France

Services, santé: un autre Free est possible

Alain Gerbault, mis à jour le 31.01.2012 à 11 h 05

Clés d'une centrale anglaise en 2011. REUTERS/Nigel Roddis

Clés d'une centrale anglaise en 2011. REUTERS/Nigel Roddis

C’est sans doute dans le secteur de la santé, particulièrement opaque, que l’on peut espérer les meilleurs gains en pouvoir d’achat.

Lunettes: le modèle web

Pour acheter vos lunettes, rendez-vous au coin de la rue: le prix élevé des montures (pas des verres) est lié à la vente en boutique (au prix des franchises, des publicités avec des égéries vieillissantes…). «En Allemagne ou en Belgique, on peut les acheter en ligne depuis longtemps, pourquoi pas en France?» s‘étonne le professeur Emmanuel Combe.

Parce que le lobby des opticiens s’efforce de décrédibiliser les acteurs du Net, mettant en avant un matériel d’origines douteuses, l’absence d’opticiens diplômés... «On est avant tout des opticiens, explique Edouard Margain, directeur marketing de Sensee. Notre différence, c’est d’avoir choisi la distribution par internet. Bien que la loi ne nous y oblige pas, nous demandons systématiquement une ordonnance de moins de trois ans». Ce qui n’est pas toujours le cas dans les boutiques (NDLA)… 

Les Free de l’optique scrutent donc les discussions autour du projet de loi Lefebvre, qui vise à garantir une égalité de traitement entre les opticiens du web et des boutiques. Autre nouvel acteur, Easy-verres indique être déjà en conformité avec les dispositions prévues par le texte. Le législateur estime que les prix pourraient être divisés par deux ou trois… On peut aussi acheter des lentilles en ligne.

Médicaments : un Free anti-bloquant?

Un autre secteur attend son Free, celui des médicaments sans ordonnance. Pas simple. «En quelques jours, les pharmaciens accueillent la quasi-totalité de la France. C’est un des lobbys les plus écoutés, estime Emmanuel Combe. L’impossibilité pour Leclerc d’ouvrir des pharmacies physiques depuis 30 ans en témoigne». La concurrence sur les médicaments vendus sans ordonnance existe en Italie depuis 2005 (gouvernement Prodi). «Les prix ont baissé de 20%.»

Et pourquoi ne pas aller plus loin en mettant les hôpitaux en concurrence? «Les pays nordiques l’ont fait, tout en conservant un haut niveau de protection sociale», souligne Alain Madelin. Qui évoque également le coût de la protection sociale.

De fait, pour quelques jusqu’au-boutistes libertariens, quitter la sécu est à la fois un pèlerinage et un chemin de croix. Souscrire un contrat «d’assurance maladie-maternité au premier euro pouvant (…) se substituer à l’Assurance maladie de la Sécurité sociale (auprès) de sociétés d’assurance européennes» est en théorie possible, mais c’est au prix d’une guérilla juridique sans fin que certains y parviennent (et encore…).

Le flou des mutuelles

C’est davantage du côté des mutuelles complémentaires que le consommateur a des marges de manœuvre. Pour Mathieu Escot, chargé de mission à l’UFC Que choisir, «il y a une grande difficulté à comparer les offres, qui sont d’une extrême complexité», notamment parce que les besoins sont multiples: avec ou sans enfant, lunettes, dépassements d’honoraires… «Et le plus cher n’est pas forcément le plus mauvais.»

Manque de concurrence? Non: il y a déjà beaucoup d’acteurs mais «les offres sont opaques. On souhaite que les mutuelles se disciplinent et présentent leurs offres de manière homogène». L’UFC préconise ainsi une offre avec les remboursements (en euros) de 10 actes types, éventuellement assortie du montant redistribué pour 100 euros de cotisation reçus. «On verrait qui est efficace et qui ne l’est pas», analyse Mathieu Escot, qui fait état de « frais de gestion de 23,25% »

Mais il ne faut pas en escompter des baisses de prix. Un Free ferait surtout la différence avec une offre claire et synthétique, qui pousserait ses concurrents à s’aligner.

Un Free pour Papy

Choisir une maison de retraite est à la fois une épreuve personnelle et la garantie de payer le prix fort. Je me souviens de l’efficacité avec laquelle l’établissement qui accueillait ma grand-mère en pension —médicalisée— complète lui ponctionnait 95% de sa pension, lui laissant juste de quoi offrir des cadeaux à ses petits-enfants. Là aussi, un Free qui proposerait des tarifs concurrentiels, assortis d’engagements de qualité («euh… le low cost pour mémé, tu es sûr que c’est bien?») serait le bienvenu.

«Il y a de grandes différences tarifaires, constate Mathieu Escot. Et cela ne tient pas toujours à des différences de qualité.» C’est davantage la diversité des acteurs (public, associatif, privé à but lucratif ou non lucratif) qui explique ces différences.

L’UFC estime que «les organismes complémentaires qui ont des offres de dépendance pourraient prendre des participations dans des grands groupes de maisons de retraite». Avec comme objectif d’avoir «des coûts serrés pour proposer un bon rapport qualité prix. Mais c’est plus un espoir qu’on porte que quelque chose qu’on perçoit aujourd’hui.» 

Mourir Free

«Maman est morte et tu veux lancer un appel d’offres pour l’enterrer? Tu n’as pas honte?» Eh bien si, justement. Le deuil n’aide pas le consommateur à choisir objectivement. Pis, il est en «situation de faiblesse même si dans un deuxième temps, il peut se mordre les doigts d’avoir payé des prestations qu’il n’aurait pas dû», observe Grégory Caret.

Dans une campagne-test, l’UFC a comparé 820 devis. Selon les magasins funéraires, pour une prestation identique, les prix variaient de 1.300 à 6.100 euros, la moyenne se situant à 3.100 euros:

«Il y avait une très grande disparité dans les montants alors qu’on demandait le même type de cercueils, de cérémonie… Pour les démarches et formalités administratives qui sont forcément identiques, le minimum s’établissait à 26 euros, le maximum à 473 euros… On trouve aussi des produits alternatifs non obligatoires, ce que le consommateur ne sait pas forcément...»

Un monopole? Pas vraiment car le «marché est très éclaté avec 60% de magasins indépendants, OGF (24%) et Roc Eclair (12%) étant les principales entreprises du secteur. Mais géographiquement, ce sont des situations de monopole». Et c’est OGF qui affiche «en moyenne» les prix les plus élevés… Un Free funéraire? Ce serait une tuerie.

Banques, assurances: changer reste difficile

«Il y a deux types de banques en France, analyse Maxime Chipoy, chargé de mission à l’UFC Que choisir: les banques de guichet et les banques en ligne. Avec ces dernières, vous faites toutes les opérations vous-même et, en contrepartie, vous ne payez rien.» Il pointe cependant les conditions d’accès à certains services, comme les cartes de paiement haut de gamme (Gold, Premier), liées aux revenus.

Mais «changer de banque reste très difficile», parce qu’il faut mettre fin aux domiciliations, attendre que tous les chèques soient débités… Comme pour la téléphonie, l’UFC plaide pour «un système de portabilité du numéro bancaire». L’enjeu n’est pas négligeable: en frais divers, les Français laissent à leur banquier «environ 200 euros par an».

Du côté des assurances, les comparateurs de prix sont nombreux mais pas toujours fiables: certains appartiennent à des assureurs et ces derniers refusent parfois d’y figurer, de crainte d’être mal classés… Là encore, bien que facilité par «la loi Chatel, qui impose une lettre d’information 3 semaines avant la fin du contrat», le changement n’est pas simple. Les contrats expirant souvent en septembre, la lettre arrive… en août.

Autre problème, «la multi-assurance: il y a des cas où les consommateurs sont trop assurés.» Et si un Free regardait l’ensemble des contrats (cartes bancaires, assurances scolaires, assurance habitation…) pour les regrouper et faire baisser la facture?

Pour la bonne bouche, on explore trois autres pistes.

Serrures, chaînes, caviar…

Qui, en région parisienne, a déjà fait appel à un serrurier ou un plombier en cas d’urgence, sait à quel point la facture peut être salée. Avec le sentiment d’être à la fois captif et berné. Et ne comptez pas sur les assurances dépannage de quelques opérateurs, au final fort coûteuses. Un Free qui proposerait des services d’urgence à des prix raisonnables ferait un malheur.

Dans l’alimentation, le créneau des chaines est peu exploité alors qu’il peut pourtant se traduire par une baisse des prix et une réelle qualité, «à l’image des boulangeries Paul, un très bon concept, qui marche très bien. Pourquoi pas des chaines de boucherie?», s’étonne Emmanuel Combe. Et la vente quasi-directe au consommateur? «Les producteurs n’arrêtent pas de dire qu’ils sont sous le joug des distributeurs, observe Charles Pernin, à la CLCV. S’ils étaient cohérents, ils devraient essayer de s’installer à l’aval de la filière, c’est-à-dire dans la distribution.»

Le caviar low cost, ça existe. «Caviar passion a été créé pour devenir l'acteur de référence dans la vente de caviar sur Internet. Par son positionnement tarifaire, le site permet aujourd'hui à ses clients d'accéder à ce produit d'exception. » Variété des produits (caviar sauvage ou d’élevage), multiplicité des prix: le créneau internet permet aussi le luxe discount.

Free : oui, mais…

Le constat n’est guère réjouissant. Certes, le web peut bousculer des marchés, en imposant des modèles de forte réduction des coûts. Ainsi des agences immobilières: quel intérêt d’avoir une boutique pour y exposer une photo lorsqu’on peut en mettre des dizaines sur le web?

Mais le modèle Free repose à la fois sur un marché en forte croissance et propice à l’innovation. Il a donc peu de chances d’être reproduit de manière massive: sinon, ce serait déjà fait. Pour Emmanuel Combe, il y aussi un obstacle culturel: «La France n’est pas un pays où les outsiders, comme Free, sont fréquents. En général, ils viennent de l’étranger : Easyjet, Lidl… Si l’on regarde les sociétés du CAC 40, ce sont les mêmes qu’il y a 20 ans. Où sont les Google, Facebook, Apple français?» Quant aux professions réglementées, elles semblent durablement protégées.

Obstacles culturels et politiques: «Il faudrait surtout un Niel à Matignon!», s’exclame Alain Madelin. Pour constater que les pistes des rapports Rueff-Armand (1959) et Attali (2008, qui ressemble beaucoup au premier…) n’ont guère été explorées. De fait, au moment où s’écrivent ces lignes, le rapport Attali (1) était... temporairement indisponible. 

Et la France patiente, attendant une hypothétique libération de la croissance.

Alain Gerbault

(1) Jacques Attali est un des fondateurs de Slate.fr

Alain Gerbault
Alain Gerbault (11 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte