Monde

Newt Gingrich, candidat anti-système

David Weigel, mis à jour le 23.01.2012 à 11 h 38

Le vainqueur de la primaire de Caroline du Sud face à Mitt Romney est avant tout le vecteur d'une rage républicaine contre les «médias d'élite» et Barack Obama.

Newt Gingrich face à la presse, le 21 janvier 2012 en Caroline du Sud. REUTERS/Eric Thayer.

Newt Gingrich face à la presse, le 21 janvier 2012 en Caroline du Sud. REUTERS/Eric Thayer.

Dans le centre-ville de Columbia (Caroline du Sud), un consultant démocrate esseulé traîne dans les couloirs du Hilton, effaré par ces républicains venus célébrer la victoire de Newt Gingrich. Sa journée, il l'a passée à former des conservateurs suédois aux subtilités de la politique locale. Que leur dire sur Gingrich? En tant qu'expert, il n'en a pas la moindre idée. Mais en tant que démocrate, il prend son pied.

«Cette année, j'ai toujours dit qu'ils seraient fous de ne pas nominer Mitt Romney», déclare-t-il. Il balaie du regard le couloir où s’amassent des individus portant des badges NEWT 2012, voire d'anciennes breloques à l’effigie de Ronald Reagan, et faisant la navette avec la salle où Gingrich prononcera bientôt son discours, après son éclatante victoire à la primaire de Caroline du Sud. «Ils sont fous.»

Monstres de Frankenstein

Qui sont ces fous? Les électeurs de Gingrich, monstres de Frankenstein cousus des dépouilles d'autres conservateurs disparus. Certains ont été des soutiens d'Herman Cain –regardez, voilà Mike Steele, héros de la Bataille de Mogadiscio et supporter de Cain, toujours premier lors de ses meetings pour réciter le serment d'allégeance. D'autres étaient des groupies de Michele Bachmann –voilà Taylor Mason, 20 ans, passé directement de l'équipe de campagne de Bachmann à celle de Gingrich et qui vient de consacrer trois semaines à organiser des galas dans le sud de l’État. Ils n'ont certainement rien à envier aux Sciolaros, une famille du Kansas qui a crapahuté dans tout le pays pour soutenir Rick Perry, fait la tête au moment de son abandon, puis s'est ralliée à Newt.

Les électeurs de Gingrich ne sont pas forcément fous de Gingrich en lui-même. Dans son discours de victoire –qui, certes, a commencé après un quart d'heure de bousculade délirante entre les caméras et les fans–, le candidat a cessé un moment de recycler les meilleures formules de ses précédentes allocutions pour fanfaronner un peu. Selon des sondages sortie des urnes, deux électeurs sur trois ont motivé leur décision, en partie, en fonction des débats télévisés. Ces électeurs ont voté deux fois plus pour Gingrich que pour Mitt Romney.

«L'élite des médias protège Obama»

Mais dire que Gingrich a simplement été meilleur que Romney dans ces débats est une erreur profonde et fondamentale. «Ce n'est pas que je suis un bon débatteur», a déclaré Gingrich. «C'est que je porte les valeurs les plus profondes du peuple américain.»

A entendre, c'était désopilant, et c'était vrai. Lors des débats de lundi et de jeudi, c'est en étrillant les médias que Gingrich a gagné du terrain. Sur Fox News, Juan Williams a demandé à Gingrich s'il comprenait que des électeurs noirs aient été insultés par sa remarque sur les bons alimentaires; sur CNN, John King lui a demandé s'il avait un commentaire à faire sur la nouvelle interview de son ex-femme, Marianne. Dans les deux cas, Gingrich isola les questions pour les retourner contre les médias. Il n'était plus candidat. Il était le vecteur d'une rage républicaine et patriotique.

«Ils aiment s'en prendre à n'importe quel républicain», a répondu Gingrich à King. «Ils s'en prennent au gouverneur, ils s'en prennent à moi. Je suis certain qu'ils cherchent aujourd'hui des moyens de s'en prendre au sénateur Santorum et au député Paul. J'en ai ras-le bol que l'élite des médias protège Barack Obama en s'en prenant aux républicains.»

«Nettoie le sol avec!»

Si l'«élite des médias» ne sort pas d'articles sur les scandales personnels de ces types, c'est que ces scandales n'existent pas. Mais ce n'était pas le sujet: pour Gingrich, tout ce que les médias peuvent dire de négatif sur les républicains devrait être sujet à caution. Et il fila la métaphore lors de son discours de victoire. Les élites honnies, a-t-il averti son auditoire, «veulent nous forcer depuis un demi-siècle à ne plus être américains et à devenir un autre type de système». Il en était certain, et ce soir-là en Caroline du Sud, les électeurs en étaient aussi convaincus.

Avant l'arrivée de Gingrich au Hilton, j'avais poussé de Charleston à Columbia pour essayer de dénicher les siens. Ce fut facile. L'électeur de Gingrich était fier de dire pour qui il allait voter, tout en précisant qu'il s'était décidé la semaine dernière ou après le dernier débat (les sondages sortie des urnes l'ont confirmé: à 44% contre 22%, les électeurs s'étant décidés «dans les derniers jours» ont préféré Newt à Romney). Au bout d'un moment, les seules différences dans les gages donnés à Gringrich étaient les verbes utilisés pour décrire ce qu'il ferait à Barack Obama lors des débats.

A Charleston, un électeur du nom de Jayne Harmon affirmait que Gingrich allait «démonter» le président. A Moncks Corner, j'ai appris que Gingrich allait l'«humilier». A Columbia, on m'a dit qu'Obama allait être «lacéré» ou «annihilé». Pendant le discours de Gingrich, quand il a réitéré sa promesse de défier Obama dans sept débats, un motard du nom de Vincent Sbraccia a soulevé sa pancarte et a hurlé: «Nettoie le sol avec! Nettoie le sol avec!»

Il peut gagner d'autres primaires

Ces gens sont nombreux à considérer Gingrich comme un génie, ou au moins comme un intellectuel de haut rang. Mais avant de rejoindre ses troupes, ils pensaient qu'Herman Cain –qui n'a jamais prétendu être une lumière– allait lui aussi éviscérer Obama.

Ils ont certainement vu davantage de spots de Gingrich que de Cain, mais au niveau des pubs télés et des tracts, Mitt Romney les surpasse tous. Mais Romney, qui récite America the Beautiful dans ses discours de campagne, ne les a pas persuadés qu'il haïssait «les élites». Gingrich, si. Dans les débats, il viendrait à bout d'Obama car il n'accepte pas l'idée qu'il soit un président convaincant et compétent. Et eux non plus, ils ne l'acceptent pas.

Pendant combien de temps pourra-t-il encore jouer sur cette corde? Globalement, la Caroline du Sud a été un bon État pour Gingrich —il n'a jamais fait de discours sans préciser qu'il était un «conservateur de Géorgie»— mais ce n'est pas le seul. En 2010, la base républicaine fut suffisamment anti-élites pour faire concourir des outsiders très droitiers aux postes de gouverneur du Maine, de l'Illinois et de la Floride; de sénateur dans des États comme le Nevada, le Delaware et le Kentucky; et pour des sièges à la Chambre, de la frontière mexicano-arizonienne jusqu'au nord de l’État de New York. Certains d'entre eux ont même remporté des élections.

Maintenant que les autres outsiders républicains, plus crédibles, ont dégagé, Gingrich est en mesure de gagner davantage de primaires. Après tout, en Caroline du Sud, le résultat le plus «fou» des sondages de sortie des urnes fut de constater son «éligibilité». 45% des républicains ont déclaré avoir choisi le candidat qui avait le plus de chances de battre Obama. Et 51% d'entre eux ont voté pour Gingrich. Il est d'accord avec eux. Il sait ce qu'ils savent sur le président. Évidemment qu'il peut gagner.

David Weigel

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