Le coiffeur de la Banque centrale
La BCE doit-elle, comme le demandent les créanciers privés et le FMI, prendre sa part des dettes grecques? Selon Jacques Attali, ce serait une erreur, à plus d’un titre.
- Un homme coupe la crinière d'un cheval en Galice en 2003. REUTERS/Miguel Vidal -
Faut-il appliquer à la Banque centrale européenne (BCE) la même coupe de cheveux qu’aux banques privées? Cette question, en apparence saugrenue, est l'une des plus importantes pour l'avenir de la Grèce, de la BCE, de l'Union européenne et même de tout le système monétaire mondial.
On s'apprête en effet à prendre une décision capitale, encore une fois dans l'urgence, pour sauver les meubles, sans tenir compte de ses conséquences à long terme.
La Grèce (malgré tous les efforts de ses salariés, et en partie en raison de l'incivisme de ses riches) ne pourra jamais rembourser sa dette, qui atteint encore 160% de son PIB. L’objectif des négociations actuelles est d’en effacer 115 milliards d'euros, pour la ramener à 120% du PIB d’ici 2020.
Or, les banques privées ne veulent pas abandonner ainsi plus de la moitié de leurs créances (ce qu’on nomme en anglais un «hair cut», une coupe de cheveux) et entendent compenser ces pertes par des taux d'intérêt plus élevés sur le solde, ce qui ferait remonter le niveau d'endettement grec et conduirait inévitablement le pays à la faillite.
A quoi joue le FMI?
Ces créanciers privés (et le FMI avec eux) demandent donc que les créanciers publics (essentiellement la BCE et les banques centrales des pays de l’eurozone), qui détiennent l'autre moitié de la dette grecque, prennent leurs parts des pertes.
De fait, si la seule BCE le faisait, la dette publique grecque serait déjà réduite de dix points de PIB de plus; ceci ne coûterait à la BCE que 25 milliards d'euros, sur un bilan total qu’on peut évaluer à 3.200 milliards. Il faut pourtant y regarder à deux fois, parce que cela ouvrirait une formidable boîte de Pandore.
D'une part, la BCE serait alors tentée de ne plus du tout prendre en pension des titres d'Etat, s'ils doivent être dévalorisés dans son bilan; alors que ceux, parfois bien plus risqués, du secteur privé, qu'elle prend aussi en pension, ne le seraient pas. Tout le financement de la dette publique en Europe serait remis en question.
D'autre part, la confiance dans toutes les banques centrales serait menacée: on se rendrait compte qu'elles ne sont que des entreprises comme les autres, avec des bilans opaques et des règles comptables arbitraires, soumises à aucun contrôle.
Et même si, en principe, la valeur d’une monnaie dépend surtout de la confiance qu'on peut avoir dans une économie et dans un Etat, les marchés exigeraient des banques centrales, productrices de monnaies, qu'elles augmentent leurs fonds propres pour couvrir leurs risques. Elles devraient alors se retourner vers leurs actionnaires, les Etats; et ceux-ci, impécunieux, devraient leur emprunter de quoi leur apporter les capitaux dont elles ont besoin! Absurde cercle vicieux.
La BCE, qui, à la différence des autres banques centrales, ne s'appuie ni sur un Etat ni sur une armée, serait encore plus fragilisée que les autres. A quoi joue le FMI en demandant cela?
L'Europe a les moyens de régler durablement ces problèmes. Encore faudrait-il qu’elle sorte de cet enchaînement suicidaire de bricolages à court terme, pour se reconnaître comme une entité fédérale, dotée d'un Etat, disposant des moyens de soutenir sa banque centrale et de financer sa croissance par des ressources fiscales autonomes, lui permettant d’investir dans des secteurs en développement et de mettre à la disposition de ses régions en difficulté les moyens de mettre de l’ordre dans leurs finances sans mettre en péril la démocratie.
Jacques Attali
Article également publié sur L'Express
Mis à jour le 30/01/2012 à 14h22















































Si la Grèce n'a pas fait défaut de paiements, c'est que l'Europe a mis un point d'honneur a ne pas laisser couler un de ses membres. Elle a bricolé plusieurs plans d'aide. Elle a conditionné son aoutien à un pan de rigueur draconien qui est de plus en plus discuté, même dans les milieux économiques. Malgré les erreurs du passé, le sentiment des grecs ne doit pas être d'avoir été méprisé et mal dirigé par le reste de l'Europe.
Je sais que ça va "faire genre" de citer de Tocqueville^^ mais je trouve son texte de 1848, d'actualité: "Regardez ce qui se passe dans les classes ouvrières. [...] Ne voyez-vous pas qu'il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées qui ne vont point seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement, mais la société même, à l'ébranler sur les bases sur lesquelles elles reposent aujourd'hui ? Ne voyez-vous pas que, peu à peu, il se dit dans leur sein que tout ce qui s'y trouve au-dessus d'elles est incapable et indigne de les gouverner; que la division des biens faite jusqu'à présent dans le monde est injuste ; que la propriété y repose sur des bases qui ne sont pas équitables ? Et ne croyez-vous pas que, quand de telles opinions prennent racine, quand elles se répandent d'une manière presque générale, quand elles descendent profondément dans les masses, elles amènent tôt ou tard les révolutions les plus redoutables. Telle est, messieurs, ma conviction profonde; je crois que nous nous endormons à l'heure actuelle sur un volcan."
Il n'y a probablement pas de bonnes solutions au problème de la dette grecque, il y en juste qui sont moins mauvaises que d'autres. Avec des mesures budgétaires qui requièrent de l'austérité, il est impossible de récupérer de la croissance. Pour favoriser la compétitivité et freiner le chômage, des pays comme la Grèce, l'Italie ou l'Espagne doivent utiliser la politique monétaire. Ces pays sont moins riches qu'actuellement. Avec l'Euro, ils ont grandi sur des bases fictives où les prix augmentaient sans que le pays ne progresse réellement.
Même si j'aime beaucoup les opinions de monsieur Attali, j'ai cessé de croire au fédéralisme européen pour ma part. Le différentiel de compétitivité est trop important et continue de se creuser. Les intérêts des pays sont distincts et la décision revient à ceux qui sont plus riches comme souvent. Certains pays ont tout intérêt à retrouver la souveraineté en matière de politique monétaire et grandir sur des bases plus saines. Je pense à la Grèce, mais aussi à l'Espagne et ses 23% de chômeurs par exemple.
Les banques privées font de la création monétaire temporaire par leurs prêts et qui doit ensuite être annulée par le remboursement de ces prêts. (Et si elles ne trouvent plus d'emprunteurs alors la masse monétaire décroit et c'est la récession.) Mais une banque centrale peut faire des prêts définitifs. Elle peut rembourser les banques sans augmenter la masse monétaire (puisque le remboursement crée une destruction monétaire).
Étudiez un peu l'histoire et dites nous donc d'où venait l'argent prêté à l'Etat français par la Banque de France avant 1973. Et dites-nous si cet argent a été remboursé.
Bref il serait temps de revenir à "l'avant 1973" au niveau européen. A défaut chaque état le fera dans son coin, à commencer par la Grèce.
Imaginons un instant que la Grèce utilise toujours la drachme comme sa monnaie. La valeur de la dette grecque ne pourrait être remise en cause puisque la banque centrale grecque aurait la capacité d'en racheter autant que nécessaire. Cette capacité de rachat garantirait la valeur de la dette et de la monnaie. Bien évidemment, ces rachats ou simplement la perspective de ces rachats seraient accompagnés par de l'inflation et la dévaluation de la drachme sur le marché des changes. Autrement dit, 100 drachmes de dette grecque vaudrait toujours 100 drachmes mais seulement une fraction de cette valeur une fois convertie en marks ou en francs.
Aujourd'hui, la Grèce utilise l'euro dans un système où la banque centrale n'a pas pour mission le rachat de la dette des pays de la zone euro. Comme on le constate donc, la valeur de la dette grecque n'est pas soutenue et s'effondre. Le seul moyen pour la banque centrale européenne de justifier, en toute logique, le maintien de la valeur de la dette grecque dans ses livres est d'accepter de jouer le même rôle que la banque centarle grecque dans le cas ci-dessus. Pour cela, évidemment, il faudrait souscrire au principe que la dette grecque est en fait une dette européenne. Mais où sont donc les partisants de cette solution?
Déclarer que la dette grecque a gardé toute sa valeur simplement parce qu'elle se trouve sur le bilan de la BCE n'a bien évidemment aucune crédibilité sauf si les pays de la zone euro décidaient d'assumer en bloc la responsabilité de la dette grecque et instruisait la BCE d'agir en conséquence. Ce serait un très grand pas. Peut-être celui que M.Attali appelle de ses voeux. Dans ce cas, il serait bien avisé de ne pas recourir à un improbable tour de prestidigitation et d'appeler un chat un chat.
"Si on met de côté les blocages politiques, oui, l'Europe a besoin d'une politique monétaire très agressive. Plus agressive encore que celle des Etats-Unis. Il n'y a pas d'autre moyen de faire les ajustements nécessaires. La BCE devrait racheter plus de dettes d'Etat mais aussi favoriser davantage l'expansion monétaire."
Et il dit aussi "Pour restaurer la compétitivité en Europe, il faudrait que, disons d'ici les cinq prochaines années, les salaires baissent, dans les pays européens moins compétitifs, de 20 % par rapport à l'Allemagne."
Et à mon humble avis ceci ne sera acceptable que dans une république qui défend l'égalité et resserre l'éventail des revenus par une grande réforme fiscale. Et si les salaires baissent, il faudrait que les loyers baissent plus encore.
"Enfin, la zone euro souffre dès le début d'un défaut rédhibitoire, celui de ses dettes publiques non garanties par la Banque centrale européenne (BCE), à l'opposé de la FED, la Réserve fédérale des Etats-Unis. Par ce traité, en voulant réduire les déficits, l'Europe veut rassurer les marchés financiers, mais cela nous enfonce dans la crise. La seule solution, c'est que la BCE garantisse les dettes publiques de tous les pays de la zone euro."
Henri Sterdyniak