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Ipergay, l'essai sida qu'il faut encourager

Le génome du virus du sida. REUTERS

Le génome du virus du sida. REUTERS

Il s'adresse à la grande majorité des personnes séroconcernées par la maladie: les séronégatifs.

C'est la grande discussion depuis plus de six mois en France. Est-ce que le traitement préventif du sida, appelé PreP, peut réduire substantiellement la contamination par le VIH pour les personnes à haut risque?

Ipergay, le premier essai d'envergure, est déjà lancé dans sa phase pilote pour répondre à cette question et a enrôlé les 300 premiers volontaires de la communauté gay de Paris, Lyon et Montréal, avec l'espoir d'inclure 1.900 personnes au total. Décryptage d'une initiative exemplaire.

Plusieurs d'études internationales ont déjà tenté de répondre à la question. Ces études ont montré que la prise d'une pilule quotidienne de Truvada — du laboratoire Gilead, une combinaison bien tolérée, à la base de plusieurs multithérapies— pouvait réduire le risque de contracter le virus.

Mais à quelle hauteur? Comme souvent quand la recherche lance des études pivotales (qui permettent de changer le suivi médical des personnes), ces essais thérapeutiques doivent être multipliés pour accumuler des données fiables et surtout adaptées à des cultures et des pays différents.

La science et la pratique

Cela ne veut pas dire qu'il faut mener ces études dans chaque pays (qui n'en ont pas les moyens financiers de toute manière), mais la confirmation des résultats ainsi obtenue finit par déboucher sur des recommandations qui vont grandement changer le profil de la prévention. D'autres études ont été lancées aux États-Unis comme l'imposant essai iPREX, cofinancé par la fondation Bill & Melinda Gates et le CDC d'Atlanta, dont les résultats préliminaires ont montré une réduction de 44% du taux de contamination chez les gays séronégatifs.

Ipergay (pour «Intervention Préventive de l'Exposition aux Risques avec et pour les Gays») cherche à confirmer l'idée selon laquelle une bithérapie en une prise par jour peut protéger les gays vivant une vie sexuelle «courante» mais aussi ceux qui sont plus exposés (gays ayant du mal à utiliser le préservatif de manière systématique, travailleurs du sexe, personnes transgenres, etc).

Dans l'essai, ce traitement sera administré à la moitié des participants, les autres recevront un placebo. Cela sera en double aveugle (ni le médecin, ni le participant ne savent le contenu du comprimé). Des dépistages réguliers du VIH et des infections sexuellement transmissibles (IST) seront offerts, ainsi que la vaccination contre les hépatites A et B, un traitement post-exposition et la distribution de préservatifs. Enfin, les participants bénéficieront d'un suivi personnalisé sur la prévention tout au long de l'essai. L'étude sera menée sur une durée de 12 mois qui peut être étendue à 24 mois.

Plusieurs essais de PreP ont donc montré que la prise quotidienne de Truvada réduisait le risque de devenir séropositif. Si la science n'a pas encore entériné la pratique et devra attendre la fin des essais actuellement menés, une tendance underground a déjà débuté chez certains gays, qui consiste à se procurer du Viread en sauvage sur Internet et de l'incorporer dans le cocktail de drogues pris lors de week-ends sexuels.

La méfiance de la communauté gay

Il est donc urgent d'apporter des confirmations scientifiques avant que des personnes utilisent un traitement qui n'a pas encore obtenu officiellement cette indication.

On pourrait penser que l'idée de prévenir la contamination du sida serait une bonne nouvelle chez les gays, un des groupes qui voit sa prévalence augmenter dans les pays riches. Si presque tous les groupes les plus touchés (migrants, toxicomanes) voient leur nombre se stabiliser et même diminuer parmi les nouvelles contaminations, les gays sont toujours plus affectés que les autres par le VIH, les hépatites.

Actuellement, dans les pays comme la France, ce groupe rassemble à lui seul 48% des nouvelles contaminations. Il est donc impératif de trouver des nouveaux outils pour étouffer l'épidémie d'une manière plus efficace.

Mais les gays voient souvent ces essais avec méfiance.  Car si l'administration au quotidien d'une pilule ressemble étrangement à une forme de vaccin, puisqu'il permet de réduire substantiellement le risque de contracter le virus, cela reste après tout à un traitement pour toutes les personnes séronégatives —qui n'en ont théoriquement pas besoin!

Déjà, les personnes séropositives sont traitées de plus en plus tôt et de plus en plus fort, de manière à empêcher la progression de la maladie vers un sida avéré. Mais pourquoi traiter les personnes séronégatives? C'est une question incroyablement nouvelle, que l'on n'éprouvait pas imaginer il y a dix ans.

Paranoïa mal placée

Cette question est au centre de nombreuses hésitations associatives car la méfiance du milieu gay face à la médecine reste réelle. Lors des présentations de cet essai à la communauté homosexuelle au cours de réunions publiques, certaines personnes ont manifesté leur réticence face à cette nouvelle incursion de la science dans la sexualité gay.

Les motivations commerciales ont aussi un impact. Les associations sont conscientes du marketing très agressif du laboratoire Gilead, le fabricant dont les traitements contre le sida sont une des success stories de l'épidémie.

Gilead était encore un petit laboratoire en l'an 2000.  Il est désormais un industriel très visible dans le champ sida à travers le monde avec des ventes record et une cotisation boursière en hausse. Ces traitements ont en outre bénéficié d'une réduction très importante de leur coût dans les pays émergents, souvent très touchés par l'épidémie du sida.

Comme beaucoup de labos pharmaceutiques américains qui ont commencé en start-ups, son board de directeurs a ouvert ses portes à de grands noms de la politique, en l'occurrence Donald Rumsfeld, un des faucons de l’après 11-Septembre... Ce qui n'aide pas.

La méfiance du milieu gay face Ipergay est compréhensible, mais elle est aussi le signe d'une paranoïa mal placée. L'essai français a pour co-investigateurs le Pr Jean-Michel Molina et le Pr Gilles Pialoux — avec qui je viens de publier un livre sur le sida, c'est un disclaimer que je dois le noter ici.

Implication et communication des médias communautaires

L'essai bénéficie du soutien de l'Agence nationale de recherches sur le sida et les hépatites virales (ANRS), la seule agence à mener des essais d'envergure internationale en Europe. On lui reprocherait son inaction si elle n'initiait pas de telles études, surtout sur un sujet aussi fondamental. Et comme tous les essais menés par l'ANRS, une vérification méthodologique et éthique à été menée par le groupe inter associatif TRT-5, qui rassemble les principales associations de lutte contre le sida.

Tout à donc été fait pour communiquer auprès des gays avec de nombreux articles et chats online sur les médias communautaires tels que Yagg, Têtu et e-llico. On a rarement pris autant de pincettes pour convaincre les gays de s'engager dans un tel essai.

Enfin, cet essai inaugure de nouvelles manières de communiquer et d'inciter les participants à se tenir au courant, avec une page Facebook et Twitter, etc.

L'inclusion des 1.900 personnes dans Ipergay est-elle pour autant garantie? Rien n'est moins sûr. Il faudra un fort mouvement d'altruisme pour convaincre plusieurs centaines de personnes qui vont bien (ce sont des séronégatifs!) de participer à une étude pendant un ou deux ans, qui exige de nombreux rendez-vous médicaux, des prises de sang et surtout l'adhésion à un régime thérapeutique quotidien.

Pour les gays qui sont parvenus à traverser 30 années d'épidémie sans devenir séropos, l'idée de prendre un traitement était précisément ce qu'ils ne voulaient pas vivre. Mais l'avantage de disposer d'une telle couverture contre l'infection du VIH est sans précédent, quasiment révolutionnaire, surtout pour ceux, et ils sont nombreux, qui ont du mal à utiliser systématiquement la capote.

Altruisme

De plus, l'exposition au sperme s'est énormément banalisée dans la communauté gay depuis quelques années, et il est donc intéressant de disposer d'un outil qui pourrait permettre de mieux protéger tout le monde. N'oublions pas que 65% des nouvelles contaminations, gays ou non, se produisent à l'intérieur du couple, dans le cadre d'une relation stable dans le cadre d'une relation stable. Le succès de cet essai peut imaginer de nouvelles stratégies psychologiques de protection dans les couples sérodifférents (quand l'un est séropo et l'autre pas) et pour tous les autres, qui sont sans attache.

Ipergay est donc une occasion unique de participer à un essai novateur de recherche qui ne s'adresse pas, pour une fois, aux personnes déjà contaminées, mais qui dispose de moyens réels pour aider la grande majorité des personnes séroconcernées par le sida: les séronégatifs.

Il est donc important que la communauté LGBT sache que les associations encouragent l'inclusion dans Ipergay. Il est aussi important que nous nous manifestions, à titre personnel, pour cautionner cet essai. Engagez-vous, rengagez-vous! C'est si rare de s'adresser à cette communauté pour lui conseiller de s'investir tout en participant à un essai exigeant et valorisant.

Bref, de l'activisme snob dans le bon sens du terme: participer à la recherche parce qu'on le vaut bien. Ipergay, c'est un peu la haute couture de la recherche sur le sida.

Didier Lestrade

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