Comment Dieudonné est devenu antisémite

Sa proximité avec les milieux antisémites remonte bien avant son rapprochement avec le Front national et l'Iran d'Ahmadinejad.

Dieudonné a rencontré en Iran le président Mahmoud Ahmadinejad dont la réélection a été qualifiée de truquée par l'opposition qui a multiplié les contestations et est victime d'une répression brutale par le régime islamiste. L'humoriste qualifie pourtant les manifestations qui ont suivi l'élection de Mahmoud Ahmadinejad de «propagande sioniste» et affirme à propos de Clothilde Reiss, la Française arrêtée par les autorités iraniennes et assignée à résidence: «Si son projet est de servir le sionisme, dans ce cas, elle a sa place en prison en Iran». Dieudonné a encore déclaré samedi 28 novembre avoir récolté des fonds pour mener un «combat culturel» contre le sionisme lors de sa rencontre avec Mahmoud Ahmadinejad. Nous republions après cette nouvelle provocation un article de Marc Caen montrant que l'antisémitisme de Dieudonné est loin d'être récent.

 

Un certain nombre de Français - comme en témoignent par exemple les réactions en ligne - continuent de percevoir Dieudonné comme un simple provocateur qui aurait été poussé au radicalisme par un lynchage médiatique unilatéral. Il n'en est rien. Dieudonné tient un discours obsessionnel compulsif - sans aucun second degré - qui s'est cristallisé depuis longtemps et s'est constitué des liens dans les milieux antisémites bien avant son rapprochement spectaculaire avec le Front national. Retour sur les moments clés de son parcours qui n'est pas, comme beaucoup le pensent, une lente dérive. Mais l'histoire d'un antisémite endurci depuis plusieurs années.

Chapitre 1 : les prémisses de la haine dès 2002

La polémique Dieudonné naît le 1er décembre 2003 avec son célèbre sketch du rabbin nazi sur le plateau de Fogiel. L'affaire fait grand bruit. Pourtant, à cette époque, Dieudonné, ancien militant de gauche, a déjà fait de nombreuses déclarations, autrement plus graves. Et qui n'étaient pas des sketchs. En janvier 2002, celui qui n'avait pas reçu de financement de la part du CNC pour son film «Le code noir» sur l'esclavage déclare à «Lyon Capitale»: «pour moi, les juifs, c'est une secte, une escroquerie. C'est une des plus graves parce que c'est la première» (il sera condamné, pour la première fois, pour ces propos bien plus tard en février 2007 par la cour de cassation).

Récidive en octobre sur blackmap.com: «étant donné que le noir dans l'inconscient collectif porte la souffrance, le lobby juif ne le supporte pas parce que c'est leur business! Maintenant, il suffit de relever sa manche pour montrer son numéro et avoir droit à la reconnaissance». Le discours est fixé, il ne changera plus.

Chapitre 2 : Le compagnon de route de la cause palestinienne radicale (2003-2004)

L'affaire du sketch est suivie d'une série de propos violents dans la presse. En janvier 2004 à «The source»: «La population juive n'aime pas que je dénonce certaines de leurs manipulations médiatiques». En février au «JDD»: «ce sont tous des négriers reconvertis dans la banque, le spectacle et aujourd'hui, l'action terroriste qui manifestent leur soutien à la politique d'Ariel Sharon» (il sera condamné pour ces propos bien plus tard, en novembre 2007).

A cette époque, Dieudonné est encore soutenu par de nombreuses personnalités comme Mouloud Aounit, alors secrétaire général du Mrap, qui vient lui apporter son soutien en février quand son spectacle à l'Olympia est annulé. En avril, ce sont Benoît Delepine de Canal + ou encore Robert Ménard de Reporters sans frontières qui prennent sa défense lors du «procès du sketch».

Au-delà de la liberté d'expression, Dieudonné devient surtout une figure de la cause palestinienne en annonçant au printemps sa candidature aux européennes - déjà - sous l'étiquette Euro-Palestine. Parallèlement, d'autres personnalités apparaissent dans son entourage à ce moment-clé. Ils ne le quitteront plus. Ginette Skandrani, coéditrice d'un faux antisémite «Le manifeste judéo-nazi d'Ariel Sharon» et exclu des Verts pour négationnisme, ainsi que certains de ses amis: Serge Thion, exclu du CNRS pour négationnisme, Assani Fassasi, proche du régime libyen et animateur du Collectif des filles et fils d'Africains déportés (Coffad), Mohamed Latrèche, président du très radical Parti des Musulmans de France (PMF). Survient aussi Alain Soral, intellectuel du FN qui rejoint le comité de soutien d'Euro-Palestine. C'est d'ailleurs officiellement à cause de Soral et de ses «propos antisémites» sur France 2 en septembre 2004 qu'Euro-Palestine prend ses distances en octobre avec un «Dieudonné sur une pente très glissante».

La mini affaire Soral vaudra à Dieudonné en septembre un nouveau soutien: celui de Maria Poumier, une proche du négationniste Roger Garaudy. Le laïque Dieudonné achève l'année 2004 en recevant dans son théâtre parisien de la Main d'or les juifs extrémistes (et antisionistes) du mouvement Neturei Karta et en défilant contre l'interdiction d'Al Manar, la chaîne télé du Hezbollah libanais. A ce moment-là, son réseau antisémite est déjà constitué. Il provient en majorité de la gauche radicale. Mais peu en parle. Ce n'est qu'avec un nouveau scandale - il décrit la Shoah comme une «pornographie mémorielle» - que Dieudonné refait la Une des journaux pour la seconde fois.

Chapitre 3 : Le rapprochement discret avec le FN (2005- fin 2006)

En mars 2005, Dieudonné se solidarise avec Bruno Gollnisch, exclu alors pour cinq ans de l'université de Lyon-III à la suite de propos controversés sur les chambres à gaz. S'il dit avoir des« positions politiques radicalement opposées», il le soutient car «on est dans un Etat de droit, sous la pression d'un lobby qui se croit tout permis dans ce pays». En octobre, le FN lui rendra d'ailleurs la politesse en demandant de concert avec l'ancien humoriste la démission de Marc-Olivier Fogiel de France 3.

En juin, interviewé par Novopress.info, émanation des «Identitaires», il dénonce la connerie des «sionistes». Le mois suivant, il théorise l'utilisation de ce mot: « je ne prononce pas le mot juif. Après mes différents procès, j'ai compris qu'il pouvait y avoir interprétation sur ce mot alors que sur sioniste, il n'y a pas d'interprétation possible».

En avril 2006, Dieudonné, candidat depuis décembre 2005 à la présidentielle, accorde une interview au numéro un de la nouvelle version du mensuel «Le choc du mois». Un média d'extrême droite dirigé par Jean-Marie Molitor, également directeur de l'hebdomadaire « Minute ». Le titre avait cessé d'exister en 1993 après la publication d'une interview de... Robert Faurisson. Dans son entretien, Dieudonné établit une communauté de destin entre lui et Jean-Marie Le Pen, son ancien ennemi: «il est la vraie droite, je suis la vraie gauche, le Nouvel Empire n'aime ni les uns ni les autres». Fin juin, le site «La banlieue s'exprime» d'Ahmed Boualek, proche du FN, révèle que le coordinateur de campagne de Dieudonné est un certain «Marc Robert», de son vrai nom Marc Georges, responsable frontiste, proche du régime baasiste irakien. C'est avec lui que Dieudonné part fin août au Liban soutenir de hauts responsables politiques, notamment du Hezbollah. Il est également accompagné de Frédéric Châtillon, ancien responsable du GUD (et d'Alain Soral, devenu entre temps plume de Jean-Marie Le Pen).

Chapitre 4 : Le coming-out frontiste, Dieudonné décomplexé (fin 2006 à aujourd'hui)

Lorsque Dieudonné se rend à la fête du FN au Bourget le 11 novembre 2006, la plupart des médias s'en étonnent. Il s'agit officiellement de répondre à la «main tendue par le FN aux Français d'origine étrangère». Autre amabilité: Jean-Marie Le Pen est invité en décembre 2006 à son spectacle au Zénith (en compagnie, entre autres, de Thierry Meyssan, auteur de «L'effroyable imposture»). Même si ce rapprochement avec l'extrême droite traditionnelle n'est pas nouveau, son officialisation va coûter à Dieudonné la plupart de ses soutiens. D'autant plus que sa virginité judiciaire derrière laquelle il se retranchait jusqu'alors cesse avec sa première condamnation pour injure raciale en février 2007. Mois durant lequel il exprime sa solidarité, lors d'une conférence de presse, avec Kémi Séba, leader du groupuscule suprématiste noir Mouvement des damnés de l'impérialisme (ex tribu Ka), qui vient d'être condamné à deux mois de prison ferme. Dieudonné, alors plus prudent, avait pourtant officiellement pris ses distances avec ce militant ouvertement raciste en avril 2005.

Désormais décomplexé, Dieudonné participe en mars 2007 à un voyage au Cameroun, son pays d'origine, avec Jany Le Pen et ne cache pas, en avril 2007, préférer Jean-Marie Le Pen à Nicolas Sarkozy en cas de duel au second tour de la présidentielle. La suite est connue et les médias relaient fréquemment ses frasques: le baptême de sa troisième fille par Jean-Marie Le Pen en juillet 2008 (Libération) ou encore la location de son théâtre au FN en septembre 2008 (Le Parisien).

Avec la remise d'un prix de «l'infréquentabilité au négationniste Robert Faurisson en décembre 2008 au Zénith ll transgresse le tabou ultime. La mairie de Paris semble dès lors déterminée à trouver un moyen de faire fermer le théâtre de la Main d'or. «Ce lieu est l'épicentre de la toute la nébuleuse anti-juive de Paris», confirme le politologue Jean-Yves Camus. Parmi les mouvements qui le fréquentent, citons le Rassemblement des Etudiants de droite (RED, renouveau du GUD), la Droite socialiste (droite ultra) et bien évidemment Egalité et Réconciliation, l'association d'Alain Soral.

La farce ne semble pas prête de finir...

Marc Caen

Photo: Dieudonné Gonzalo Fuentes / Reuters

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Publié le 07/05/2009
Mis à jour le 28/11/2009 à 18h14
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