Culture

Comment mesurer le vrai succès d'Intouchables?

Tancrède Bonora, mis à jour le 25.01.2012 à 19 h 20

Pour calculer la réussite d’un film, on dispose du nombre d’entrées. Mais il existe bien d’autres critères que cette donnée apparemment objective.

«Intouchables» (Gaumont Distribution).

«Intouchables» (Gaumont Distribution).

Médaille de bronze pour Intouchables: depuis le mercredi 25 janvier au soir, et la publication des chiffres hebdomadaires du box-office, la comédie douce-amère d’Eric Toledano et Olivier Nakache est officiellement le troisième film le plus vu en salles de tous les temps en France.

Avec encore 380.047 entrées en douzième semaine, le film vient de dépasser, avec 18.456.340 entrées, Blanche-neige et les sept nains (1938) après avoir déjà semé il y a quelques semaines La Grande Vadrouille, et ses 17,3 millions d’entrées qui lui ont valu pendant 32 ans la palme de la fréquentation. Devant lui ne restent plus que Titanic (20,6 millions d’entrées) et Bienvenue chez les Ch’tis (20,4 millions).

Mais comparer le succès de ces films sur le seul nombre d’entrées a-t-il un sens? Ce critère (ou celui du montant des recettes, utilisé aux Etats-Unis) peut être remis en perspective par de nombreuses autres variables. Et la bataille entre Titanic, Intouchables, les Ch’tis, Blanche-Neige et autres devenir plus complexe.

Les conditions de sortie

La date de sortie. S’il n’y a pas de «date idéale», une myriade d’éléments externes peuvent doper les entrées, comme les jours fériés, les événements cinématographiques du type Printemps du cinéma ou Fête du cinéma, une mauvaise météo ou encore les vacances scolaires. Sur ce dernier point, contrairement à Bienvenue chez les Ch’tis qui était sorti en pleines vacances scolaires (27 février 2008), période faste pour la fréquentation des salles, Intouchables est arrivé en salles le 2 novembre 2011, hors vacances scolaires (mais bénéficiant du 11 novembre et de celles de Noël un mois après sa sortie). Il devrait toutefois profiter des congés de février 2012 pour générer des entrées supplémentaires.

Le nombre de copies. Ce critère est déterminant: si un film est diffusé sur 100 écrans, avec 200 personnes par salle et 5 séances par jour, sur une semaine le nombre d’entrée maximum serait de 700.000. Au contraire, s’il est projeté sur 50 écrans seulement, le nombre d’entrées ne pourra dépasser 350.000. En 1966, la Grande Vadrouille n’était sorti que sur 6 copies sur Paris et sa périphérie, contre 64 pour Intouchables et 72 pour Bienvenue chez les Ch’tis.

Le temps et l'argent

Le temps d’exploitation. Pour jauger le succès d’un film, le temps mis à atteindre un certain nombre de spectateurs est primordial, car le Centre national de la cinématographie (CNC) n’arrête jamais de comptabiliser les entrées tant que le film est programmé (du moins tant qu’il s’agit de la «même» œuvre: pour la sortie de la nouvelle version de Titanic en 3D, la commission de classification doit décider si les entrées seront ajoutées au vieux record ou pas). Les Ch’tis ont ainsi rassemblé 19,9 millions de spectateurs sur les douze premières semaines… et 400.000 sur les douze suivantes. Avec plus de 18.4 millions, Intouchables se situe en revanche devant Titanic et ses 16,5 millions.

Le rapport recettes/coût. Un blockbuster devrait –en principe– générer plus d’entrées qu’un film à petit budget, notamment en raison de l’investissement publicitaire plus important. Avec 9,5 millions d’euros de budget et 114 millions d’euros de recettes, Intouchables est déjà plus rentable que le film de Dany Boon, qui avait aligné 11 millions d’euros de budget pour 120 millions d’euros de recettes après un an d’exploitation.

La population française et étrangère

Le public disponible. Depuis les années 1960, la population française a augmenté, mais le nombre de spectateurs a baissé, malgré un sursaut ces dernières années: 234 millions de spectateurs en 1966, 188 millions en 2008, année de la sortie de Bienvenue chez les Ch’tis, et 215 millions en 2011, année de celle d’Intouchables. Si le duo De Funès-Bourvil a touché l’équivalent de 34% de la population française de 1966 et le duo Omar Sy-Cluzet «seulement» 28% (65,3 millions en 2012), il faut tenir compte du fait qu’un Français voit aujourd’hui deux films de moins en salles par an (3 contre 5,3).

La carrière internationale. Si Intouchables a déjà conquis les publics francophones en Belgique (plus de 500.000 entrées) et en Suisse romande (plus de 425.000 entrées), il réalise également un démarrage record pour un film français distribué en Allemagne: 300.000 Allemands sont allés le voir la première semaine, le double de Bienvenue chez les Ch’tis, et le film compte plus d’un million de spectateurs pour sa troisième semaine d’exploitation. A l’international, Intouchables a déjà été vendu dans plus de 50 pays (contre 28 pour les Ch’tis) dont les Etats-Unis où les frères Weinstein ont prévu de le sortir au printemps.

Reste à savoir s’il dépassera le plus gros succès international d’un autre film français: Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain et ses 23 millions de spectateurs répartis sur 53 territoires, qui sont venus s’ajouter aux 9 millions en France.

Prix du billet, concurrence et carte illimitée

Le prix de la place. En 1960, le prix moyen d’un ticket était de 1,86 francs; en 2010, il s’élevait à 6,32 euros (soit l’équivalent de 45 francs). Malgré l’inflation, les spectateurs d’Intouchables ont fait un effort financier plus important que ceux de La Grande Vadrouille.

Néanmoins, les conséquences de cette augmentation des tarifs sur la fréquentation sont à relativiser: d'après les études du CNC, le prix des places n’est pas un obstacle majeur, même au cours des périodes où l'évolution de ce prix s'avère être supérieure à celle de l'indice général des prix. En fait, comme le souligne un rapport du Sénat, le cinéma n'apparaît cher que lorsque le film n'a pas tenu toutes ses promesses.

Le développement de supports concurrents. La comparaison entre les cartons du box-office doit tenir compte de la pénétration de la télévision dans les années 1960, de la percée du magnétoscope dans les années 1980, de l’arrivée du DVD début 2000 et enfin de l’apparition de copies pirates des films –parfois avant leur sortie en salle.

Sur ce point, Intouchables pourrait pâtir de la diffusion d’une copie pirate de bonne qualité –semble-t-il copiée à partir d’un DVD mis à la disposition du jury des Césars 2011. Cette question des copies pirates n’existait pas par exemple lors de la sortie de Titanic en 1997.

L’arrivée des cartes illimitées. Leur développement permet de manière générale d’accroître le nombre d’entrées. Si le CNC ne dispose pas de données publiques, leur effet sur les très grands succès est néanmoins incertain, car la grande majorité des entrées sur ce type de films est réalisée par des spectateurs occasionnels, comme le montre cette étude (PDF). Or, les détenteurs de cartes illimitées sont par nature des spectateurs assidus, habituels et réguliers.

Le bouche-à-oreille et la satisfaction du public

L’effet bouche-à-oreille. Pour Intouchables, les critiques dithyrambiques et l’excellent bouche-à-oreille ont vraisemblablement donné des ailes au film; lors de sa 2e semaine d’exploitation, le film affichait près d’un million de spectateurs supplémentaires par rapport à la 1ere (+40%). C’est l’effet boule de neige, toutefois décuplé par la stratégie marketing adoptée par Gaumont, le distributeur du film. Il avait fait le choix de sortir 508 copies la 1re semaine, pour porter leur nombre à 889 les semaines suivantes, permettant ainsi une hausse des entrées.

Pour sa part, les Ch’tis avait réalisé une première semaine record avec près de 4,4 millions de spectateurs, puis les 2e et 3e semaine avec plus de 3 millions d’entrées. Quant à Titanic, il n’a jamais dépassé les 2 millions d’entrées par semaine (à relativiser avec la durée du film -3h14- qui réduit le nombre de séances possibles). Une vitesse de croisière constante sans ralentissement brutal. 

La satisfaction du public. Reste enfin le critère du plaisir suscité par la projection, que reflète, par exemple, la note donnée par les spectateurs sur un portail comme Allociné.

Sur le site, Intouchables est considéré comme le meilleur film de tout les temps par les spectateurs avec 4,6/5 contre 4/5 pour La Grande Vadrouille et 3,2/5 pour Bienvenue chez les Ch’tis.

Mais le vrai succès d’un film –c’est-à-dire celui qui alimente les conversations– ne s’établit-il pas au nombre et à la pertinence de répliques –déjà– cultes? Le désormais célèbre «Pas de bras, pas de chocolat» a-t-il éclipsé le «Tea for two, and two for a tea» sifflé dans un bain turc ou le «Je suis le roi du monde» hurlé de la proue d’un bateau?

Tancrède Bonora

L’Explication remercie Caroline Jeanneau, chef du service des statistiques au CNC, Matthieu Thibaudault, Responsable des Données Economiques chez Unifrance et Jean-François Camilleri, auteur du Marketing du cinéma.

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