Economie

Le coiffeur de la Banque centrale

Jacques Attali, mis à jour le 30.01.2012 à 14 h 22

La BCE doit-elle, comme le demandent les créanciers privés et le FMI, prendre sa part des dettes grecques? Selon Jacques Attali, ce serait une erreur, à plus d’un titre.

Un homme coupe la crinière d'un cheval en Galice en 2003. REUTERS/Miguel Vidal

Un homme coupe la crinière d'un cheval en Galice en 2003. REUTERS/Miguel Vidal

Faut-il appliquer à la Banque centrale européenne (BCE) la même coupe de cheveux qu’aux banques privées? Cette question, en apparence saugrenue, est l'une des plus importantes pour l'avenir de la Grèce, de la BCE, de l'Union européenne et même de tout le système monétaire mondial. 

On s'apprête en effet à prendre une décision capitale, encore une fois dans l'urgence, pour sauver les meubles, sans tenir compte de ses conséquences à long terme.

La Grèce (malgré tous les efforts de ses salariés, et en partie en raison de l'incivisme de ses riches) ne pourra jamais rembourser sa dette, qui atteint encore 160% de son PIB. L’objectif des négociations actuelles est d’en effacer 115 milliards d'euros, pour la ramener à 120% du PIB d’ici 2020.

Or, les banques privées ne veulent pas abandonner ainsi plus de la moitié de leurs créances (ce qu’on nomme en anglais un «hair cut», une coupe de cheveux) et entendent compenser ces pertes par des taux d'intérêt plus élevés sur le solde, ce qui ferait remonter le niveau d'endettement grec et conduirait inévitablement le pays à la faillite.

A quoi joue le FMI?

Ces créanciers privés (et le FMI avec eux) demandent donc que les créanciers publics (essentiellement la BCE et les banques centrales des pays de l’eurozone), qui détiennent l'autre moitié de la dette grecque, prennent leurs parts des pertes.

De fait, si la seule BCE le faisait, la dette publique grecque serait déjà réduite de dix points de PIB de plus; ceci ne coûterait à la BCE que 25 milliards d'euros, sur un bilan total qu’on peut évaluer à 3.200 milliards. Il faut pourtant y regarder à deux fois, parce que cela ouvrirait une formidable boîte de Pandore. 

D'une part, la BCE serait alors tentée de ne plus du tout prendre en pension des titres d'Etat, s'ils doivent être dévalorisés dans son bilan; alors que ceux, parfois bien plus risqués, du secteur privé, qu'elle prend aussi en pension, ne le seraient pas. Tout le financement de la dette publique en Europe serait remis en question. 

D'autre part, la confiance dans toutes les banques centrales serait menacée: on se rendrait compte qu'elles ne sont que des entreprises comme les autres, avec des bilans opaques et des règles comptables arbitraires, soumises à aucun contrôle.

Et même si, en principe, la valeur d’une monnaie dépend surtout de la confiance qu'on peut avoir dans une économie et dans un Etat, les marchés exigeraient des banques centrales, productrices de monnaies, qu'elles augmentent leurs fonds propres pour couvrir leurs risques. Elles devraient alors se retourner vers leurs actionnaires, les Etats; et ceux-ci, impécunieux, devraient leur emprunter de quoi leur apporter les capitaux dont elles ont besoin! Absurde cercle vicieux.

La BCE, qui, à la différence des autres banques centrales, ne s'appuie ni sur un Etat ni sur une armée, serait encore plus fragilisée que les autres. A quoi joue le FMI en demandant cela?

L'Europe a les moyens de régler durablement ces problèmes. Encore faudrait-il qu’elle sorte de cet enchaînement suicidaire de bricolages à court terme, pour se reconnaître comme une entité fédérale, dotée d'un Etat, disposant des moyens de soutenir sa banque centrale et de financer sa croissance par des ressources fiscales autonomes, lui permettant d’investir dans des secteurs en développement et de mettre à la disposition de ses régions en difficulté les moyens de mettre de l’ordre dans leurs finances sans mettre en péril la démocratie.

Jacques Attali

Article également publié sur L'Express

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