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Les sites de cinéphiles passionnés, vraies victimes de la fermeture de Megaupload

Cassette / linuz90 via Flickr CC License By

Cassette / linuz90 via Flickr CC License By

Des centaines de sites spécialisés privilégiaient la plateforme pour uploader des œuvres rares, épuisées ou jamais éditées dans le commerce.

La récente fermeture de Megaupload et sa galaxie de sites cousins, suivie de près par l’auto-sabordage de plateformes comme FileSonic et Allo-show-tv, a majoritairement été perçue comme un coup dur pour les fans de séries TV et de blockbusters piratés dès leur sortie de leur pays d’origine.

La couverture médiatique imposante de l’affaire, évoquée jusque dans les JT de 20 heures, s’explique d’ailleurs autant par la démesure judiciaro-légale de l’opération du FBI que par le succès de ces pratiques en France: totalement mainstream en 2012, les sites de téléchargement direct étaient déjà comparés aux fast food du piratage ici même en 2010.

Pour des millions d’internautes avides de contenu frais et peu regardant du droit d’auteur, Megaupload tenait au quotidien une place quasi comparable à celles de Facebook ou Google, comme cette 3972ème parodie de Bref l’illustre assez bien:

Il n’empêche, restreindre les utilisateurs de Megaupload aux aficionados de Gossip Girl ou Grey’s Anatomy tient du cliché: outre les nombreux particuliers (et artistes!) qui utilisaient Megaupload de manière légale pour sa fonction première, à savoir le stockage en ligne de fichiers personnels, des centaines de sites spécialisés privilégiaient cette plateforme pour uploader des œuvres rares, épuisées ou jamais éditées dans le commerce.

On pourrait évoquer sur les blogs musicaux qui puisent dans leurs archives des albums improbables, mais penchons-nous plutôt sur les sites de cinéphiles passionnés, bien en peine depuis quelques jours.

Les vraies victimes de la fermeture de Megaupload

Ils se nomment Le Son, le Bis et Le Genre, Video Party Massacre, Cinema of The World ou encore Horreur VHS Collector. Les amateurs de polars américains des années 70, d’horreur italienne des années 80 ou de comédies franchouillardes de la décennie suivante les connaissent bien et y trouvent régulièrement leur bonheur: des films que ni Amazon ni la Fnac et ni iTunes ne seraient en mesure de leur proposer à l’achat. Leur «maître» à tous, du moins la tête de gondole de ce microcosme cinéphile, c’est la bien nommée Caverne des Introuvables.

Lancé en 2009 par un certain Acromega, le site a depuis sa création proposé le partage d’environ 2.000 longs métrages invisibles légalement. Déjà mis à mal par la fermeture de Megaupload, la Caverne a annoncé dimanche sa fermeture dans un billet laconique. Un paragraphe en forme de remerciements résume à lui seul l’utilité publique de ce genre de site:

«Merci aux posteurs, repackers, sous-titreurs, collectionneurs d'archives, enregistreurs fous, etc. qui ont inlassablement partagé leurs pépites, chacun avec leurs goûts et préférences, pour que le plus grand nombre ait provisoirement accès à un ciné-club éphémère d'œuvres délaissées par les professionnels et les chaînes de télévision, noyautées par les spéculateurs du film d'occasion, et qui tombent un peu plus dans l'oubli à chaque nouveau standard technologique. Grâce à vous nous avons pu (re)découvrir des centaines de films qui croupissent dans des armoires, attendant qu'un éditeur français veuille bien les trouver suffisamment rentables pour s'y intéresser.»

Contacté par Slate, Acromega explique que la situation avec Megaupload et consort a été «le catalyseur» pour fermer la Caverne, mais pas l’unique raison:

«Le bruit court que le gouvernement va faire quelques coups d’éclats avant les élections en s’attaquant à certains sites de partage pour profiter de l’aubaine Megaupload et vanter les mérites d’Hadopi. Je n’ai pas particulièrement envie de faire partie de ces exemples-là.».

Un brin parano? Pas sûr. La promptitude avec laquelle Nicolas Sarkozy a répondu à la fermeture de Megaupload jeudi soir en dit long sur sa volonté de garder la main sur le dossier «piratage». Terminé le temps où le Président évoquait la Hadopi en des termes évoquant plus un mea culpa qu’une auto-congratulation de rigueur.

François Hollande s’étant désormais clairement positionné sur le sujet, appelant de ses vœux après moult hésitations à la suppression de la Haute Autorité, Sarkozy retrouve avec le téléchargement illégal un cheval de bataille qui lui sera utile pour engranger le soutien de l’industrie culturelle.

Un travail artisanal de numérisation

Au-delà de l’aspect «éthique» des blogs comme la Caverne des Introuvables, leur mode de fonctionnement n’a rien à voir avec le piratage de masse régulièrement associé avec Megaupload. On verse ici plutôt dans l’artisanal, notamment via les efforts réalisés en matière de «repack».

Comme l’expliquait en décembre le site Centrifugue, le repack consiste à numériser des films parfois uniquement disponibles sous forme analogique (VHS), mais le travail ne s’arrête pas là: pour certaines œuvres, les repackers importent la piste image d’un DVD import commercialisé à l’étranger, sur lequel ils superposent la piste son française récupérée via une bonne vieille cassette. Le résultat peut prendre du temps, surtout quand le nombre d’images par seconde diffère d’une version à l’autre, obligeant les passionnés à caler le tout à la seconde près via des logiciels spéciaux.

Acromega a déjà confectionné lui-même de nombreux repacks, mais la plupart des films proposés sur sa Caverne étaient remis au goût du jour par d’autres internautes bénévoles. «Ce sont des gens que je ne connais que via leur pseudonyme», explique-t-il avant de décrire sa journée type:  

«Je me lève tôt, vers 5 heures. Pendant deux heures, j’écris les nouvelles fiches de films, je réponds aux commentaires. Je regarde toutes les propositions que l’on me transmet, ce qui représente un sacré temps de visionnage. En journée, j’ai un travail mais je peux jeter un œil sur mon ordi régulièrement pour suivre l’activité du site.»

Ce n’est effectivement pas avec son blog qu’il gagne sa vie, puisque la Caverne reste un projet non commercial: par choix, on n’y trouve ni publicité ni système de rétribution comme certains ont pu en bénéficier en étant de gros «uploaders» sur Megaupload.

Dès qu'un film sort en DVD, son lien sur le site supprimé

En deux ans d’activité, la Caverne des Introuvables a pourtant fidélisé une audience, totalisant désormais près de 25.000 pages vues par jour. Et toujours la même politique: dès qu’un des films proposés sort en DVD, son lien est automatiquement supprimé. «Certains éditeurs ouverts nous ont même proposé de ne pas effacer les pages de films, mais de simplement remplacer les liens de téléchargement direct par des liens vers leur boutique en ligne».

Si Acromega a reçu son lot de mails d’insultes d’ayant droits courroucés (toujours suivis par la suppression des fichiers incriminés), certains réalisateurs ont clairement adoubé ce système de distribution alternatif et non commercial. L’impayable réalisateur belge Jean-Jacques Rousseau (un homonyme, oui), auteur de nanars cultes comme Furor Teutonicus ou La revanche du sacristain cannibale, a ainsi directement proposé ses films au site.

En avril 2011, le réalisateur français Philippe Setbon (Fabio Montale, Les Enquêtes d’Eloïse Rome) accueillait avec enthousiasme la présence d’un de ses films sur la Caverne. En 1990, il avait réalisé le thriller Mister Frost, une production franco-britannique avec Jeff Goldblum.

Sur son blog, Setbon écrit alors:

«Mon Mister Frost a décidément du mal à sortir à la vente, mais continue sa petite vie sur le Web, à droite et à gauche», avant de proposer le lien vers la Caverne pour le télécharger librement, carence de l’offre légale oblige.

La fermeture de Megaupload, qui vise à limiter le piratage de masse de produits culturels récents, a donc par ricochet pénalisé une sphère certes à la limite de la légalité, mais bien plus respectueuse du droit d’auteur que le pirate moyen. C’est d’ailleurs sur les plateformes «classiques» d’échanges de liens qu’Acromega avait débuté.

«Sur ces sites qui proposaient les derniers blockbusters à la mode, on était un peu noyés et souvent relégués aux rubriques "films anciens", donc très peu vus. C’est pour cela que beaucoup ont décidé de créer leur petit coin, un peu plus conforme avec la légalité». Si nul ne peut douter de l’aspect «partage éthique et non intéressé» de ces espaces cinéphiles, reste que le choix des plateformes de direct download comme Megaupload pour proposer des fichiers peut sembler contraire à l’esprit d’ouverture affiché.

Megaupload ou l'Internet Minitel

Comme beaucoup l’ont rappelé ces derniers jours, à commencer par les activistes de la Quadrature du Net, Megaupload et ses clones symbolisent l’avènement d’un Internet centralisé façon Minitel 2.0 pour reprendre la fameuse formule de l’expert Benjamin Bayart. Gourmands en bande passante et facilement censurables, comme l’a démontré le FBI, ces sites représentent l’exact opposé, concrètement et idéologiquement, du bon vieux peer-to-peer.

Dans un texte remarqué en 2010, Fabrice Epelboin de Read Write Web avait fustigé la méthode du direct download, qualifiée de «cancer du pirate» et comparée à une sorte de Fnac 2.0. où «plutôt que de partager les coûts entre tous, la distribution est entièrement à la charge d’un petit nombre d’acteurs».

Certains sites avec les mêmes ambitions et goûts que les blogs cités plus tôt ont ainsi fait le choix de ne proposer des fichiers que sous forme de .torrent, autrement dit via peer to peer et non téléchargement direct. C’est le cas notamment de Cinemaggedon, célèbre site privé utilisable sur invitation avec plus de 20.000 membres actifs.

Sur sa page d’accueil, le site se moque d’ailleurs des méthodes limite frauduleuses de certains sites de téléchargement illégal, prétendant que son utilisation nécessite l’envoi d’un «chèque en blanc à l’amiral Phineas Q. Brannon, c/o Sunrise Offshore Holding Corp, îles Caïmans». II n’en est rien en vérité, bien entendu: la seule façon de continuer à utiliser le site, une fois le précieux sésame de l’invitation obtenu, est de l’alimenter régulièrement en .torrent de films rares. Une façon de privilégier les utilisateurs actifs et motivés, pas seulement les visiteurs d’un jour flemmards.

Interrogé sur le choix des plateformes type Megaupload, Acromega le justifie ainsi: «On a suivi les évolutions technologiques, tous ces services ont connu leur heure de gloire avec les lois anti partage comme Hadopi». Il ajoute:

«Je ne regretterai pas spécialement Megaupload, ce sont des services développés à cause de mauvaises politiques. Mais si on les attaque, de nouvelles choses bien pire les remplaceront, en matière de cryptage notamment, qui est de plus en plus courant alors qu’il était un temps quasiment réservé aux malfaiteurs.»

En attendant, dans les commentaires des blogs de partage, les fidèles se creusent la tête pour trouver des remplacements. Certains tendent à vouloir conserver coûte que coûte le modèle décidément fragile du direct download, en versant dans la surenchère: certains services, à l’image de Multiupload, permettent d’uploader en une seule fois le même fichier sur plusieurs hébergeurs, parfois une dizaine d’un coup!

De quoi donner la nausée aux partisans du peer-to-peer certes plus lent pour les fichiers peu partagés, et des sueurs froides aux fournisseurs d’accès à Internet devant tant de gaspillage de bande passante.

Rien n’étant définitif sur le Net, La Caverne pourrait bien un jour rouvrir ses portes, «si la politique et la vision globale sur ce domaine change d’ici quelques mois», glisse Acromega. L’allusion aux échéances électorales de mai prochain n’aura échappé à personne.

Alexandre Hervaud

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