Monde

Désindustrialisation à l'anglaise et à la française: bonnet blanc et white bonnet

Yann Morell y Alcover, mis à jour le 01.02.2012 à 10 h 05

L’industrie demeure un secteur majeur de l’économie britannique mais, comme en France, sa contribution à la valeur ajoutée ou à l'emploi a fortement baissé.

A Skegness, dans l'Est de l'Angleterre, en 2006. REUTERS/Darren Staples (BRITAIN)

A Skegness, dans l'Est de l'Angleterre, en 2006. REUTERS/Darren Staples (BRITAIN)

Si les mésaventures de la France déchue de son «triple A» en janvier par l’agence de notation Standard & Poor’s, loin de provoquer un quelconque triomphalisme outre-Manche, avaient suscité assez peu de commentaires dans la presse et chez les hommes politiques britanniques, les propos du chef de l’Etat français dimanche dernier sur la désindustrialisation britannique n’ont cette fois pas manqué de susciter des réactions quelque peu agacées.

Il faut dire que le raccourci («On peut parler du Royaume-Uni avec plaisir, il n’ont plus d’industrie!») pris par Nicolas Sarkozy pendant son entretien télévisé n’a rien à envier à la sortie de François Baroin peu avant Noël, qui avait expliqué que «la situation économique de la Grande-Bretagne est aujourd'hui très préoccupante, et qu'on préfère être Français que Britannique en ce moment».

En fait, n’en déplaise aux uns et autres, la situation est inquiétante dans les deux pays.

Le Chancelier de l’Echiquier, George Osborne, lors d’une visite à Manchester, début janvier, expliquait lui-même dans un entretien au quotidien Financial Times que «l’économie était devenue très déséquilibrée». Et de poursuivre:

«Déséquilibrée dans le sens où il n’y avait pas assez d’exportations, déséquilibrée dans le sens où nous étions trop dépendants du succès des services financiers, déséquilibrée entre le secteur public et le secteur privé, avec des dépenses publiques accaparant presque la moitié de la richesse nationale.»

Si pour ce qui est des dépenses publiques, le coup de griffe du Chancelier tenait quasiment du réflexe pavlovien, en revanche, les remarques concernant la faiblesse des exportations et la trop forte dépendance aux performances de la finance, avaient quelque chose de plus singulier.

Tous les pieds dans le même sabot de la finance

Elles reflètent la prise de conscience (au moins d’une part) de la classe politique du fait que les services financiers ne sauraient être le seul moteur de l’économie et encore moins le seule fer de lance de son commerce extérieur.

Contrairement à la France, qui de 1993 à 1999 avait enregistré des excédents pour le commerce de marchandises, le Royaume-Uni est resté chroniquement déficitaire sur ce plan au cours des décennies 1990 et 2000. Ceci malgré 25 années d’un rebond économique spectaculaire emmené notamment par le secteur de la finance.

Avec la crise 2008, ici aussi l’industrie est redevenue à la mode. Ce n’est probablement pas par hasard si c’est justement dans les régions industrielles du nord de l’Angleterre, particulièrement touchées par la crise, que les paroles du Chancelier ont été recueillies.

L’industrie demeure bien évidemment un secteur majeur de l’économie britannique. Un rapport très optimiste sur le secteur publié en 2009 –peu après la débâcle financière–  par le cabinet d’audit et de conseil PWC, ne manquait pas de rappeler quelques exploits nationaux.

Il mentionnait par exemple qu’en 2007, la production automobile du pays a été proche de son record historique et que les exportations du secteur avaient atteint un record, avec une valeur totale de 20 milliards de livres. Il expliquait également, que la productivité du travail dans secteur manufacturier s’est améliorée bien plus vite au Royaume-Uni qu’en Allemagne ou France entre 1980 et 2007 et que la production industrielle du pays n’a pas vraiment reculé au cours des dernières décennies mais seulement progressé moins vite que le reste de l’économie.

Deux décennies de déclin

Le problème est que le déclin relatif du secteur manufacturier, ici non plus ne date pas d’hier. Tout comme la France, le Royaume de Sa Majesté a connu deux décennies de déclin relatif de son industrie. Le mouvement s’est même accéléré à partir de la fin des années 1990, ce qui —coïncidence ou pas— a correspondu au retour des travaillistes au pouvoir.

Selon les chiffes disponibles sur les bases d’Eurostat, la contribution de l’industrie à la valeur ajoutée brute totale serait ainsi passé de 25,8% en 1979, à seulement 11,4% en 2010. Ce dernier niveau correspond peu ou prou déjà celui observé également pour la France, sauf que le Royaume-Uni était parti de bien plus haut à la fin des années 1990 (20,3% en 1997, contre 14% pour la France).

Le mouvement de désindustrialisation, qui fut l’un des points de l’intervention de Nicolas Sarkozy dimanche soir à la télévision, a donc été encore plus accentué outre-Manche au cours des années 2000.

En termes d’emplois, le mouvement a été encore plus marqué. Le nombre des emplois dans l’industrie aurait ainsi chuté d’environ 40% entre 1998 et 2011. Les données de l’OCDE font d’ailleurs ressortir que sur ce point la France serait dans une position un peu meilleure, avec une part de l’industrie dans le total des emplois de l’ordre de presque 15% fin 2010, contre seulement 11% au Royaume-Uni.

«Is it better to be British or French?»

Depuis 18 mois, le gouvernement de David Cameron s’est emparé de ce sujet. Pas vraiment question ici de couper dans les charges sociales: elles sont déjà au plancher. Les derniers chiffres publiés toujours par l’OCDE estimaient à environ 6,8% du produit intérieur brut le montant des cotisations en 2009, là où en France et en Allemagne cette proportion est à respectivement 16,7% et 14,5%.

Une note récente de Natixis, intitulée malicieusement en anglais «is it better to be British or French?» résumait les grands leviers employés depuis deux ans pour favoriser l’industrie nationale: l’affaiblissement de la livre sterling —si l’on peut considérer que la dégringolade de près de 20% de la livre face à l’euro depuis la fin de 2007 a véritablement été pilotée— et une réforme du système fiscal destinée à favoriser les entreprises (baisse de l’impôt sur les sociétés) au détriment de la consommation (hausse de la TVA) et des dépenses publiques (coupes drastiques dans les budgets).

Les améliorations sont pour l’instant restées timides. L’OCDE constatait dans son dernier rapport sur l’économie britannique publié en mars 2011 que «la réaction du solde commercial à la dépréciation de la livre et au raffermissement des marchés d’exportation a été jusqu’ici décevante, bien que les ventes de produits manufacturés à l’étranger, qui étaient tombées à un bas niveau, se soient fortement redressées».

L’organisation pointait notamment la hausse plus rapide que dans les autres pays du G7 du coût unitaire du travail dans l’industrie depuis 2008, comme l’une des explications de cette mauvaise performance.

Pour ne rien arranger, la crise en zone Euro passant par là, la situation semble s’être dégradée au cours des derniers mois. Dans son dernier rapport sur l’inflation [PDF], publié en novembre, la Banque d’Angleterre évoquait ainsi un fort ralentissement de la croissance des commandes à l’export pour l’industrie.

Même si les résultats d’une enquête publiée mi-janvier par l’EEF, un organisme regroupant les entreprises du secteur l’industrie, tendait à montrer que face aux difficultés, les industriels tentent de faire contre mauvaise fortune bon cœur et misent encore sur une bonne tenue des exportations pour soutenir leur activité, l’année 2012 et les suivantes s’annoncent pleines de défis.

Yann Morell y Alcover

Article mis à jour le 1er février

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