Monde

Zapatero: nous nous sommes tant aimés

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 29.02.2012 à 13 h 17

Au plus bas dans les sondages, critiqué par la droite et abandonné par les siens, l’ancien Premier ministre espagnol ne méritait pas un adieu si sévère.

Jose Luis Zapatero en 2008. REUTERS/Heino Kalis

Jose Luis Zapatero en 2008. REUTERS/Heino Kalis

«Il était temps que ça s’arrête», a dû penser José Luis Rodríguez Zapatero, le 20 novembre dernier au soir des élections législatives qui clôturaient son expérience de chef du gouvernement espagnol.

Une opinion sans doute partagée par une grande majorité des Espagnols qui venait de voter massivement pour Mariano Rajoy, candidat du Partido Popular (PP), lui permettant d’obtenir la plus large victoire de l’histoire de la droite espagnole. Une majorité absolue qui était plus un vote de sanction contre la politique du gouvernement socialiste, dirigé par Zapatero, qu’un cri d’espoir pour le programme d’un candidat d’opposition qui n’avait, par ailleurs, pas eu besoin ni envie de le détailler.

Un désenchantement et une hostilité qui s’étaient exprimés dans des sondages catastrophiques pour Zapatero depuis le début de la crise et une impopularité record due aux exigeantes mesures d’austérité dictées par Bruxelles depuis 2010. Mais quelles décisions justifient cette lente agonie politique et cette sortie de scène par la petite porte?   

La Belle Epoque

Sûrement pas toutes celles à caractère social, moral ou idéologique que Zapatero a instaurées pendant son premier mandat et qui ont ravi son électorat progressiste.

A commencer par le départ des troupes espagnoles d’Irak, l’une de ses grandes promesses de 2004. Ce que, par exemple, Barack Obama n'a pas fait avec la fermeture de Guantanamo. Il en va de même en ce qui concerne la plupart de ses premières mesures phares visant à lutter contre la violence machiste (la «loi contre la violence sexiste»), la discrimination des femmes («loi d’égalité effective entre les hommes et les femmes» de 2007 ou parité de son gouvernement en 2004) ou à légaliser le mariage homosexuel, le divorce express ou l’avortement (qui était déjà dépénalisé mais devient un droit).

Une batterie de mesures auxquelles il faut ajouter des sujets particulièrement sensibles, comme le financement des autonomies ou le passé franquiste du pays (la fameuse «loi sur la mémoire historique») et des orientations clairement sociales, comme le «chèque bébé» (une aide de 2.500 euros pour les nouveau-nés) ou la loi sur la dépendance. Là encore, à la différence par exemple de Nicolas Sarkozy, la promesse a été tenue.

Fini le temps des machos et des amas de casa (femmes au foyer), l’Espagne devenait vraiment européenne, appliquant avec zèle certaines trouvailles communautaires (loi anti-tabac ou permis à points) et se permettant même d’être à la pointe sur certains sujets sociétaux (la parité, les homosexuels) sur lesquels on la pensait en retard. Même si une partie de la droite conservatrice criait à la désintégration de la famille, de l’unité nationale ou de la tradition chrétienne, Zapatero gardait le sourire. Un talante (un flegme) qui a été sa grande marque de fabrique et qui contraste avec la tension et l’hyperactivité des années Aznar.

Règlement de compte

Mais, comme partout, la crise est passée par là. Et le talante est devenu mollesse, les mesures sociales ont disparu et l’idéal européen est devenu l’éternel bouc émissaire de tous les maux du pays. A partir de 2008, Zapatero va commencer son inexorable chute. Mais ce n’est pas vers la droite qu’il faut se tourner pour analyser ses faux pas, c’est vers son propre parti.

Un mois seulement après la lourde défaite du 20 novembre, les ténors du PSOE entamaient une lutte fratricide et presque suicidaire en vue des primaires qui se sont tenues début février. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on ne s’est pas battu pour apparaître comme l’héritier de Zapatero.

Surtout Carme Chacón, candidate malheureuse (Alfredo Pérez Rubalcaba, plus proche de l’ancien Premier ministre, a finalement remporté les primaires), qui a publié en décembre un manifeste intitulé «Mucho PSOE por hacer» («Beaucoup de PSOE à faire»), sorte de règlement de compte interne et de critique sanglante de la politique menée par l’ancien gouvernement. Dans ce texte, Chacón et ses partisans cristallisent le malaise d’une partie des citoyens envers le pouvoir sans se souvenir qu’eux «aussi étaient là-bas» comme le dit un contre-manifeste (Yo sí estuve allí) publié par d’autres socialistes.

Une remise en question qui affirme, par exemple, que «la gestion de la crise a été la cause de notre défaite». A commencer par une certaine lenteur «à reconnaitre et appeler la situation économique de la même manière que les citoyens». C’est en partie vrai, mais quel homme politique appelle une «crise» une «crise»? Comme il est aussi vrai, qu’à partir de 2009, la politique économique de Zapatero a viré de bord, prônant une rigueur d’où étaient exclues les mesures sociales qu’il avait instaurées jusque-là. Cela a provoqué une «perte de crédibilité» pour les socialistes, selon le manifeste.

D’autres diront, au contraire, qu’il était plus simple pour Zapatero de continuer à creuser le déficit sans trop se soucier de l’avenir. Et cela d’autant plus facilement que c’était là son dernier mandat. Ce n’est pas ce qu’a fait le Premier ministre espagnol qui a appliqué jusqu’au dernier jour des mesures qu’il savait impopulaires mais nécessaires.        

L’ambivalent spectre européen

Mais étaient-elles vraiment nécessaires? Non, ont répondu Chacón et les siens, pour qui «quand on applique, certes obligés, des politiques contre la crise éloignées de notre orientation idéologique et de nos valeurs, on perd une partie de notre crédibilité». Certes obligés, voilà le spectre de la méchante Europe à nouveau. Les signataires pensaient surtout au premier grand plan de rigueur de Zapatero, approuvé en mai 2010, et qui pour certains a été le moment où les socialistes ont vraiment perdu les élections. Un plan suivi d’innombrables mesures d’austérité, qu’il est simpliste et démagogique d’imputer au «retour des égoïsmes nationaux, en particulier à la prépotence de la droite allemande», comme le fait le texte.

Au-delà du fait que l’Europe n’est pas que l’Allemagne et que la crise peut aussi servir pour pointer quelques dysfonctionnements réels du système espagnol (le chaos des caisses d’épargne, l’économie dite del ladrillo…), on voit mal ce que Zapatero aurait pu faire d’autre. Si l’on a du mal à imaginer François Hollande tenir un autre discours que celui de Nicolas Sarkozy face à Angela Merkel et la BCE, que peut vraiment faire un pays comme l’Espagne?

Pourtant Zapatero a réussi là où d’autres ont échoué. A commencer par sa décision d’anticiper les élections (prévue en 2012) pour calmer les marchés. Cela ne l’a pas empêché d’être la énième victime politique de la crise mais, au moins, cela a épargné à l’Espagne un gouvernement technocratique made in Goldman Sachs comme en Grèce ou en Italie. Le Premier ministre n’a pas voulu s’accrocher au pouvoir, comme ses confrères Papandréou ou Berlusconi, et a fait preuve de responsabilité et surtout de courage en négociant un consensus pour approuver la fameuse règle d’or budgétaire ou en affrontant une très controversée réforme du marché du travail. Sa politique était peut-être téléguidée par le Bundestag, comme le pensent certains de ses détracteurs, mais pouvait-il en être autrement?

Avec le temps...

Le nouveau gouvernement de Mariano Rajoy vient d’annoncer qu’il «négocierait avec l’UE» son programme de stabilité. Une belle manière de dire qu’il faudra demander la permission à Bruxelles. Un esprit conciliant que le PP semble oublier quand il s’agit de négocier sa propre réforme du marché du travail avec les partenaires sociaux en Espagne. On est loin du talante de son prédécesseur.

En pleine tempête économique, Zapatero n’a sûrement pas pris que des bonnes décisions. Mais il a assez bien géré les possibles excès des médiatiques indignés tout en résistant aux assauts constants des marchés financiers. Et il a quand même permis à l’Espagne, annoncée depuis deux ans comme la prochaine victime, de se maintenir debout. Les Espagnols en payent le prix en espérant profiter demain des beaux jours. On peut sûrement comparer le parcours d'un homme politique à une histoire d'amour, avec ses espoirs, ses bons moments et sa fin douloureuse. Mais, loin de la sévérité et du ressentiment épidermique, c’est avec le recul que l’on peut juger de ce qu’elle valait vraiment. C’est ce qu’il faudra faire avec le bilan de José Luis Rodríguez Zapatero.

Aurélien Le Genissel

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