Culture

Le jour le plus sombre du cinéma français

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 25.01.2012 à 7 h 27

13 nouveautés dont 4 films remarquables et un blockbuster intéressant, un Artist auréolé, etc. L’inévitable résultat de cette situation est une boucherie, d’où aucun des films un peu singuliers n’a de chance de s’en sortir.

La folie Almayer de Chantal Ackerman. Unifrance

La folie Almayer de Chantal Ackerman. Unifrance

Cela aurait dû être un mercredi de rêve pour cinéphiles. Ce sera plutôt un jour noir. Ce même 25 janvier sortent en effet au moins quatre films qui figurent, à bon droit, parmi les plus attendus par quiconque s’intéresse à l’art du cinéma contemporain.

Soit trois figures principales de trois générations de ce que le cinéma français a créé de meilleur depuis 40 ans, le nouveau film de Chantal Akerman, La Folie Almayer, le nouveau film de Patricia Mazuy Un sport de filles et le nouveau film de Rabah Ameur-Zaïmèche Les Chants de Mandrin. A quoi il faut ajouter la découverte d’un film aussi remarquable sur le plan de ses choix de mise en scène que pour ses relations à l’actualité, Tahrir, Place de la Libération de Stefano Savona.

Et ce ne sont que les quatre œuvres à nos yeux les plus dignes d’intérêt parmi les 13 nouveautés, où figurent aussi une machine de guerre hollywoodienne (Sherlock Holmes 2), une –épouvantable– machine pseudo-auteuriste tout aussi formatée par Hollywood (The Descendants), deux autres mélos familialistes (Café de Flore et Les Papas du dimanche), une comédie familialiste (Jack et Julie), un autre film d’auteur français (L’Oiseau d’Yves Caumon, prometteur mais pas encore vu)… Et, en plus de ces 13-là, la ressortie de The Artist auréolé de son succès américain.

L’inévitable résultat de cette situation est une boucherie, d’où aucun des films un peu singuliers n’a de chance de s’en sortir. Dans un environnement où, face à la saturation publicitaire sur les films les plus puissants, seule l’attention construite par les forces convergentes des festivals, de la critique et du bouche à oreille peuvent permettre à quelques titres d’exister, et parfois, parfois, d’avoir du succès, cette accumulation de films qui chacun pouvait prétendre à ce processus rend inévitable la dispersion, le phagocytage généralisé, le cannibalisme meurtrier.

Les festivals (Locarno pour Mandrin et Tahrir, Venise pour Almayer, Belfort pour le Mazuy) ont joué leur rôle, mais l’afflux de titres est tel que les œuvres ont du patienter, en quête d’une « fenêtre » moins défavorable pour sortir.  

Les distributeurs de ces films ont en effet cherché une «bonne date», c’est-à-dire une date où quelques blockbusters ne préemptent pas tellement d’écrans qu’il devient impossible de trouver de la place dans les salles. Le 25 janvier, les 393 salles de Sherlock Holmes et les 121 de The Artist sont des combinaisons relativement modestes.

A titre de comparaison, la semaine précédente, Millenium occupait 530 écrans, L’Amour dure trois ans 309, Et si on vivait tous ensemble? 300, et, juste avant, c’étai 639 pour J Edgar devant cinq autres titres trustant 1.268 autres écrans (sur un total de 5.480).

Le véritable problème nait en effet de la combinaison de deux inflations, celle du nombre de titres et celles du nombre de salles occupées par certains d’entre eux. Avec cet effet secondaire lui aussi catastrophique que les rares semaines où les rouleaux compresseurs sont absents, les petits se bousculent au portillon en si grand nombre qu’ils s’écrasent entre eux.

La solution à ce problème est évidemment complexe, elle demande un mélange de concertation entre les différents partenaires concernés (exploitants et distributeurs au premier chef) et de fermeté politique. Or la situation, politiquement défavorable depuis que la rue de Valois est occupée par un non-ministre, est stratégiquement rendue encore pire par… le succès de la fréquentation dans son ensemble.

Avec 215 millions d’entrées en 2011, le meilleur score depuis le milieu des années 60, le sentiment que «tout va très bien madame la Marquise» prévaut chez nombre de décideurs. Et il est plus délicat encore de mettre en place des dispositions qui permettraient une moindre inégalité entre les bénéficiaires massifs de cette embellie et ceux qui, non seulement n’en bénéficient pas, mais en sont les victimes paradoxales.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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