Monde

Gingrich, Santorum, Romney... Les candidats républicains et la France

Cécile Dehesdin, mis à jour le 20.01.2012 à 18 h 16

Mitt Romney est-il vraiment francophile? Newt Gingrich francophobe? Le rapport complexe des candidats républicains à la France.

Rick Santorum, Mitt Romney, Newt Gingrich et Ron Paul avant un débat à Charleston, en Caroline du Sud, le 19 janvier 2012. REUTERS/Jason Reed

Rick Santorum, Mitt Romney, Newt Gingrich et Ron Paul avant un débat à Charleston, en Caroline du Sud, le 19 janvier 2012. REUTERS/Jason Reed

Dans un spot de campagne intitulé «The French Connection», sorti le 12 janvier, le candidat républicain Newt Gingrich souligne les points communs entre Mitt Romney –en tête pour l’instant dans la primaire républicaine– et John Kerry –le candidat démocrate battu par George W. Bush lors des présidentielles de 2004.

Se concentrant d’abord sur le fait que Romney serait trop «modéré» pour gagner contre Obama, le spot finit par revenir à son titre, annonçant «Il dira n’importe quoi pour gagner, et exactement comme John Kerry, il parle français lui aussi». Suit un court extrait où Mitt Romney parle des jeux olympiques de Salt Lake City de 2002 en français.

Ce passage a été tiré de la même vidéo qui a, il y a quelques semaines, servi à une autre publicité anti-Romney, tout aussi violente, après laquelle nos confrères de Slate.com s’étaient demandé pourquoi «être Français» était une telle insulte aux Etats-Unis.

L’article revenait sur l’hostilité des Américains pour les Français (pour résumer, tout cela est de la faute des Anglais), mais qu’en est-il plus précisément du rapport des candidats républicains à notre pays? Quelle relation entretiennent Newt Gingrich, Mitt Romney, Rick Santorum ou Ron Paul avec la France?

Newt Gingrich: d’un amour pour Paris à des pubs anti-France

Ironiquement, Newt Gingrich, celui-là même qui pense donner un coup à la campagne de son adversaire en faisant référence au français –et qui veut s’attirer des votes en accusant l’Amérique d’Obama d’être «une excroissance de la révolution française»–, parle notre langue et a lui-même vécu en France pendant son adolescence.

Comme le racontait l’AFP mi-décembre, Gingrich a vécu de 1956 à 1958 à Orléans, où son père militaire était en poste, quand la France accueillait encore des bases américaines. Sans notre pays, il ne se serait d’ailleurs jamais plongé dans la politique.

C’est en tout cas l’histoire qu’il raconte sur sa vocation: après avoir visité un champ de bataille de Verdun avec son père et un ami de son père, et écouté la conversation des deux adultes qui observaient que «la réelle responsabilité du carnage de Verdun revenait aux politiciens qui ont envoyé les soldats à la mort, il décida qu’il se concentrerait sur la politique et la gouvernance», alors qu’il voulait jusque là devenir directeur de zoo ou paléontologue.

Gingrich a aussi vécu quelques temps au premier étage d’un château de la Loire. L’AFP précise qu’il «parlait suffisamment bien français pour survivre», et que, quand il cherchait un peu d’aventure, il partait faire un tour en bus dans Orléans. D’après sa biographie, Newt Gingrich est également allé chercher cette aventure à Paris, le temps d’un petit voyage avec sa mère:

«Après avoir convaincu sa mère, il a même eu le droit de rester debout toute la nuit pour se balader dans Paris. Il a adoré la ville et s’est retrouvé au petit matin en train de dormir sur un banc du grand marché, réveillé par un mendiant qui essayait de lui faire les poches.»

A noter également que le candidat a écrit sa thèse sur les politiques belges au Congo, en citant de multiples sources francophones (comme Dix Années historiques et perspectives d’avenir au Congo, par Pierre Wigny), ce qui veut dire que soit il a menti sur celles-ci dans ses notes de bas de pages, soit il parlait (parle?) un français peut-être encore meilleur que celui de Mitt Romney.

Lors d’une visite en Caroline du Sud à quelques jours de la primaire qui s’y tient ce samedi 21 janvier, la correspondante du Monde à Washington Corine Lesnes raconte qu’on lui a demandé s’il parlait toujours français. «Non, plus du tout depuis 22 ans» a-t-il répondu… en français.

Mitt Romney: le vrai-faux francophile

Mitt Romney est présenté comme le plus francophile des républicains, mais il n’a pas vécu beaucoup plus de temps que Gingrich en France: deux ans et demi, de 1966 à 1968. Là où le petit Newt suivait ses parents, Mitt l’ado mormon de 19 ans partait prêcher l’Evangile à Paris, Limoges, Le Havre, Brest, Pau ou Bordeaux.

L’AFP raconte son quotidien en détail, à partir des souvenirs de ses co-missionnaires ou du responsable de l’époque de sa chapelle à Bordeaux, qui se rappelle:

«Dans la manière dont il se conduisait avec nous, par rapport à beaucoup d'Américains qui ne comprenaient pas grand chose à la France, Romney était très ouvert.»

Celui qui parlait bien français et «maniait bien l’ironie à la française» vivra toutes sortes d’expériences en France, notamment un accident grave de voiture et surtout les évènements de mai 68 à Paris.

Dans un effort pour se présenter comme un homme proche des préoccupations financières de ses compatriotes, en soulignant au passage son «américanité», Romney a raconté sa vie de missionnaire en France lors d’un discours, la décrivant comme plus qu’austère, dans des appartements sans toilettes ni salles de bain («nous achetions un tuyau et le plantions dans l’évier, et nous nous lavions comme ça»), ni réfrigérateur, affirmant s’être dit à l’époque «Wow, je suis vraiment chanceux d’être né aux Etats-Unis d’Amérique».

Une histoire à faire pleurer dans les chaumières, celle que vit «la classe moyenne inférieure française», démentie par des mormons qui l’ont côtoyé à l’époque et se souviennent d’un palace parisien, un chef cuisinier espagnol et son second, et plusieurs salles de bain.

Mais le «francophile» l’est-il ailleurs que dans les souvenirs de ses amis d’époque et les mots de ses adversaires? Pour sa campagne, Mitt Romney est évidemment tout sauf Français. En 2007 déjà, le Boston Globe avait eu accès à son plan pour la primaire républicaine, dans lequel la France était clairement l’ennemi:

«L’hostilité contre la France […] est un thème récurrent du document. L’Union européenne, est-il écrit, veut «rabaisser l’Amérique au niveau des standards européens», ajoutant: «C’est là où Hillary et les Démocrates nous amèneraient. Hillary=France.» Le plan envisage même des autocollants «First, not France».»

La France, ou plus généralement «le socialisme européen», est à nouveau un thème fort de la campagne de celui qui est favori pour défier Obama en novembre. Lors de son discours de victoire après la primaire du New Hampshire, il a ainsi déclaré:

«[Obama] veut transformer l’Amérique en une société à l’Européenne, ou tout le monde croit que tout lui est dû […] Nous voulons nous assurer de rester une terre d’opportunité libre et prospère. Ce président s’inspire des capitales d’Europe; nous regardons les villes et les petites villes d’Amérique.»

L’Associated Press notait que cette attaque rhétorique annonçait clairement «qu’il fait campagne pour la présidence des Etats-Unis en partie sur son opposition aux valeurs européennes».

Rick Santorum: La France, pays «laxiste avec l’islam radical» où Mohamed est le «cinquième prénom le plus populaire»

En bon ultraconservateur, Rick Santorum, le candidat qui a finalement devancé Mitt Romney de 34 voix lors du caucus de l’Iowa (le premier décompte donnait l’Etat à Romney avec 8 voix d’avance) n’est pas convaincu par l’Hexagone.

En 2004, dans une déclaration au Sénat, il faisait la liste d’incidents antisémites en Europe, où il notait «malheureusement» que «près de la moitié de ces incidents ont eu lieu en France», ajoutant tout de même que «C’est un problème grandissant dans cette région du Monde. Mais ce n’est pas seulement en France».

Santorum a défendu en 2006 un projet de résolution visant à condamner la décision par la mairie de Saint Denis de nommer une rue d’après Mumia Abu-Jamal, condamné à mort en 1982 pour le meurtre d’un policier de Philadelphie (peine commuée en perpétuité en août 2011) et considéré par ses défenseurs comme un prisonnier politique:

«Je suis outré que le gouvernement municipal de Saint-Denis, France, prenne une décision avec aussi peu de tact et de considération […]. Les élus de Saint-Denis ont pris la décision glaçante de soutenir un tueur de sang-froid plutôt qu’un officier qui a fait le sacrifice ultime.»

Rick Santorum demandait à ce que Saint-Denis change à nouveau le nom de la rue, et si la ville refusait, à ce que «le gouvernement français agisse de façon appropriée contre la ville […] pour qu’elle change ce nom».

Le député semble plus généralement considérer la France et l’Europe comme on ne peut plus laxiste avec «l’islam radical». Lors d’une conférence en 2007, il a estimé que l’Europe était «en train de perdre» une guerre contre lui:

«Le nom le plus populaire en Belgique, Mohamed. C’est le cinquième nom le plus populaire pour les garçons en France

Santorum ne s’est pas arrêté à cette approximation (Mohamed n’a jamais été pour l’instant le cinquième nom le plus populaire chez les garçons, même s’il a été le nom le plus populaire dans le département de la Seine-Saint-Denis en 2002). Dans le même discours, il a accusé la France d’être peu solidaire de ses alliés naturels, évoquant implicitement son attitude envers l’Irak l’après le 11-Septembre:

«Qui sait de quand date l’apogée de l’Islam? Le 11 septembre 1683. C’est le lendemain, sur les plaines de Vienne, que la Chrétienté, la Sainte Ligue, ça s’appelait, s’est unie. Toute l’Europe sauf –quelqu’un veut deviner? La France, bien sûr. Plus ça change, plus c’est la même chose.»

Il n’est pas pour autant entièrement anti-France: il aime la France de 1944 ou celle qui a signé les accords de Paris sur le nucléaire iranien, en 2004. Mais pas celle de 1789, si on en croit l’étrange –et compliqué à comprendre même pour les Américains– rapprochement qu’il fait entre la révolution française et les idées de Ron Paul.

Ron Paul: Une rencontre avec Marine Le Pen et un fan club

Le seul contact de Ron Paul avec notre pays a eu lieu lors de la mini-débâcle du voyage de Marine Le Pen aux Etats-Unis début novembre 2011: il avait été l’un des rares à accepter de rencontrer la dirigeante du Front national. Son bureau expliquait alors qu’il rencontrait généralement les responsables étrangers «qui lui demandent un rendez-vous, en particulier quand ils partagent son intérêt pour la politique monétaire et la nature destructrice des banques centrales», avant d’annuler cette rencontre la semaine même où elle était prévue, sans donner de raisons.

Pas découragée, Marine Le Pen avait attendu 50 minutes dans son bureau qu’il arrive, et les deux politiques s’étaient parlés, «rapidement» d’après lui, «pendant longtemps, et de façon intéressante» d’après elle.

Si Ron Paul n’a pas de rapports particuliers à la France, la France, elle, l’aime: le petit candidat (Il a fait de bien meilleurs scores au caucus de l’Iowa et à la primaire du New Hampshire qu’en 2008) libertarien a un véritable fan club chez nous, qui a même eu droit à son petit article dans le New York Times en 2007.

Perry, Huntsman, Bachman: des anciens candidats pas pro-France

On peut oublier Rick Perry, qui a suspendu sa campagne et apporté son soutien à Newt Gingrich. Outre ses chemises aux poignets mousquetaires (en anglais, «poignet mousquetaire» se dit «French cuff»), il n’avait parlé une fois de la France, pour la citer comme exemple d’utilisation de l’énergie nucléaire, lors d’un débat républicain en octobre 2011.

Pareil pour Jon Huntsman, qui lui soutient Mitt Romney (il n’a jamais rien dit sur la France ni les Français), ainsi que Michelle Bachman, est sortie de la course à l’investiture républicaine après son faible score lors du caucus de l’Iowa.

La terrifiante étoile (filante?) du Tea Party n’a pas d’avis que sur l’esclavagisme et l’homosexualité. Interrogée sur les émeutes des banlieues françaises lors d’un débat pour l’élection au Congrès de 2006 («que feriez-vous pour vous assurer que la même chose n’arrive pas aux Etats-Unis?»), elle avait répondu:

«Il n’y a qu’en France que des jeunes des banlieues pourraient se révolter parce que l’aide sociale n’est pas suffisamment généreuse avec eux, et c’est ce qu’on nous dit qu’il se passe en ce moment»

Elle avait enchaîné en disant que les jeunes en question regardaient Al-Jazeera qui les encourageait à commencer des émeutes (!), avant de conclure:

«Ça vient en partie de l’idée de la société multiculturelle, qui en théorie a l’air super, mais vous savez quoi? Toutes les cultures ne sont pas égales, toutes les valeurs ne sont pas égales. Et on voit qu’au milieu de cette violence encouragée par Al-Jazeera et les djihadistes, ceux qui viennent en France, qui avait une belle culture… La culture française est diminuée, elle s’efface, et la population française perd des européens occidentaux, remplacés par des musulmans, pas que les musulmans soient mauvais, mais ils ne sont pas assimilés.»

Un seul salut, Stephen Colbert

Déplorons enfin que la candidature de Stephen Colbert, l’humoriste qui joue le personnage d’un présentateur ultra-conservateur à la télé américaine et a annoncé mi-février qu’il formait un comité exploratoire pour envisager une candidature à la présidence «des Etats-Unis de Caroline du Sud», ne soit pas effective (il s’y est pris trop tard).

Parce que le moins qu’on puisse dire, c’est que Colbert —avec un nom pareil d’ailleurs prononcé à la française— a beaucoup de choses à changer en France: avec lui, les éléphants ne seraient pas interdits à la plage, on saurait que quand on prend nos patrons en otage il ne faut pas leur servir de plateaux repas et on aurait de vraies belles moustaches. Certes, Mitt Romney parle un français parfait, mais Stephen Colbert arrêterait toutes émeutes et discuterait avec notre prochain chef de l’Etat à coup de «Frère Jacques» et avec l’aide d’un mime.

Cécile Dehesdin

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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