Culture

Le briseur d’idoles

Hervé Bentégeat, mis à jour le 30.01.2012 à 13 h 47

Albert Camus, cité l'autre dimanche par François Hollande, est à la mode. Au passage, sa victoire posthume contre Jean-Paul Sartre, mis à mal par Michel Onfray dans son dernier livre, est totale.

Albert Camus en 1957. CC Wikimedia

Albert Camus en 1957. CC Wikimedia

Ce n’est pas un hasard si François Hollande a cité Camus lors de son discours du Bourget l’autre dimanche: depuis la sortie du nouveau livre de Michel Onfray (L’ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus), l’écrivain est de nouveau à la mode.

Mais, à vrai dire, a-t-il jamais cessé de l’être? Camus reste un classique des programmes scolaires, au même titre que Zola ou Saint-Exupéry, et L’Etranger continue depuis des décennies à se vendre comme des petits pains. La postérité a choisi, et a oublié l’ostracisme dont il fut victime de la part de l’intelligentsia dans les années 50 —dont Michel Onfray fait grand cas. Ces querelles de chapelles paraissent pourtant fort démodées et n’intéressent plus grand’monde.

Sartre n'a cessé de se tromper

Le plus intéressant dans le livre d’Onfray, ce n’est donc pas tant la défense et illustration de Camus: celui-ci n’a guère besoin qu’on le défende. Mais Onfray, «camusien» de cœur, s’en prend violemment à Sartre, qui tenait l’auteur de L’Homme révolté pour un philosophe amateur doublé d’un moraliste —espèce que Sartre avait en horreur—, et qui fit tout pour le déconsidérer.

Onfray en profite pour faire le procès du maître à penser de Saint-Germain-des-Prés, qui n’a cessé de se tromper: il n’a rien vu de la montée du nazisme, il est passé à côté de la Résistance, il a justifié la torture quand elle était dans le «bon camp», il a soutenu des régimes totalitaires, il avait une vision manichéenne et simpliste des questions politiques —les salauds d’un côté, les héros de l’autre… Sartre et son œuvre en prennent sérieusement pour leur grade.

Ce n’est pas la première fois que Michel Onfray déboulonne les statues. En 2010, il a publié une charge dévastatrice contre Freud (Le Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne), qui a provoqué des crises nerveuses dans le landernau psychanalytique français. Freud y est décrit comme un névrosé falsificateur, manipulateur, aventurier, misogyne, homophobe, fascisant, cupide, et la psychanalyse comme une charlatanerie, reposant sur des postulats erronés, impuissante à guérir quoi que ce soit, qui procède au pire du chamanisme, au mieux d’une expérience individuelle, et en aucun cas d’une vérité universelle.

Onfray n’en était pas à son coup d’essai. Il avait déjà bien étrillé Marx, réglé son sort à Heidegger, traité Lacan d’histrion, et fait voler en éclats la figure de Jésus. On en passe…

Evidemment, il exagère. Il y a chez cet historien de la philosophie –dont les cours à l’Université populaire de Caen, qu’il a fondée, sont passionnants—, un goût de la polémique, et donc de l’outrance, qui cadre mal avec la prétendue sagesse philosophique. Mais ce «socialiste libertaire», comme il se décrit lui-même, ce proudhonien invétéré, cet athée revendiqué, a l’immense mérite de ruer dans les brancards du prêt-à-porter intellectuel. Dans une époque qui ne sait plus à quel saint se vouer, et qui, du coup, se raccroche à des idoles momifiées, c’est rafraîchissant.

Il n'y a pas d'idées pures

De plus, écouter ou lire Onfray sur Platon, Descartes ou Spinoza, c’est s’apercevoir que la philosophie n’est pas forcément ennuyeuse, abstraite, désincarnée. Il sait donner de la chair aux idées, parce qu’il pense, comme Nietzsche, qu’il n’y a pas d’idées pures, détachées d’une époque et de la personnalité de celui qui les énonce. Peu importe que sa vision soit partiale, orientée, déterminée, même, par une histoire personnelle difficile: Onfray est un vulgarisateur –au sens noble du terme– hors pair. Un passeur inspiré.

Il a, enfin, un talent certain d’écrivain –chose rarissime chez les philosophes. Sa plume est nerveuse, imagée, sensuelle, et même parfois poétique. Témoin cette Sagesse des abeilles (éditions Galilée), qui commence par un hommage à son père («La douceur du père est un cadeau pour le fils. Y en a-t-il de plus sublime?») et se poursuit à coups d’allégories dionysiaques. Si l’on veut comprendre Onfray, il suffit de lire la préface de son «Freud», petit récit très personnel d’initiation, qui explique sa démarche intellectuelle et politique.

Et l’hommage de Hollande à Camus ne suffira pas à rallier Onfray. Celui-ci a déjà prévenu: il votera Mélenchon.

Hervé Bentégeat

Hervé Bentégeat
Hervé Bentégeat (26 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte