Monde

Benoit XVI, prophète désarmé en terre sainte

Temps de lecture : 4 min

Le pape se rend pour une semaine en Jordanie, en Israël et dans les territoires palestiniens pour parler de paix.

Neuf ans après l'émouvant voyage à Jérusalem de son prédécesseur Jean Paul II, le pape se rend vendredi 8 mai pour une semaine en Jordanie, en Israël et dans les territoires palestiniens. Dans un contexte politique plus difficile, il devra tenter de ranimer de fragiles espoirs de paix.

C'est un voyage hautement symbolique dans ce berceau des trois grands monothéismes, judaïsme, christianisme et islam. C'est la troisième fois qu'un pape foule une région aussi riche de son passé, brûlante de ses passions, déchirée par la querelle inexpiable que se livrent, depuis soixante ans, les deux peuples israélien et palestinien.

Le rappel des précédentes visites donne la mesure des progrès accomplis dans les rapports de l'Eglise catholique avec Israël, avec les mondes juif et musulman. La première avait été celle du pape Paul VI en 1964, presque exclusivement consacrée aux chrétiens de Terre sainte. Une rencontre avec le patriarche Athénagoras, primat de toute l'orthodoxie, scellait la fin d'un schisme de près de mille ans. Mais à une époque où le Saint-Siège ne reconnaissait pas encore l'Etat d'Israël et épousait la seule cause des chrétiens palestiniens, Paul VI s'était abstenu de toute allusion politique et de la moindre référence à Israël.

Tout autre avait été, en l'an 2000, le voyage de Jean Paul II le pape qui reconnut Israël (en 1993) et normalisa les relations du Saint-Siège avec l'Etat juif. Ce déplacement avait été à la fois un pèlerinage personnel sur les lieux de la naissance et de la mort de Jésus-Christ et une rencontre politiquement forte avec deux peuples qui se disputent la même terre, également appelés au pardon, à la justice, à la paix.

Stupéfiant l'opinion israélienne, Jean Paul II s'était fait «juif avec les juifs», comme disent les Ecritures. A Jérusalem, il s'était rendu au mémorial de Yad Vashem pour partager la douleur des victimes de la «terrible tragédie de la shoah», réclamer le «silence» qui, seul, «donne un sens aux souvenirs qui nous submergent», engager chrétiens et juifs à combattre ensemble «le Mal par le Bien».

L'image de ce pape à la santé déjà vacillante, seul dans le champ des caméras, glissant avec émotion, entre les fentes du mur des Lamentations, un message de «repentance», au nom de tous les catholiques, pour les crimes commis dans l'histoire contre le peuple juif, avait été la plus retentissante de ce voyage et même du règne de ce pape hors du commun. Mais Jean Paul II n'avait rien cédé sur l'un des principes les plus anciens de la diplomatie vaticane: le droit des Palestiniens à une «patrie». Il avait aussi rendu visite à Arafat et eu des mots passionnés dans le camp de réfugiés palestiniens de Deïsché.

Le voyage de Benoît XVI survient dans un contexte politique dégradé. Les espoirs suscités par les accords d'Oslo ont perdu toute actualité. Les Israéliens et les Palestiniens sont plus séparés que jamais, à l'image de ce «mur» de sécurité construit par Israël et devant lequel Benoît XVI, en visite à Bethléem, devra s'arrêter. Les menaces iraniennes sur Israël, la division du camp palestinien et la montée du Hamas, la construction de nouvelles colonies et le «bouclage» des territoires, la guerre à Gaza de fin 2008-début 2009, jusqu'à la constitution récente à Jérusalem d'un nouveau gouvernement nationaliste: autant d'évènements qui semblent repousser à un avenir plus lointain que jamais toute perspective de paix.

Comment le pape pourra t-il répondre à toutes les angoisses et aspirations contradictoires d'une région ainsi écartelée? Les Israéliens attendent qu'il les conforte dans leur légitimité et leur sécurité. Les Palestiniens espèrent qu'il reconnaîtra aussi leurs droits nationaux et rappellera les exigences de la justice dûe aux plus pauvres. Benoît XVI aura des entretiens avec les autorités israélienne et palestinienne (Mahmoud Abbas), se rendra à son tour dans un camp de réfugiés palestiniens, celui d'al-Aïda dans la banlieue de Bethléem (4 500 réfugiés), visitera des hôpitaux. Il renouvellera les engagements de son prédécesseur en faveur de la sécurité d'Israël et du droit des Palestiniens à un Etat.

L'autre toile de fond sera la situation des chrétiens de Terre sainte - 300.000 environ (2% de la population) en Jordanie, en Israël, dans les territoires palestiniens - désespérante si l'on en juge par le rythme de ceux qui continuent de quitter la région, par manque de sécurité, manque d'emplois, pression des extrémismes juif et islamique. Comment n'aspireraient-ils pas au soutien du pape alors que l'enjeu, à terme, est bien leur disparition ? En dépit du désir exprimé par la petite communauté chrétienne de Gaza, le pape n'ira pas dans le territoire pour des raisons de sécurité, mais en Jordanie, à Jérusalem, à Bethléem, à Nazareth, il dira comme il se sent solidaire de ces fidèles et répétera que la construction d'un avenir de paix et de prospérité ne peut se faire sans eux.

Prophète désarmé, Benoît XVI devra pleurer avec les victimes de Gaza, tout en ménageant les susceptibilités israéliennes, dénoncer les nouvelles menaces, les intégrismes religieux, les bellicismes. Equation excessivement complexe pour un pape qui n'est pas réputé pour son flair politique. Son charisme de théologien  risque d'être impuissant dans la fournaise moyen-orientale. Il lui faudra forcer sa nature, transformer le «doux professeur» qu'il est, assénant parfois ses certitudes dogmatiques, en homme d'écoute et de propositions. Et sans crainte de marteler un discours de paix et de justice qui, depuis soixante ans, ressemble ici surtout à de l'incantation.

Henri Tincq

Photo: Le mur des lamentations à Jérusalem et le surplombant la mosquée du Dôme du roc. Ammar Awad/ Reuters

Henri Tincq Journaliste

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