

Diversité ne signifie pas tolérance

Mais c’est sur les questions de la diversité et de la solidarité que les légendes paneuropéennes pèchent le plus. L’UE s’enorgueillit de ses différences, tout en tentant de légiférer pour les faire disparaître. Sa devise est «unie dans la diversité» et peu d’endroits sur Terre présentent un tel méli-mélo de cultures, de langues, de paysages et de peuples sur un territoire si petit.

Diversité ne signifie toutefois pas tolérance, et le fait que des différences existent ne signifie pas forcément qu’elles sont acceptées. Ceci est devenu une évidence quand l’Europe s’est enfoncée dans la crise et que les rapports entre ses membres se sont tendus.

Quand le politicien populiste néerlandais Geert Wilders a suggéré en 2008 une fusion de la Flandre et des Pays Bas, un lecteur d’un journal flamand indigné a posté ce commentaire:

«Si la Flandre rejoint ce peuple de fouineurs, de violents hooligans, de jeunes meurtriers et de cinglés, je prendrai les armes pour protester! C’est déjà assez difficile de se retrouver avec des Néerlandais dans le même camping!»

Un autre a écrit:

«Je préférerais une union avec le Maroc ou la Mongolie. Là-bas, ils ne pissent pas sur les murs des églises et ils ne mangent pas de croquettes achetées dans des distributeurs

Des commentaires peut-être rédigés sous le coup de l’inquiétude, mais révélateurs: malgré 60 ans d’intégration et d’interactions toujours plus étroites entre les Européens, stéréotypes et préjugés sont toujours aussi forts et les partis politiques prônant moins de diversité et plus d’intolérance gagnent du terrain. Lors d’élections récentes en France, Belgique, Pays-Bas, Italie, Hongrie, et même dans des pays progressistes comme la Suède et la Finlande, les électeurs ont manifesté cette sorte de peurs et phobies qui vont à l’encontre du rêve européen de Rifkin.

Plombiers polonais et fermeture des frontières

Si le rêve européen a existé, il était basé sur un sentiment de solidarité parmi les membres du club des 27 nations.

Mais parlez-en aux Français, qui pestaient en 2005 contre les mythiques plombiers polonais voleurs d’emplois pendant le débat sur la malheureuse Constitution européenne. Ou aux Néerlandais qui rechignent à transférer d’importantes sommes d’argent vers des Etats plus pauvres de l’Union. Ou aux Allemands, aux Slovaques et aux Finlandais qu’il a fallu forcer à envoyer une bouée de sauvetage à la Grèce en faillite.

Au Congrès de l’Europe en 1948, Winston Churchill, le Premier ministre britannique, a prononcé ces mots désormais célèbres:

«Nous espérons voir une Europe où les hommes de tous les pays estimeront appartenir autant à l'Europe qu'à leur terre natale et (...) que partout où ils aillent sur ce vaste territoire, ils puissent dire, sincèrement, “je suis chez moi”.»

De l’espoir. Aujourd’hui, la mobilité est moindre que quand Churchill a prononcé son discours – environ 2% des Européens vivent dans un autre Etat membre. Au lieu d’être gommées, les frontières physiques semblent de nouveau d’actualité, alors que leur abolition était l’objectif des accords signés par les pays européens à Schengen, au Luxembourg, en 1985. La France a récemment rétabli les contrôles à la frontière italienne pour éviter une vague d’immigration de Lybie, alors que la France est entrée en guerre pour libérer ce pays, et le Danemark a provoqué la colère de ses voisins en revenant sur certaines dispositions des accords de Schengen concernant la possibilité de voyager sans passeport. 

Il semble que toute l'Europe ne soit pas encore prête à accepter tous les Européens. 

«Génération E» ou États nations?

T.R. Reid estimait qu'une nouvelle «Génération E» avait émergé aux Etats-Unis d'Europe, une génération de transnationaux buvant les mêmes cocktails, supportant les mêmes équipes de football, portant les mêmes vêtements, célébrant le jour de l'Europe le 9 mai et s'enthousiasmant devant l'Eurovision. «Les habitants de la nouvelle Europe, et particulièrement ceux de la Génération E, partageront bientôt la même culture européenne», écrivait-il.

Mais dans les enquêtes d'opinion, on voit que les électeurs s'identifient aujourd'hui beaucoup plus à leur Etat-nation qu'à l'Europe. «La nation est bel et bien vivante, plus puissante que jamais à certains égards», comme l'a expliqué Chris Patten, ancien commissaire européen aux Relations extérieures, «c'est peut-être l'unité la plus grande à laquelle les gens voudront bien accorder leur allégeance émotionnelle».

En fait, même l'Etat-nation est de trop pour de nombreux Européens. Il y a aujourd'hui en Europe 16 pays de plus qu'en 1988, suite à l'éclatement d'Etats artificiels qu'étaient l'Union soviétique, la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie. En Belgique, la division entre la Flandre et la Wallonie est si profonde que le pays n'a pas eu de gouvernement pendant plus de 500 jours, jusqu'à décembre dernier - un record mondial.

On peut bien sûr avoir plusieurs identités. Certains Européens sont catalans et espagnols. D'autres sont musulmans et français. Mais les identités, ça ne se crée pas artificiellement, elles se forgent tôt et demeurent à jamais. J'ai vécu plus longtemps à Bruxelles que dans mon Pays de Galles natal. Malgré ma carte d'identité et mon permis de conduire belges, je ne me sens même pas 1% belge. Mon passeport dit que je suis un citoyen de l'Union européenne, mais ce n'est qu'une affiliation administrative, pas un attachement émotionnel.

La Marmite, la marmelade, le cricket, la bière chaude, le snooker, les fléchettes, les silences embarrassés, les bruyères détrempées, les trains lents, les visages terreux - ça, c'est la Grande-Bretagne. C'est ce à quoi je peux m'identifier. C'est ce qui fait qui je suis. La plage d'Ostende, les escargots, l'anguille, le roi Albert II, les rideaux en dentelle, les bises entre hommes, les nains de jardin, les 55% d'impôts, les courses de pigeons, le pain d'épices - ça c'est la Belgique. Je ne peux m'identifier à tout cela.

Ma fille de 8 ans, qui m'a dit une fois qu'elle était «moitié belge, moitié française et moitié galloise», sera peut-être l'une des premières représentantes de la Génération E. Mais pour l'instant, je ne connais personne, même à Bruxelles, qui célèbre le jour de l'Europe. Si les Européens portent les mêmes vêtements, ce sont probablement des vêtements américains. Si une culture commune européenne existe, elle est la chasse-gardée d'un petit groupe de cosmopolites bien éduqués et sans racines: les jeunes fonctionnaires européens, les usagers réguliers de l'Eurostar et les étudiants Erasmus.

Quelque chose de commun...

On ne peut toutefois pas nier que les Européens se rapprochent doucement, autrement.

La plupart d'entre eux se préoccupent plus du résultat de la Ligue des champions que des élections au Parlement européen. Grâce à des compagnies aériennes low-cost à prestations limitées comme Ryanair et Easyjet, ils peuvent traverser leur continent pour le prix d'un repas à emporter. Les Britanniques, qui ne sont pourtant pas très fans de l'UE, encouragent les stars du foot françaises, espagnoles et portugaises qui jouent dans leurs clubs locaux avant de se rendre au pub pour boire des bières blondes belges et allemandes.

Les Irlandais emploient des entrepreneurs polonais utilisant de la main d'œuvre ukrainienne pour faire construire la maison de leurs rêves. Tout cela, c'est grâce à l'UE qui a mis fin aux monopoles des compagnies aériennes nationales et aux quotas de joueurs étrangers, et qui a donné aux Européens le droit de vivre, de travailler et de se présenter aux élections dans n'importe quel Etat membre.

Mais ce sont au final les Européens qui devront faire l'Europe, pas les lois de Bruxelles. L'intégration européenne doit autant à des entrepreneurs zélés comme Stelios Haji-Ioannou, le fondateur d'Easyjet, et Michael O'Leary, le PDG de Ryanair, qu'à ses pères fondateurs politiques comme Robert Schuman et Jean Monnet.

On ne peut pas non plus nier que, contrairement aux Américains, aux Asiatiques et aux Africains, les Européens ont certaines choses en commun.

Comme le montrent les sondages du Fonds Marshall allemand, ils se méfient de la guerre, après des siècles d'affrontements. Ils acceptent à contrecœur d'être fortement imposés en échange des services que leur fournissent tout au long de leur vie leurs Etats-providence. Ils ont beaucoup de vacances et prennent de longues pauses déjeuner. Ils veulent des transports publics de qualité et s'inquiètent pour l'environnement. La plupart ont en commun un héritage marqué par la pensée et la civilisation gréco-romaine, la chrétienté et les valeurs de tolérance et de laïcité des Lumières, même s'ils n'en sont pas conscients.

En 2002, dans un article intitulé What is a European («Qu'est-ce qu'un Européen»), la romancière britannique Antonia Susan Byatt a demandé à l'écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger s'il se sentait européen ou allemand. Il a

répondu qu'il n'y avait pas d'Européens. Après quelques instants, il a ajouté:

«D'un autre côté (...) si vous m'embarquiez les yeux bandés à bord d'un ballon et que vous me déposiez dans n'importe quelle ville européenne, je saurais que je suis en Europe, je saurais comment trouver un bar, la gare et un supermarché

Il y a en effet quelque chose. Que vous traversiez le pont Charles à Prague, que vous vous prélassiez sur la plage de La Concha à Saint-Sébastien ou que vous dégustiez du fromage de chèvre frais sur un marché de producteurs dans la campagne française, vous savez que vous êtes sur le même continent. Alors que j’attendais sur un pont à Los Angeles, au-dessus d’une autoroute à 12 voies, un bus qui n’existait plus, j’ai eu pour une des rares fois de ma vie le «mal de l’Europe».

...Mais toujours pas d'histoire commune

Tout cela ne veut pas dire que les Praguois, les Basques et les Bourguignons sont sur le point de renoncer à leurs particularismes locaux, régionaux et nationaux pour entrer dans l’âge de l’Homo europeanus. «Il n’y a pas de peuple européen», écrivait en 2007 Geert Mak dans un ouvrage magistral intitulé Voyage d'un Européen à travers le XXe siècle. Il n’y a pas en Europe une langue mais des dizaines. Les Italiens ne comprennent pas du tout le mot ‘Etat’ comme les Suédois. Il n’y a toujours pas de vrais partis politiques européens. Les journaux et les chaînes de télé paneuropéens sont toujours marginaux. Et surtout les Européens n’ont pas le sentiment de partager une histoire commune.

Nous voilà au cœur du problème. «Les gens ont besoin d’histoire pour comprendre l’inexplicable, pour faire face à leur sort», écrit Geert Mak. «La nation, avec sa langue commune et son imaginaire partagé, peut toujours fondre les expériences personnelles dans un grand récit cohérent. Mais l’Europe ne le peut pas. Contrairement aux Etats-Unis, elle n’a toujours pas d’histoire commune

Il y a peut-être d’énormes différences entre les 50 Etats des Etats-Unis, mais au bout du compte les Américains se sentent américains et en sont fiers. Leur cœur bat plus vite quand ils chantent leur hymne national ou voient leurs athlètes remporter des médailles d’or aux Jeux olympiques.

Beaucoup sont prêts à mourir pour leur pays dans des guerres lointaines. La plupart connaissent leur Constitution et ont une vague idée de comment leur système politique fonctionne. Ils parlent la même langue et sont fadas des mêmes sports.

L'européanité, une identité secondaire

L’Union Européenne a érigé des institutions communes, des lois et même une monnaie. Elle a créé tous les symboles qui vont avec l’Etat-nation, jusqu’au passeport bordeaux, où il est inscrit «Union européenne» au-dessous de votre propre nationalité. Elle a même un hymne, L'Ode à la joie de Beethoven, même s’il n’a pas de paroles et que les Européens ne savent pour la plupart pas que c’est leur hymne.

Ce qui manque, c’est un peuple qui partagerait une culture, une langue ou une histoire. Ou qui serait du moins capable de s’identifier à l’édifice politique qui a été bâti en son nom.

Comme l’a résumé l’ancien ministre des Affaires étrangères polonais Bronislaw Geremek, «nous avons l’Europe, nous avons maintenant besoin des Européens». Le souci, c’est que vous ne pouvez pas fabriquer des Européens comme vous fabriqueriez des petits soldats, et qu’imposer une construction politique artificielle à des peuples différents se termine souvent mal.

Contrairement aux empires austro-hongrois et ottoman, à l’Union soviétique et à l’ex-Yougoslavie, l’Union européenne n’a pas été imposée par la force. Mais il y a quand même des points communs: un ressentiment envers les élites politiques de la capitale, des identités nationales meurtries et une aspiration à l’auto-détermination dans «les provinces».

C’est le cœur des problèmes de l’eurozone. Quand on a mis sur pied la monnaie unique au début des années 1990, on croyait naïvement qu’en ayant la même monnaie, les nations de l’eurozone convergeraient d’une manière ou d’une autre. En clair, que l’euro rapprocherait les Grecs dépensiers des Allemands économes.

Mais à la place, les économies plus faibles se sont appuyées sur la force de l’euro, ils ont emprunté de gigantesques sommes d’argent à des taux d’intérêt bas pour financer des dépenses sociales déraisonnables et ont fait gonfler leurs bulles immobilières. Les réformes nécessaires, comme faciliter l’emploi et le licenciement de salariés, maîtriser les salaires et dégraisser un secteur public ballonné, n’ont pas été entreprises.

L’Union européenne est un moyen de gérer pacifiquement les différences entre les pays, de remplacer les prises de bec sur les champs de bataille par des mous compromis négociés dans les tristes salles de conférence de Bruxelles. A cet égard, c’est une réussite.

Mais faire des compromis sur la taille des paquets de pâtes et la courbure des concombres, c’est plus facile que de s’entendre sur la protection des frontières, la politique de défense et la fiscalité. Les Britanniques n’accepteront tout simplement jamais les niveaux d’imposition des Belges; les Français ne voudront jamais renoncer à la généreuse politique de subventions agricoles de l’UE; et aucun pays n’enverra ses enfants se battre pour les valeurs européennes s’il est contre les interventions militaires, l’absence de l’Allemagne en Libye l’a rappelé.

Pour Timothy Garton Ash, «l’européanité demeure une identité secondaire, plus légère.». «On ne demande aujourd’hui à personne de mourir pour l’Europe, même pas de vivre pour l’Europe.» C’est le cœur du problème.

Ca ne serait pas grave si l’UE était restée la simple zone de libre-échange qu’elle était jusqu’au début des années 1990. Mais quand un Etat n’a plus les moyens de refuser des lois parce qu’il n’a plus de droit de veto et que les décisions sont prises à la majorité, il perd le contrôle de pans entiers de la vie publique. Quand des pays s’unissent pour créer une monnaie commune avec des règles communes, ils doivent se faire confiance et croire que chacun les respectera.Et quand des Etats confient à d’autres le contrôle de leurs frontières, comme les Européens l’ont fait à Schengen, ils doivent avoir l’assurance que les autres pays sont à la hauteur de la tâche.

Cela intéresse aussi les citoyens ordinaires. Un Britannique pauvre vivant dans un logement social a tout à fait le droit de demander pourquoi il devrait subventionner de riches agriculteurs français avec ses impôts. Et si une Allemande part à la retraite cinq ans plus tard qu’une Grecque, elle a tout à fait le droit de demander pourquoi elle devrait donner une partie de ses revenus durement gagnés aux Grecs pour qu’ils puissent travailler moins.

Les sondages montrent en effet que la plupart des Allemands sont fermement opposés au renflouement de la Grèce. Leurs réticences ont été relayées par la presse nationale. «Les Grecs veulent encore plus de nos milliards!», a par exemple titré le quotidien à succès Bild en 2010 –et c’était avant la vague de renflouements successifs de l’année dernière.

Une légitimité contestée

Les Néerlandais ne font pas confiance aux Bulgares et aux Roumains pour surveiller leurs frontières, donc ils sont tenus à l’écart des Accords de Schengen. Les Allemands pensent que les Grecs ne sauront pas gérer l’argent versé, alors ils le donnent au compte-goutte. Les Polonais et les Baltes craignent que l’UE ne les défende pas en cas d’agression venant de l’Est, alors ils comptent sur l’Otan et les Américains.

Et les Britanniques jugent que personne ne peut rien faire mieux qu’eux, sauf peut-être s’habiller et cuisiner. C’est aussi une crise de légitimité. L’UE a accumulé des pouvoirs extraordinaires, mais sans consulter les peuples et la plupart du temps sans utiliser ces soupapes de sécurité qui sont considérées comme des piliers de la démocratie.

Personne n’a pas exemple demandé au peuple allemand s’il souhaitait abandonner son mark bien-aimé. Le gouvernement a tout simplement pris la décision pour lui, en lui promettant que la monnaie unique serait régie par des règles strictes (qu’oublieront plus tard Paris et Berlin) et qu’elle ne se traduirait pas par un transfert de richesse des pays riches vers les pays pauvres (ce qui s’avérera également faux). Dans la plupart des démocraties, si vous n’aimez pas le gouvernement, vous pouvez en élire un autre. Dans le système européen, cela semble impossible. Ni la Commission européenne, ni son président – genre de bras exécutif de l’UE – ne sont directement élus.

Le président du Conseil européen, actuellement le Belge Herman Van Rompuy, n’a pas non plus été choisi pour ce poste par les électeurs. Les deux organes législatifs de l’UE, le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne, sont certes en grande partie peuplés de politiques élus. Mais les Européens sont peu nombreux à prendre la peine de voter pour le premier et il est peu probable que changer vos représentants au sein du second ait un impact sur la politique collective des 27 Etats.

Les difficultés de l'union monétaire

Le plus grave, c’est peut-être que l’UE n’a pas réussi à convaincre les électeurs qu’elle apporte une véritable valeur ajoutée dans un monde globalisé. Des sondages récents montrent que moins de la moitié des Européens pensent qu’être dans l’Union est une bonne chose. Selon un Eurobaromètre de 2009, 53% des Européens pensent que leur voix ne compte pas dans l’UE et seulement 38% pensent le contraire. Et c’était avant le krach boursier de l’an dernier.

L’UE a répondu à cette vague d’euroscepticisme en demandant plus de pouvoirs sur les affaires politiques et économiques des Etats membres.

Lors d’un sommet à Bruxelles en décembre, 26 des 27 pays de l’Union (le Royaume-Uni s’illustrant par son isolement) ont signé un pacte fiscal qui impose des plafonds de déficits aux Etats et sanctionne ceux qui les dépassent, donne à Bruxelles un droit de regard accru sur les politiques budgétaires nationales et ouvre la voie à une éventuelle harmonisation des taux d’imposition au sein de l’UE.

Il y a là une certaine logique. Après tout, les difficultés actuelles de l’euro remontent certainement à la décision prise il y a 20 ans à Maastricht de bâtir une union monétaire sans union fiscale, économique et politique. Les Etats ont décidé de taux d’intérêts, d’objectifs d’inflation et de niveaux d’endettement communs mais ont gardé les pleins pouvoirs en ce qui concerne l’imposition de leurs citoyens, leurs allocations, leurs pensions de retraite et leurs politiques d’emploi.

Il était évident qu’un jour ou l’autre, les failles du système apparaîtraient au grand jour et que les marchés réagiraient, comme ce fut le cas de manière si brutale. Maintenant, l’Union est face à un effroyable choix: adopter des mesurettes pour éviter la contagion financière ou créer des sortes d’Etats-Unis d’Europe avec des politiques fiscales et économiques communes et un gouvernement de facto fédéral à Bruxelles.

Aucune de ces options n’est convaincante. La première mènera probablement à l’effondrement de la monnaie unique, la faillite de beaucoup de grandes banques européennes et une récession prolongée en Europe et dans le reste du monde. La seconde pourrait sauver l’euro mais éloignerait encore un peu l’UE des citoyens qu’elle est censée représenter. Et bien sûr, les renflouements coûteront des centaines de milliards d’euros aux contribuables.

L'Union doit trouver son rythme

Les europhiles comparent souvent l’Union à un requin: si elle arrête d’avancer elle coulera. L’objectif d’une «union sans cesse plus étroite» des peuples et des Etats est même inscrit dans le traité fondateur de l’UE, comme si c’était inéluctable. Pendant plus d’un demi-siècle, alors que l’Europe des 6 Etats fondateurs est devenue l’Europe à 27, ses membres ont volontairement délégué de plus en plus de pouvoirs à Bruxelles, et le groupe n’a jamais cessé d’avancer.

La crise économique pourrait aboutir à une accélération du processus d’intégration, mais à quel coût pour la légitimité de l’UE à long-terme?

«Au fur et à mesure que l’Union européenne avance, on dirait que nous perdons les citoyens européens en route», estimait en 2005 Joe Borg, alors commissaire européen.

C’était vrai il y a sept ans, ça l’est encore plus maintenant que les technocrates ont remplacé les politiciens élus à la tête d’une Grèce et d’une l’Italie dévastées par la crise et que des équipes de l’UE et des fonctionnaires du FMI ont débarqué à Athènes, Rome, Madrid et Lisbonne, pour pousser les politiques à procéder à des coupes budgétaires douloureuses.

Il est fastidieux de courtiser l’opinion publique. Les dirigeants européens ont rarement eu à s’y atteler par le passé. Ils le doivent désormais. Tout nouvel élargissement de l’Union nécessitera l’approbation des électeurs autrichiens et français, les deux pays sont constitutionnellement obligés d’organiser un référendum préalable. Ce qui, dans les faits, mine les chances de la Turquie de rejoindre l’Union, vu l’animosité qui existe dans les deux pays à l’égard d’Ankara.

Et si l’UE veut modifier le traité européen pour durcir les règles de l’euro-zone, l’Irlande pourrait consulter les électeurs –électeurs qui ont dans un premier temps rejeté les deux dernières modifications du traité européen.

«L’euro est bien plus qu’une simple monnaie, c’est le symbole d’une intégration européenne dans tous les sens du terme», s’était enthousiasmé Wim Duisenberg, alors président de la Banque centrale européenne, juste avant la mise en circulation des pièces et des billets en euros en 2002. Il avait raison, mais pas comme il l’aurait espéré.

Dix ans plus tard, le triste sort de l’euro semble incarner les rêves brisés d’avenir uni des Européens. Au lieu de rapprocher l’Union européenne de ses citoyens, la monnaie unique a élargi le gouffre entre les dirigeants et les dirigés.

Au lieu d’ouvrir la voie à une ère prospère, l’euro a condamné des millions d’Européens à des décennies de misère. Et loin de rapprocher les peuples d’Europe, il est sur le point de les éloigner plus encore.

Gareth Harding

Journaliste indépendant basé à Bruxelles, il a plus de dix ans d'expérience sur les questions européennes (The Independent, The Wall Street Journal, Time, European Voice...)

Traduit par Aurélie Blondel

 

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