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Combattre le stress post-traumatique

Planète Santé , mis à jour le 24.02.2012 à 5 h 33

Quand sans avertir, les images d'un traumatisme vécu reviennent et reviennent.

Des soldats ougandais de la mission de l’Union africaine en Somalie, 22 novembre 2011. REUTERS

Des soldats ougandais de la mission de l’Union africaine en Somalie, 22 novembre 2011. REUTERS

En plus des victimes directes, les événements tragiques créent des victimes parmi les témoins. Entre catastrophe naturelle et nucléaire, révolutions et guerres de libération, ces victimes-témoins ont crevé les écrans médiatiques. Certaines d'entre elles ont parfois du mal à se remettre de ces traumatismes violents et souffrent de ce que les médecins nomment un syndrome de stress post-traumatique (PTSD). D'où vient le concept et comment le traiter? Réponses du psychiatre Daniel Smaga, Président de la Société suisse de psychotraumatologie.

Comment définir le syndrome de stress post-traumatique?

Le premier critère, c'est la confrontation de la personne avec la mort lors d'un événement particulièrement horrible, soit en tant que victime soit en tant que témoin. Il ne s'agit pas forcément de guerre d'ailleurs. Les catastrophes naturelles ou les accidents peuvent aussi conduire à la maladie. Elle se manifeste par ce qu'on appelle des «symptômes intrusifs». Sans avertir et sans volonté particulière, des images du traumatisme vécu s'imposent à la personne touchée, par exemple sous forme de souvenirs ou de flashbacks. On constate aussi des symptômes d'«évitement». Une personne agressée dans un garage va ainsi chercher à «éviter» ce type d'endroit. Il s'agit au fond d'une réaction qui se caractérise par une tentative répétée de contourner tout lien susceptible de réveiller la douleur. Enfin, des troubles «neurovégétatifs» viennent perturber la vie de la victime: sommeil difficile, cauchemar, irritabilité et phénomènes d'hypervigilance (sursaut lors de portes qui claquent par exemple) sont les principaux effets liés à un choc traumatique.

 

Les victimes ressentent-elles de la culpabilité?

Oui. Les soldats qui ont survécu aux combats ont souvent l'impression d'avoir abandonné les leurs. C'est extrêmement difficile d'être différent des autres. Pourquoi lui est-il mort et pas moi ou un autre? Le hasard entre en jeu. Mais il n'est pas évident de se faire à l'idée qu'il existe, qu'on n'y peut rien et qu'il est parfois impossible de donner un sens à un événement, aussi dramatique soit-il. C'est une réaction de solidarité propre à l'homme et qui est importante. On a besoin de sentir qu'on appartient à un groupe.  

A quand remontent les premiers cas répertoriés?

Les médecins français ont commencé à en repérer les symptômes après la première Guerre mondiale. Des soldats souffraient de ce qu'on appelait alors une «névrose traumatique». Ils étaient victimes de souffrances psychiatriques graves provoquées par leur participation au conflit armé. Mais ce qui a véritablement marqué le début de l'observation clinique et rigoureuse du syndrome de stress post-traumatique, c'est la guerre du Vietnam. Le nombre de combattants américains touché par des troubles psychiques y a été tellement important que le lien entre engagement militaire et répercussions psychiatriques est devenu évident. Il s'est imposé comme une entité clinique reconnue. Les troubles liés au syndrome de stress post-traumatique, comme l'alcoolisme et la drogue, semblent avoir tué davantage de personnes après la guerre du Vietnam que le conflit lui-même!

Depuis la guerre du Vietnam, quelles évolutions?

Le début des années 80 a marqué un tournant dans la perception du statut de victime, ce qui a été déterminant dans la prise en charge du syndrome de stress post-traumatique. A cette période, on a commencé à regarder différemment les personnes ayant subi des atteintes corporelles graves. En Suisse, la reconnaissance de ce statut particulier s'est d'ailleurs concrétisée par une loi sur l'aide aux victimes.

La définition du syndrome de stress post-traumatique a-t-elle été évoluée?

Oui. Au tout début, une manière de voir «freudienne» prédominait. On pensait que c'était une fragilité de la personnalité de la victime qui faisait qu'elle manifestait une souffrance suite à un événement tragique. Le traumatisme était secondaire. Tout a changé avec la guerre du Vietnam et son nombre important de victimes. L'événement traumatique a été placé au coeur du problème.

Quels facteurs peuvent favoriser le déclenchement du syndrome?

Plusieurs éléments sont à prendre en considération. L'intensité de l'événement joue un rôle considérable. Fukushima ou le tsunami dans le sud-est asiatique de décembre 2004 ont probablement été très durs à vivre et à surmonter pour beaucoup de monde. Un autre facteur important dans le déclenchement du syndrome est l'état psychique dans lequel se trouvait une personne avant d'être confronté à un événement violent. Un divorce, mais aussi un sentiment de joie extrême, comme la naissance d'un enfant, peuvent fragiliser psychiquement un individu. La prise régulière de drogue accroît aussi la vulnérabilité et peut favoriser l'éclosion d'un stress post-traumatique.

Dans le cas des déportés juifs, la transmission d'un traumatisme de génération en génération a été évoquée. Est-ce possible?

Il faut être extrêmement prudent dans ce domaine. Un marquage génétique du traumatisme a été étudié par certains chercheurs, mais rien n’est encore prouvé. On ne sait pas s'il s'agit d'un marquage qui aurait été  acquis ou qui était déjà présent chez la personne touchée. Cet aspect est extrêmement difficile à cerner, car la victime d'un traumatisme va d'une certaine manière transmettre une part de sa douleur à ses proches en racontant plusieurs fois l'histoire vécue. Et lorsqu'un événement est d'une intensité extrême, le récit peut à son tour devenir traumatisme pour les générations suivantes.  Le rôle de facteurs génétiques est donc difficile à évaluer et la prudence s'impose.

Un réconfort trop précoce est-il contre-productif?

C'est exact. Les données actuelles sur ce qu'on appelle le «debriefing» montre que c'est au mieux inutile et au pire mauvais. Cela dit, je ne crois pas qu'il faille tout rejeter dans cette procédure. Une aide humaine après une catastrophe est essentielle. Etre là, c'est déjà très important, ne serait-ce que pour prodiguer les premiers soins. La solidarité et l'empathie sont des facteurs déterminants: il faut reconnaître que quelque chose s'est produit et rappeler à la victime qu'au-delà de ce qu'il a perdu il conserve ses compétences d'amis ou de professionnels. C'est sur ces valeurs là qu'il faut miser pour aider une personne à retrouver une vie quotidienne qui ressemble le plus possible à ce qu'elle connaissait avant le traumatisme.

Les images violentes font-elles de nous des victimes potentielles?  

Je crois que les hommes ont toujours vécu dans un monde où un certain degré d'incertitude et d'insécurité régnait. Actuellement, le besoin sécuritaire, la volonté d'accéder au risque zéro est peut-être plus important qu'avant. Les Etats modernes ont mis en place des aides et des assurances sociales extrêmement sophistiquées pour parer aux malheurs. Cela donne à l'inattendu, au surprenant, au catastrophique un caractère inexplicable qu'il est difficile d'intégrer dans nos sociétés contemporaines. Ces événements imprévus et parfois tragiques font pourtant, qu'on le veuille ou non, partie intégrante des systèmes vivants.

Michaël Balavoine

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