France

Mai 2009 ne sera pas Mai-68

Nicolas Vanbremeersch, mis à jour le 08.05.2009 à 15 h 15

Le sujet d'une nouvelle révolte de la jeunesse dans la rue est à la mode, mais n'a aucun fondement. La colère sociale réelle ne s'agrège pas, la jeunesse est ailleurs, et penser à un Mai 2009 est une idée de vieux.

Ça commence en janvier, dans le Canard Enchaîné. On y lit des propos «off» indiquant que le Président redoute l'amalgame des contestations du gouvernement (étudiants, enseignants-chercheurs, lycéens, personnel hospitalier,...) et des colères sociales (ouvriers d'usines qui ferment, salariés laissés sur le carreau par la crise, ...) pour former une révolte, un «mai 2009». L'analyse est simple, logique, facile à comprendre: le pouvoir génère des mécontentements, et sa politique touche particulièrement la jeunesse (Hadopi, réforme du lycée, universités, ...). Ajoutez à ceci une dose de crise économique, qui crée de l'angoisse et des situations intolérables, et hop ! tout le monde dans la rue.

Comme tout «mème», cette analyse de comptoir (issue de l'Elysée) va se propager progressivement dans toute la presse. Chacun va y aller de son article sur le risque d'embrasement. Certains le font par simple répétition, ou paresse, d'autres avec des envies de prophétie autoréalisatrice, d'autres encore pour conjurer le sort. Le point culminant arrive en deux temps: Dominique de Villepin reprend à son compte l'idée (sans l'argumenter, toujours), offrant aux médias un prétexte de traitement, qui autorise la mise en Une. Elles arrivent fin avril, quand le JDD et le Nouvel Obs questionnent en pleine page «la menace de l'embrasement».

Le Nouvel Obs pose la brûlante question (qui induit sa réponse): «L'insurrection Française: jusqu'où peut-elle aller?». Le dossier n'est pas très solide. On met un grain de séquestrations patronales, un peu d'indignation populaire sur les mesures qui favorisent les super riches, on note la violence des ouvriers en colère, on remarque que le discours anti-élites s'installe, et on termine par une interview d'Eric Maurin qui dit que tout ça ne fait pas une révolte. Le dossier, finalement, ne parle pas tant de la révolte possible, sinon en creux.

Le JDD pose sa question le 26 avril : «Un mai 2009 est-il possible?». Le dossier sera aussi vide qu'un texte de Carla Bruni. La réponse est oui: il est arrivé, tranquillement, cinq jours après, avec ses floraisons. Quant au «mai 68 en 2009», il n'aura pas lieu. Et cette question mériterait de n'être même pas posée. Mai 2009, c'est une réduction qui ne veut rien dire, qui s'appuie sur une analyse fausse de l'actualité, qui ne veut, en fait, que tenter d'influer sur la réalité, en lui donnant un prisme qui trahit la posture de ceux qui l'émettent. Réfutons.

1. La colère ne s'agrège pas.
Les mouvements sociaux divers que notre pays connaît ne s'agrègent pas. D'une part, ils sont d'intensités diverses, entre des mouvements concentrés mais peu professionnels (les enseignants-chercheurs, qui peinent à faire exister, au-delà de rondes actives et manifestations créatives, leur revendication), des mouvements larges mais peu impliquant (la loi Hadopi, qui mobilise l'esprit de dizaines de milliers d'entre nous, mais peine à se transformer en un militantisme efficace ; la contestation étudiante sur l'université), et des colères actives (Continental, Caterpillar...) . Ces revendications ont peu d'objectifs communs. Certains cherchent à défendre un statut menacé dans une réforme, d'autres une menace de principe, mais à laquelle ils pourraient individuellement échapper (Hadopi, l'université...), d'autres visent davantage des patrons ou des actionnaires étrangers, et ont besoin de l'Etat pour les aider. Ces objectifs hétérogènes, ces modes de mobilisations disparates ne facilitent pas l'agrégation.

2. C'est la crise, coco!
La crise nous menace tous. Elle agit comme un inhibiteur d'action collective. C'est triste, mais on a rarement vu des grandes révoltes sociales monter au début des grandes crises. De fait, il faut souvent attendre que les grandes mesures aient prouvé leur inefficacité, que la misère s'installe de manière dure, et que chacun sorte de l'idée qu'il peut tenter de s'en sortir individuellement, pour que la crise se transforme en une logique de révolte. En clair: aujourd'hui, chacun attend du gouvernement (sans trop y croire) une potentielle issue, et n'a aucun intérêt à se révolter et user de violence. A descendre dans la rue, oui, mais pour demander, pas pour casser.

3. La jeunesse est ailleurs
La jeunesse est mécontente, en colère? Peut-être. Mais c'est un point de vue de vieux. Ce que je retiens, surtout, c'est qu'elle vit l'humiliation comme un processus d'entrée dans la vie, il le faut bien, mais qu'elle ne semble pas résolue à une action contre ceux qui ne veulent pas lui ouvrir son monde. La jeunesse invente un monde, elle se divertit, est ailleurs, et a depuis longtemps appris à se frayer son chemin dans des passages étroits, complexes. Elle s'individualise, mais est aussi très fraternelle, et en aucun cas dans un esprit majoritaire de révolution: elle n'a rien à prendre aux vieux, elle ne se fait pas beaucoup d'illusions sur ce qu'elle peut attendre d'eux.

4. Penser mai 2009, c'est une idée de vieux

Mai 68, c'était il y a plus de quarante ans. L'époque n'a rien à voir avec ce moment particulier (si ce n'est le pouvoir conservateur). Le seul élément qui subsiste, c'est une génération de patrons de presse et de dirigeants politiques qui ont été élevés dans le culte de cette époque, et en conservent le prisme d'analyse. C'est Nicolas Sarkozy qui fustige la pensée de 68, et Daniel Cohn-Bendit qui lui répond. Penser un mai 2009, aujourd'hui, c'est surtout une impasse de la pensée, de personnes très protégées, de ceux qui ont un statut et espèrent le défendre, mais pas de ceux qui nagent dans les eaux de la crise.

La question est fausse. Quel est l'intérêt de la poser? Nier la réalité, et se réfugier dans des cauchemars, soit pour les conjurer, soit pour espérer l'ivresse...

Nicolas Vanbremeersch

Image de une: Lors des manifestations anti-G20 à Strasbourg en avril  2009. Eric Gaillard/REUTERS

Nicolas Vanbremeersch
Nicolas Vanbremeersch (14 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte