FranceCulture

Hadopi est-il de gauche ou les artistes sont-ils de droite?

Matthieu Josse, mis à jour le 07.05.2009 à 17 h 44

Depuis quelques jours, on assiste à une dérive spectaculaire des débats qui entourent la pénible adoption de la loi pour la protection de la création sur Internet. Après le rejet surprise du texte le 9 avril pour cause 1/ d'absentéisme suspect des députés de l'UMP ou 2/ de manœuvre voire de filouterie de l'opposition (rayez la mention inutile), un certain nombre d'artistes de la musique et du cinéma ont pris fait et cause pour le projet de loi pour faire ce que la majorité attendait d'eux depuis longtemps: soutenir publiquement et médiatiquement la loi Hadopi.

L'argument avancé pour convaincre le PS de voter le texte a de quoi surprendre: les artistes demandent aux socialistes de «redevenir de gauche». C'est l'essence même d'une lettre envoyée en début de semaine par quatre artistes, comédiens et chanteurs, Pierre Arditi, Michel Piccoli, Juliette Gréco et Maxime Le Forestier: «Vous étiez la résistance à la déréglementation, à la loi de la jungle et du plus fort qui assassine la diversité culturelle. Vous êtes désormais, par l'effet d'une étrange ironie de l'Histoire, les avocats du capitalisme débridé contre les droits des artistes à l'heure du numérique. En faisant échec au vote de cette loi à l'Assemblée, vous nous avez adressé un message de rupture. Par la présente, nous en accusons réception. Vous avez perdu notre soutien. Quand vous redeviendrez de gauche, vous saurez où nous trouver.»

Logique et sophisme

Les artistes ont évidemment le droit de défendre leurs intérêts ou ce qu'ils pensent être leurs intérêts. Il est plus étonnant que leur objectif  - maintenir le système de droits d'auteurs et de production culturelle actuel - dévie sur des questions purement politiques. En cela, ils actent que la loi ne répond pas à leur objectif principal. «Tout n'est pas parfait dans le texte, le raisonnement sur ces questions doit évoluer, explique Pierre Arditi à Libération. Mais la loi a pour première vertu de rappeler que le droit d'auteur existe...». On est clairement dans une logique du moins pire, logique que les intéressés se doivent d'étoffer pour justifier une telle prise de position. Et on en vient donc au chantage politique reposant sur un sophisme: les artistes sont de gauche, la gauche soutient les artistes, les artistes soutiennent Hadopi, donc la gauche soutient Hadopi.

La problématique centrale n'est pas — l'a-t-elle été? — de savoir si la loi va résoudre le problème du financement de la création et de ses auteurs, mais elle se résume à deux questions: Hadopi est-il de gauche? Ou les artistes sont-ils de droite si tel n'est pas le cas?

«Venez au front avec nous»

L'implication des artistes dans cette loi remonte au 4 mars dernier, juste avant le début de l'examen de la loi au Palais-Bourbon. Le groupe UMP à l'Assemblée nationale convie des producteurs de musique, de cinéma, mais aussi des artistes, des auteurs, à venir discuter du texte à venir. Il s'agit de convaincre la majorité silencieuse de l'UMP de voter la loi comme un seul homme. Le débat se veut ouvert et quelques députés demandent expressément aux artistes de monter au front avec eux. Ils se sentent seuls face à la polémique qui enfle sur le Net principalement, et ils ne veulent pas montrer au front sans les artistes qu'ils pensent défendre. BienBienBien rapportait ainsi les propos d'une députée de la majorité: «On se fait insulter pour défendre ce texte qualifié de liberticide et vous, il y a quatre jours, aux Victoires de la musique, vous n'avez pas dit un mot à part des mercis à votre public. C'est nous, politiques de l'UMP que vous devriez remercier. Venez au front avec vous, nous avons besoin de vous».

Un appel qui sera entendu par un certain nombre d'artistes qui vont dès lors occuper l'espace médiatique pour expliquer tous les bienfaits de cette loi. Thomas Dutronc, un des plus gros vendeurs de disques de ces dernières années, n'hésitera pas à porter la bonne parole entre deux concerts et ira même jusqu'à dénoncer le «génocide» provoqué par le téléchargement illégal. La Sacem rend public une pétition de ses sociétaires soutenant la loi, une pétition très contestée.

Pétition contre lettre ouverte

Le 30 mars, avant la reprise des débats interrompus quinze jours plus tôt, une vingtaine de cinéastes-scénaristes (Jean-Jacques Annaud, Jean-Claude Carrière, Alain Corneau), et de musiciens (San Severino, Bertrand Burgalat, Françoise Hardy, Renan Luce...) se réunissent au théâtre de l'Odéon pour défendre la loi. A chaque fois, la position des socialistes est évoquée, mais plus à mots couverts pour souligner la contradiction entre les sénateurs PS qui ont voté la loi et les députés PS qui s'y opposent et s'éloignent ainsi du monde de la culture. Cette question éclatera surtout après le rejet de la loi dans un hémicycle autant déserté par l'UMP que rempli par le PS. Dès lors, l'opposition de la gauche à ce texte va devenir le cheval de bataille de l'UMP, des producteurs et des artistes. Dans le camp d'en face aussi, on y va de sa lettre ouverte: une trentaine d'acteurs et de réalisation dénoncent une loi «démagogique, bêtement ignorante des nouveaux procédés de téléchargement et purement répressive». Et au PS, on déplore une instrumentalisation des artistes par le gouvernement et les producteurs.

En réalité, la vraie cassure n'est pas politique mais générationnelle. Pas forcément une question d'âge — même si des esprits malins soulignent la moyenne d'âge de 72 ans de la lettre ouverte envoyée au PS lundi — mais d'appréhension des enjeux de cette loi. D'ailleurs, aucun des deux camps n'a trouvé de réponse valable pour adapter le financement de la création à l'heure des nouveaux modes de consommation issus à la révolution numérique. Ceux qui demandent à la gauche de voter le texte ne cherchent qu'à prolonger le système actuel le plus longtemps possible, c'est en cela que la cassure est générationnelle. Peu importe donc que les artistes soient de gauche ou de droite, ils apparaissent surtout dépassés, car cherchant une réponse aux conséquences d'un problème, en l'occurrence le téléchargement illégal - et non à ses racines les plus profondes.

Goethe, RDDV et Olivennes

Alors reste une question: Hadopi est-il de gauche comme veulent s'en persuader les artistes? Assurément non parce que c'est une loi bancale et inadaptée à son temps. Aucun rapport, me direz-vous, entre la question et la réponse. Pas si sûr. Pour paraphraser Goethe, être de gauche, c'est préférer le désordre à une injustice. Le désordre est là. L'injustice arrive. Et le pire, c'est que le désordre restera.

Car que ce soit la seconde version de loi sur les droits d'auteurs liés au numérique de Renaud Donnedieu de Vabres en 2006 ou les travaux commission de Denis Olivennes dont est issue la loi Hadopi, à chaque fois, un des objectifs affichés est de réconcilier l'univers de la création et celui d'Internet. Et à chaque fois, c'est l'inverse qui se produit, en 2006 comme aujourd'hui, et la fracture est au final un peu plus importante et douloureuse de deux côtés.

Matthieu Josse

En une: des artistes pour Hadopi, au théâtre de l'Odéon le 30 mars 2009. Julien Attard / SACD

Matthieu Josse
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