Monde

Afghanistan: les ennemis de l'intérieur

Françoise Chipaux, mis à jour le 22.01.2012 à 12 h 12

La multiplication des attaques contre les forces étrangères, loin d’être l’œuvre des talibans, est le fruit du ressentiment croissant des Afghans vis-à-vis de la présence étrangère.

Un soldat allemand en patrouille dans le district de Chahar Dara en décembre 2011. REUTERS/Thomas Peter.

Un soldat allemand en patrouille dans le district de Chahar Dara en décembre 2011. REUTERS/Thomas Peter.

La multiplication des attaques par des membres des forces de sécurité afghanes contre des soldats étrangers chargés de les former compromet la stratégie de sortie envisagée par les occidentaux en 2014 et remet en cause le partenariat stratégique en discussion entre Kaboul et Washington.

Particulièrement depuis la fin 2009, l’Otan s’inquiète, sans le reconnaitre officiellement, d’une possible infiltration des forces de sécurité afghanes par les talibans. En voulant accélérer la formation de la police et de l’armée pour atteindre au plus vite le chiffre d’environ 370.000 hommes jugés nécessaires pour la protection et la défense du pays, la coalition internationale s’est montrée laxiste sur le processus de sélection, déjà assez peu rigoureux. Comme c’est  le cas depuis dix ans en Afghanistan, la quantité a primé sur la qualité dans un pays aux ressources humaines limitées. 

Mais, phénomène plus inquiétant, la majorité des attaques, loin d’être l’œuvre des talibans, est le fruit du ressentiment croissant des Afghans vis-à-vis de la présence étrangère. Accueillis par une partie de la population comme des libérateurs, les soldats étrangers sont devenus, au fil de dix années de présence, des occupants. Les discours de plus en plus belliqueux du président Hamid Karzai vis-à-vis de ses «alliés» occidentaux illustrent parfaitement l’impatience et la nervosité des Afghans à l’égard des étrangers.  

Si, depuis plusieurs mois, le chef de l’état lui-même s’insurge publiquement et systématiquement contre les soldats occidentaux, pourquoi les militaires afghans en contact quotidien avec ces mêmes troupes ne seraient-ils pas tentés de passer aux actes (même s'ils demeurent encore relativement rares)? Le gouffre culturel entre les soldats occidentaux et leurs partenaires afghans n’a pas vraiment permis l’établissement d’une relation de confiance. L’arrogance, le mépris et l’incompréhension d’un côté ont suscité jalousie, colère et désir de vengeance de l’autre.

Manque de candidats qualifiés

De plus, aux difficultés inhérentes à la formation rapide d’une armée et d’une police laminées par trente ans de guerre, s’ajoute ce manque de candidats qualifiés aptes à servir le pays dans deux institutions fondamentales pour l’avenir.

Beaucoup de recrues sont quasiment analphabètes et donc incapables de lire le moindre manuel d’utilisation de leurs armes et encore moins une carte. Un grand nombre de soldats ou policiers sont drogués en permanence. La discipline est difficile à faire observer à des jeunes ou moins jeunes hommes qui, en raison de la guerre, n’ont jamais connu de foyers stables.

L’immense majorité des recrues opte pour l’armée ou la police par manque d’opportunités et le taux de désertion ou de non renouvellement des contrats des militaires reste élevé.

Mais la formation des forces de sécurité afghanes est la pierre angulaire de la stratégie de sortie des Occidentaux, qui se déchargent progressivement de leurs tâches sur leurs partenaires afghans pour pouvoir se retirer en 2014. Le succès de cette approche implique une forte coopération, or celle-ci risque d’être plus difficile si la méfiance s’accroit entre les formateurs et leurs «élèves».

Personne n'est dupe

Personne n’est dupe quant au fait que l’armée afghane sera incapable d’assurer seule d’ici deux ans la sécurité du pays. Ce qui explique pour une part la recherche d’une solution politique à travers un dialogue avec les talibans (qui reste pour l’instant encore très balbutiant).  

Les Etats-Unis, qui discutent avec les responsables afghans d’un futur partenariat stratégique, envisagent aussi de laisser environ 20.000 hommes en Afghanistan au-delà de 2014. Pour deux raisons: poursuivre l’assistance aux forces de sécurité et continuer avec des forces spéciales la lutte contre le terrorisme. Les négociations, difficiles, butent pour l’instant sur des conditions imposées par le président Karzai et notamment l’arrêt des raids de nuit dans les villages. L’Otan juge ceux-ci indispensables alors que le président estime qu’ils sont contraires aux traditions et heurtent la sensibilité des habitants.

Le ressentiment croissant des Afghans à l’égard des troupes étrangères et le désir pressant des voisins de l’Afghanistan de voir le départ total des troupes américaines vont grandement compliquer toute sortie honorable d’un conflit qui a déjà couté des milliers de vies et des centaines de milliards de dollars.

Françoise Chipaux

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Journaliste
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