Culture

Théo Angelopoulos: l'éternité, un jour

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 25.01.2012 à 10 h 39

Le réalisateur grec était un artiste politique. Son style que l'on disait contemplatif était au contraire là pour inscrire des hommes et des femmes dans leur époque.

Théo Angelopoulos au festival de Berlin en 2004. REUTERS/Fabrizio Bensch

Théo Angelopoulos au festival de Berlin en 2004. REUTERS/Fabrizio Bensch

Le cinéaste grec Théo Angelopoulos est mort mardi 24 janvier, après avoir été renversé par un motard. Il avait 76 ans. Il était en train de tourner son quatorzième long métrage, L’Autre Mer.

Né à Athènes en 1935, il avait étudié en France au début des années 1960, d’abord la philo à la Sorbonne puis, brièvement, le cinéma à l’IDHEC, dont il est renvoyé en 1962. Rentré dans son pays, il s’y fait d’abord remarquer comme critique et activiste de gauche, jusqu’au coup d’Etat des colonels en 1967.

Dès ses premiers films, La Reconstitution en 1970 et Jours de 36 en 1972, il met en place les bases de son cinéma: une réflexion critique sur la situation politique de son pays, et de l’Europe contemporaine, s’appuyant sur des fictions historiques ou actuelles qui font échos aux grands mythes grecs.

Comprendre son époque

C’est avec le film suivant, Le Voyage des comédiens (1975), auquel succèderont Les Chasseurs, Alexandre le grand, Le Voyage à Cythère, L’Apiculteur, que le cinéaste parfait le style original qui donne une puissance artistique et d’intelligence à cette approche.

On parle souvent de la lenteur de plans-séquences d’Angelopoulos et de leur sophistication, mais il ne faisait nullement un cinéma «contemplatif», ou d’attente d’on ne sait quelle illumination poétique.

Toute sa vie, il aura été à la recherche d’une écriture cinématographique qui, en inscrivant des hommes et des femmes dans de l’espace et de la durée, raconte et donne à comprendre son époque.

Prenant en charge la mémoire de son pays ravagé par les dictatures successives, la guerre civile, le massacre des résistants communistes, l’exil des Kapetanios survivants, l’impossible articulation d’engagements anciens et de contraintes nouvelles, Angelopoulos est l’un des cinéastes européens qui aura le plus attentivement pris en charge les grands bouleversements idéologiques de l’après-guerre, avec générosité et lucidité.

Européen, il l’aura été d’autant plus que dans un pays devenu parent pauvre sinon marginal du continent, et où le cinéma n’avait guère de force, il aura à la fois incarné presqu’à lui seul le cinéma national et été amené à travailler avec de grands artistes d’autres pays. Marcello Mastroianni, Jeanne Moreau, Gian Maria Volonte, Erland Josephson, Bruno Ganz, Michel Piccoli, plus encore son complice de longue date le scénariste Tonino Guerra, et ses nombreux partenaires en coproduction, incarnent cette dimension européenne.

Elle aura été à la fois subie –Angelopoulos n’aurait pas pu accomplir son cinéma à l’échelle de son seul pays– et riche de sens: elle fait de lui, artistiquement et politiquement, l’une des toutes premières figures de ce qu’on pourra peut-être un jour appeler un cinéma européen.

Intimistes (Paysage dans le brouillard, 1988) ou à l’échelle de fresque (Le Regard d’Ulysse, 1995), prenant en charge de manière créative la fin de l’espoir communiste et les horreurs qui y sont liées en même temps que l’histoire du cinéma, méditation très actuelle sur la question cruciale et complexe des frontières (Le Pas suspendu de la cigogne, film essentiel, 1991), Angelopoulos aura été un immense cinéaste politique, au sens le plus élevé du terme, celui qui ne soumet pas plus l’art à la propagande qu’il ne fait de la politique un prétexte à des effets esthétiques.

Profondément inscrit dans les enjeux de sa génération, injustement privé de la Palme d’or que méritait à l’évidence Le Regard d’Ulysse, injustice mal vécue par cet homme entier, volontiers colérique, il devait recevoir une consécration tardive, et en partie à contretemps, avec le premier de ce qu’on peut considérer comme des films d’«après», L’Eternité et un jour, qui reçoit la fameuse Palme en 1998.

Les deux films suivants, Eleni: la terre qui pleure (2004) et La Poussière du temps (2008, inédit) portent encore davantage la marque d’une nostalgie, d’une appartenance à une époque désormais révolue.

Ils ne rendent pas justice à la  beauté puissante, à la complexité et l’émotion qui émanent de ses chefs d’œuvre, à (re)découvrir. Les Chasseurs, Alexandre, les deux Voyage, L’Apiculteur sont d’inoubliables poèmes chargés de mystère et d’intelligence.

Jean-Michel Frodon

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