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Les think tanks et les comptes de la crypte

Xavier Carpentier-Tanguy, mis à jour le 10.02.2012 à 9 h 25

Combien coûte un programme présidentiel? Les think tanks de diverses obédiences décryptent quantitativement les propositions de candidats, entretenant la bataille de chiffres.

Une calculatrice. REUTERS/Dado Ruvic

Une calculatrice. REUTERS/Dado Ruvic

La discussion tendue, qui a donné naissance à un beau ramdam mi-janvier, entre la journaliste Anne-Sophie Lapix et Marine Le Pen s’est nourrie de l’absence de « traçabilité » des comptes permettant la mise en œuvre du programme présidentiel de la candidate du Front national. Si les questions de la journaliste procèdent d’une demande légitime, elles s’inscrivent également dans un courant d’évaluation quantitative soutenu par une documentation fournie gratuitement par de nombreux think tanks.

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Le phénomène est certes devenu général. La présidente du FN, s'est ainsi trouvée également au centre d’une autre «discussion» d’experts et de contrôle des informations (processus nommé aux Etats-Unis «facts checking»), avec les auteurs du blog Désintox du journal Libération, qu’elle a cité le 15 janvier lors d’un meeting à Rouen. «Sur l’immigration, même le journal Libération confirme que je dis la vérité aux Français (…)»

Cour des Comptes et cour des miracles 

Le journal Le Parisien développe, lui aussi, une rubrique nommée Le Bureau de la vérification de la petite phrase quand Le Nouvel Obs propose L’Addition s’il vous plait. On peut également ajouter, que, lors de la convention UMP le 18 octobre 2011, un compteur identique à celui du Téléthon matérialisait les hausses de dépenses socialistes.  A la plus grande joie des militants, il ne cessa d’ailleurs de grimper, comptabilisant plus de «255 milliards d'euros» de dépenses supplémentaires sur cinq ans dans le cadre d’une application du programme socialiste.

Une semaine plus tard, Le Figaro Magazine daté du 29 octobre, fit également sa couverture sur l’évaluation du coût du programme du candidat socialiste François Hollande: une évaluation entièrement réalisée par la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (Ifrap). Des différences notables entre les estimations étaient, par exemple, relevées par Les Pinocchios de l’Obs.

Dans cette étude, le travail était beaucoup plus technique et fouillé car il dépassait le seul cadre d’une donnée statique citée par tel ou tel politique. La volonté de rigueur des calculs tient vraisemblablement en grande partie à la crise de la dette: il s’agit dorénavant de montrer que les caisses ne seront pas vidées par des promesses trop onéreuses où l’on rase gratis.

Le terme expertise renvoie dorénavant également aux agences de notation, devenues en quelques mois une entité symbolique de détestation ou de colère. C’est pourquoi les think tanks français qui possèdent de l’ambition proposent, en prévision de la présidentielle, des analyses quantitatives fouillées des programmes de chacun.

Déjà lors de la présidentielle de 2007, les coûts des programmes avaient été évalués. L'Institut de l'entreprise, d’obédience libérale, mais aussi le Centre d’observation économique et de recherches pour l’expansion de l’économie et le développement des entreprises (une association de Loi 1901 regroupant des membres du COE, de la chambres de Commerce et d’industrie de Paris) avaient tenté l’aventure: Libération s’en était fait l’écho (le 4 mai 2007) ainsi que les Echos (16 mars 2007).

De l’autre côté de l’échiquier politique, un collectif nommé L’Autre campagne avait lui aussi procédé à une analyse des  différents programmes (cité par le Monde le 13 février 2007). Mais alors que son mode de fonctionnement s’appuyait sur une mobilisation militante, la force de l’Institut de l’entreprise résidait dans la continuité du rapport Pébereau sur la dette publique (l’économiste était alors président de l’Institut de l’Entreprise), commandé en 2005 par Thierry Breton, ministre des Finances. Cet antécédent légitime clairement le travail d’évaluations de l’Institut de l’entreprise et peut expliquer son succès médiatique puisqu’il fut reprit par Libération (13/02/07), le Nouvel Observateur, L’Express (semaine du 15  février), Le Figaro (21 février) et, surtout, le Monde, avec 9 articles entre octobre 2006 et le 20 février 2007.

De manière intéressante, l’Institut de l’entreprise qui appartient au réseau de Stockholm (Stockholm network) gérait le site nommé Débat 2007 sans réellement faciliter le lien entre la plateforme web d’analyse des comptes et l’hébergeur. De fait, le terme think tank et son activité ne jouissait pas, il y a cinq ans –et avant le succès de telles opérations– des mêmes faveurs médiatiques. La création et l’animation de Débats 2007 fut un très joli coup stratégique.

Un espace politique structuré et normalisé

Aujourd’hui encore quatre think tanks au moins se préparent à décrypter quantitativement les programmes présidentiels, entretenant une bataille de chiffres; cette arme qui s’ajoute au combat des idées et des valeurs et aux querelles des slogans et des petites phrases.

L'Institut Montaigne, qui a installé sa plateforme consacrée, et Terra Nova informent globalement sur leur identité et leurs moyens: toutes deux associations Loi 1901, elles bénéficient d'un budget annuel respectivement d'environ 3 millions d'euros et 1 million euros. En revanche, l'Institut de l'entreprise, association régie par la loi de 1901, garde secret ses propres financements, tout comme la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (Ifrap) qui permet juste de savoir qu’elle est uniquement financée par ses membres (voir la liste des membres).

A l’opposé de cette «normalisation» du débat à l’aulne des critères anglo-saxons, et à l’opposé de cette structuration de l’espace politique par les think tanks, le collectif l’Autre campagne, auteur en 2007 d’un livre aux éditions La Découverte qui rassemblait 80 thèmes non évoqués par les candidats à la présidentielle, possède aujourd’hui un petit «frère». Les idées étaient mises à disposition afin de les discuter et de les amender sur un site Internet dédié, selon le principe «Nos idées sont libres de droit». Ceci se retrouve dorénavant sous la signature de l’universitaire Patrick Weil à travers à la fois un livre nommé 80 propositions qui ne coûtent pas 80 milliards (Grasset, 336 p. 20 €) et qui regroupe les propositions d’une cinquantaine de personnalités, rassemblées autour du Club du 6 mai créé en 2009. Là aussi, un site dédié permet de collecter et de mutualiser idées et observations.

Ce collectif de gauche est principalement constitué de figures scientifiques (CNRS, EHESS…)  d’experts nationaux sur les questions sociales, médicales et d'intellectuels reconnus. Sur de nombreux points (valorisations de l’expertise universitaire, modèles d’organisation des débats, appels à contributions…) il rappelle  l’organisation de Attac, portant sur le référendum de la ratification du traité constitutionnel de 2005 –qui en termes de diffusions d’idées et d’organisation du débat fut un succès.

Qui contrôle les contrôleurs?

L’espace politique de 2012, dans la perspective de la présidentielle, ressemble donc fortement à celui de 2007. S’il est possible d’observer une normalisation, une standardisation, toujours plus poussée du débat politique, demeure également la question de savoir qui contrôle les contrôleurs comme l’illustre cet échange sur le site de l’institut Montaigne:

La question demeure pourtant légitime: les 15 experts annoncés par l’Institut Montaigne interviennent-ils bénévolement –c’est-à-dire en inscrivant leur savoir dans une perspective militante– et quel temps offrent-ils pour leurs calculs? Sont-ils rémunérés sur la base du temps investi et de leur expérience? Certes, le principe peut être généreux. Mais une ancienne histoire relative à certaines fiches réalisées par la communauté Wikipédia illustre ce potentiel conflit d’intérêt. On se souvient de l’affaire de l'informaticien, rédacteur de Wikipédia et également payé par Microsoft pour «vérifier» ce que l’encyclopédie disait sur le géant de Richmond. En guise de contre-exemple, on renverra au site Vigie2012.eu, spécialisé sur les seules questions européennes et dont les contributeurs sont tous clairement identifiables.

Après tout, les électeurs, consommateurs intéressés, peuvent également demander à décrypter les comptes à ceux qui prétendent nourrir les médias et le débat.

Xavier Carpentier-Tanguy

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