H5N1 muté: le virus mortel paralyse la communauté scientifique
Après l'interdiction de publication d'une recherche sur la grippe, les virologues prennent une décision sans précédent: ils suspendent leurs travaux pendant deux mois et appellent au débat.
- Un caneton dans une ferme de Hanoi en septembre 2011. REUTERS/Kham -
La machine à connaissance vient de se gripper et l’heure est grave. Un groupe international de chercheurs en virologie annoncent sur les sites de Nature et Science (les deux plus prestigieuses revues scientifiques au monde) qu’ils suspendent leurs travaux consacrés au H5N1, le virus responsable de la pandémie de grippe aviaire. Ils réclament l’organisation au plus vite d’un vaste débat démocratique.
Objectif: définir ce qu’il est ou non légitime de faire avec ce virus qui inquiète tous les responsables sanitaires depuis la fin 2003, date de son apparition dans le sud-est de l’Asie.
Le premier signataire de cet appel est Ron A. M. Fouchier. Avec quelques-uns de ses collègues du département de virologie de l’Erasmus Medical Center de Rotterdam, il est parvenu à créer un H5N1 mutant; un nouvel agent pathogène dont personne ne peut souhaiter qu’il puisse un jour s’échapper du laboratoire néerlandais où on lui a donné le jour. Ou de tout autre laboratoire dans le monde où des chercheurs terroristes l’auraient confectionné à cette fin.
Un scientifique fier de sa découverte
Depuis 2003, on sait que le H5N1 «naturel» est hautement dangereux pour les oiseaux, tout particulièrement ceux que l’homme élève à des fins alimentaires et à l’échelle industrielle. Du fait de sa contagiosité extrême, il a conduit à l’abattage préventif de plusieurs centaines de millions de volatiles et causé, estime-t-on, environ vingt milliards de dollars de dommages économiques. On sait aussi que ce même H5N1 est susceptible –dans des circonstances exceptionnelles et mal connues– de se transmettre à l’homme à partir, directement ou non, de volailles infectées. Il se révèle alors particulièrement meurtrier, tuant six fois sur dix.
Le dernier cas mortel date du 22 janvier: un homme de 39 ans décédé après trois jours de soins intensifs dans un hôpital de Guiyan, capitale de la province de Guizhou. L’origine de sa contamination par le H5N1 n’a pas été retrouvée.
Officiellement, depuis 2003, ce virus aviaire a infecté 573 personnes à travers le monde; 336 sont mortes. C’est cette dangerosité qui, à compter de 2006, avait conduit à la mise en œuvre d’une série de mesures préventives spectaculaires dans des pays européens, dont la France, alors même que ces pays n’étaient pas directement touchés par l’épizootie.
A Rotterdam, Ron Fouchier n’est pas peu fier de son travail et de son succès. Il en avait pour la première fois parlé à mots couverts en septembre 2011 à Malte lors d’un congrès scientifique. On sait désormais qu’à partir de quelques mutations génétiques d’une grande simplicité, il est parvenu à créer une souche de H5N1 capable de diffuser aisément, par voie aérienne, non plus entre oiseaux mais entre mammifères. La preuve en a été obtenue in vivo sur des furets, rongeurs mustélidés considérés comme l’un des meilleurs modèles animal pour l’étude de la grippe humaine.
Une première dans l'histoire scientifique...
En d’autres termes, l’équipe hollandaise détient un virus de la grippe à la fois hautement pathogène (pour l’homme) et très contagieux dans toutes les espèces de mammifères; dont l’humaine.
Après Malte, l’affaire avait commencé à faire un certain bruit dans le Landerneau virologique international. Aussi l’institution néerlandaise avait-elle jugé nécessaire de faire une mise au point dans un communiqué de presse publié fin novembre.
Comme c’est la règle, Ron Fouchier et ses collègues souhaitaient la reconnaissance officielle de leurs pairs. A cette fin, ils avaient adressé à la revue américaine Science le manuscrit détaillant par le menu de quelle manière ils avaient procédé. Une autre équipe (de l’université du Wisconsin)) était parvenue à un résultat équivalent et souhait également publier dans Science.
Gage de médiatisation certaine et de nouvelles sources de financement, ces publications étaient acquises. Mais c’était compter sans les différents responsables américains en charge de la lutte contre le bioterrorisme. Ils avaient eux aussi eu connaissance de ces manuscrits et ne souhaitaient nullement que le secret soit plus largement partagé.
Après différents échanges polémiques, dans The New York Times notamment, l’Agence de biosécurité américaine (NSABB) estimait, fin décembre, qu’il fallait s’opposer à la publication, en l’état, de ces travaux. Elle faisait valoir qu’en l’état, ces publications soulèveraient un risque majeur. Le gouvernement américain (qui –point important– a financé ces travaux) a suivi. On demande aux auteurs de reprendre l’exposé de leur travail et de masquer tous les détails susceptibles d’être utilisés à des fins criminelles. Les deux principales revues ont obtempéré.
«Demander aux revues de ne pas publier les détails de ces expériences comme elles s’apprêtaient à le faire est une première fois de l’histoire scientifique contemporaine en temps de paix», observe sur son blog le Pr Antoine Flahault, épidémiologiste et spécialiste de santé publique.
Enfin, il y a peu, l’OMS se déclarait «profondément inquiète» par les recherches de Ron Fouchier. Mais dans un subtil balancement jésuite, elle considérait aussi que les études menées dans des conditions appropriées devaient continuer «afin d’accroître les connaissances nécessaires pour réduire les risques posés par le virus H5N1».
... et une réaction scientifique sans précédent
On aurait pu imaginer que la communauté scientifique et les responsables des revues spécialisées passent outre, dénonce une censure étatique, fassent valoir la nécessaire et indispensable liberté inhérente à la quête des connaissances.
Telle n’a pas été la réaction de la communauté qui a préféré une initiative sans précédent. C’est ainsi que 39 chercheurs viennent d’annoncer une suspension de leurs recherches sur la souche H5N1 créée par manipulation. Ce moratoire est prévu pour durer deux mois, le temps nécessaire à l’organisation d’un débat international sur ce thème.
Les signataires (travaillant pour l’essentiel aux Etats-Unis ainsi qu’en Chine et dans quelques pays européens, la France n’étant pas représentée) expliquent avoir entendu les craintes des différents organismes qui financent leurs recherches, ainsi que les institutions sanitaires et politiques.
Ils estiment que le moment est venu de faire une pause et de réfléchir au cadre à donner à ce type de recherche –et plus encore aux publications auxquelles elles pourraient ou non donner lieu. L’OMS a prévu d’organiser à très court terme une réunion, tandis que des sociétés savantes américaines se mobilisent.
Au sein même de la communauté des virologues, les positions peuvent être radicalement opposées. Certains estiment qu’il n’y a là aucun risque de bioterrorisme tant les manipulations pour transformer en agent hautement pathogène le H5N1 sont complexes. D’autres soutiennent que tel n’est pas le cas et que ce qu’un laboratoire spécialisé peut faire est aisément reproductible en différents points de la planète.
«Ce virus muté s’échappera d’ici 10 ans des laboratoires, même si les mesures de sécurité prise pour contrer le risque d’échappement permettent de retarder un peu ce délai», estime l’expert en armes biologiques R. Ebright (Université Rutgers). D’autres chercheurs, comme Richard Webby (St Jude Children’s Research Hospital, Memphis) font valoir que de telles recherches «sont utiles pour mieux répondre aux questions importantes concernant la virulence du virus grippal, et leur passage brutal de l’animal à l’homme».
On sait que ce qui a été réalisé dans les cornues des laboratoires de Rotterdam et de l’université du Wisconsin peut «tout naturellement» se produire dans la nature du fait de l’instabilité génétique et des mutations continuelles qui se produisent au sein du H5N1.
Dès lors, où est le moindre mal? Anticiper pour améliorer la surveillance et, le moment venu, disposer rapidement d’une riposte (vaccinale ou médicamenteuse) efficace? Interdire ces travaux par peur d’un accident ou de leur détournement à des fins terroristes? Avoir ou non confiance en l’homme?
Le moratoire de deux mois décrété par une fraction de la communauté des virologues n’aura, en pratique, aucun effet réel sur la dynamique de la recherche et de l’acquisition des connaissances. Toutefois, du fait des menaces mêlées –virales et terroristes– il pourrait utilement aider à redéfinir les termes du contrat qui réunit les biologistes à la communauté des citoyens qui finance leurs travaux.
Jean-Yves Nau
Mis à jour le 02/02/2012 à 15h54











































Voilà qui relativise bien des choses comme dirait Enstein qui fait à présent figure de plaisantin avec la bombe atomique.
Je suis étonné du petit nombre de réactions, ce doit être moins sexy que les centrifugeuses iraniennes.
Qu'est-ce que je dois dire à mes enfants..... ?
"Parfois il faut faire des choix qui ne sont pas facile. C'est le cas ici."
Les scientifiques sont en face d'un dilemme important :
1) Soit ils abandonnent toute recherche sur ce virus, détruise leurs souches et leur note et abandonnent l'espoir de développer des moyen pour lutter contre celui-ci lorsque les mutations du virus H5N1 l'auront reproduit dans la nature
2) Soit ils continuent à travailler dessus et accroissent les risques que des terroristes mettent volontairement la main dessus pour s'en servir comme arme de destruction massive.
Nous ne somme pas en face d'une situation sans danger et d'une situation très dangereuse : On a le choix 2 situations très dangereuse et on doit décider de comment agir pour minimiser les risques.
Ca n'a rien de trivial et la réaction des scientifiques est très saine : demander à élargir le débat.
Pour ma part, j'aurais tendance à penser qu'il faut continuer à chercher sous TRES haute sécurité, et détruire les souches dès le vaccin trouvé. Mais le débat est ouvert.
Joel GREA
Voici un exemple : imaginons qu'un informaticien découvre "par erreur" une faille de sécurité mettant grandement en danger un édifice sensible (gouvernemental, nucléaire, militaire). En personne bien intentionnée, il prévient les autorités mais on se rend compte qu'il n'existe pas en l'état de correctif et que la faille est donc ouverte à quiconque aurait l'idée de l'utiliser. Pensez vous que le lendemain, cette information serait rendue publique, renforçant la motivation de tous les groupes malintentionnés de la planète ? J'ai des sérieux doutes.
Je me trompe peut être mais après l'épisode vache folle (aka "on va tous finir en légume") et l'épisode grippe aviaire (aka "on va tous mourir parce qu'un pigeon a sali notre pare-brise"), la crédibilité des communiqués de l'OMS semble de plus en plus douteuse.
J'ai failli tomber de ma chaise en lisant cette phrase. On peut en effet "estimer" que poser un cadre autour de la recherche sur des virus génétiquement modifiés et mortels est assez sage. Tellement sage que j'ose suggérer qu'il aurait fallu le poser AVANT de commencer les manipulations.
C'est assez symptomatique de notre rapport à la science dans nos sociétés et leurs évolutions futures. Nous n'attendons ni plus ni moins de la science qu'elle nous invente et nous garantisse un futur vivable. Et, si possible, qu'elle le fasse vite.
Dans cette course, les question philosophiques, éthiques, déontologiques passent au second plan. Ce serait excusable dans un champs de recherche dont les applications potentielles seraient encore floues. Ce n'est plus le cas de la génétique aujourd'hui. Même s'il reste encore beaucoup à découvrir, il est évident que la maîtrise de l'outil génétique confère un pouvoir immense, qui dépasse, à mon sens, le pouvoir conféré par la maîtrise de l'atome.
A partir de là, les scientifiques ET la société (surtout la société) doivent s'interroger en permanence sur les objectifs que nous souhaitons atteindre et sur ce que j'appellerais "le prix de la connaissance".
Donc, dans le cas présent, produire en laboratoire un virus mutant sous prétexte qu'il sera PEUT-ETRE créé de manière naturelle, avec le danger que ce virus mutant se retrouve accidentellement ou volontairement dans la nature, c'est prendre un risque énorme et visiblement mal calculé a priori. Et si prendre ce risque s'avère nécessaire, il est de notre responsabilité de l'encadrer au plus près.
Autrement dit, la pause s'impose.
Alors que faire? Renoncer? Et croiser les doigts qu'une telle mutation n'intervienne pas naturellement? Ou continuer et espérer que d'ici à ce qu'une solution efficace ne soit découverte, aucune fuite ne vienne provoquer une catastrophe? Quelle option choisir, la peste ou le choléra?
Espérons que le débat prenne...