Monde

Syrie: un guêpier pour des casques verts arabes

Xavier Baron, mis à jour le 25.01.2012 à 7 h 15

L'envoi de soldats de la paix arabes est-elle la seule façon de mettre fin à la tuerie ou la première étape d'une guerre régionale?

Chars syriens de fabrication russe réprimant la révolte REUTERS

Chars syriens de fabrication russe réprimant la révolte REUTERS

L’idée à peine avancée a aussitôt suscité de sérieuses oppositions, mais l’émir du Qatar, cheikh Hamad ben Khalifa Al-Thani, a brisé un tabou en suggérant l’envoi de forces arabes en Syrie pour tenter d’interrompre le cycle de violences que rien n’a encore pu arrêter.

Afin de mettre un terme «à la tuerie», a-t-il dit à la chaîne américaine CBS, «il faudrait envoyer un certain nombre de soldats sur place». L’ancien chef de la Ligue arabe Amr Moussa s’est exprimé dans le même sens en estimant que la Ligue arabe devrait entamer des consultations sur cette idée.  

Cette proposition est cependant loin de faire l’unanimité au sein de la Ligue et le président tunisien Moncef Marzouki a rapidement exprimé son opposition estimant que l’envoi de forces arabes constituerait « un suicide » et conduirait à une « explosion » dans tout le Proche-Orient, car «la guerre s’étendrait à toute la région», impliquant la Turquie, Israël, l’Iran et le Hezbollah libanais.

Les dirigeants syriens ont rejeté la suggestion du Qatar, que Damas soupçonne par ailleurs d’armer les opposants, en affirmant que «le peuple syrien» refuse toute intervention étrangère. Dans une menace à peine voilée, la Syrie a ajouté qu’il ne faudrait pas que «du sang arabe coule sur le territoire syrien».

La Russie est venue au secours de Damas en assurant, en des termes ambiguës, que le Conseil de sécurité, où Moscou dispose du droit de veto, rejettera toute intervention militaire, mais le Kremlin a ajouté qu’il n’avait pas les moyens de s’opposer à «un recours à la force».

Ces rejets ne veulent pas dire que si la situation devient encore plus dramatique, la proposition ne sera pas reprise. Car ces réactions ne répondent pas à la proposition du Qatar qui a suggéré l’envoi de forces arabes pour mettre fin à l’effusion de sang dans le pays, et non pas pour combattre l’armée syrienne ou pour renverser le régime syrien.

Après l’impossibilité de mettre en place des zones tampon ou des corridors humanitaires pour secourir la population, la proposition du Qatar vise plutôt à envoyer une force d’interposition destinée à séparer les deux camps et à protéger les civils.

L’échec de la mission actuelle des quelque 160 observateurs envoyés par la Ligue arabe, incapables de faire cesser l’effusion de sang, a montré les limites d’une action qui repose sur la bonne volonté et la coopération de toutes les parties. Le chef de la Ligue arabe Nabil al-Arabi, a dû reconnaître que la Ligue examine si la poursuite de la mission sous sa forme actuelle est bénéfique, et a admis que le problème en Syrie est de nature politique, les observateurs étant «seulement un mécanisme».

L’envoi de forces arabes en Syrie, souvent appelés «casques verts», ne serait pas une nouveauté, car la Ligue a déjà procédé à la mise en place d’une force de dissuasion en 1976 dans le contexte de la guerre au Liban. La situation n’était pas comparable à celle de la Syrie aujourd’hui, sauf qu’il s’agissait déjà, par une volonté collective arabe, de mettre fin aux graves violences internes affectant un pays arabe.

Créée par les sommets arabes de Ryad et du Caire à la fin 1976, la Force Arabe de Dissuasion comprenait 30.000 hommes, essentiellement syriens, mais aussi saoudiens, libyens, émiratis, yéménites et soudanais. Elle avait pour mission d’imposer un cessez-le-feu déjà décidé, et de veiller à l’application d’un certains nombre d’accords antérieurs. Cette force a été officiellement placée sous l’autorité du président libanais Elias Sarkis, et sous le commandement d’un général libanais, mais en réalité c’est la Syrie, forte de ses 25.000 soldats, seuls à être lourdement équipés, qui a dirigé la FAD. La force n’aura qu’un effet modeste sur le terrain, et elle aura en fait principalement pour effet de légitimer pour de longues années la présence syrienne au Liban, d’autant que tous les autres contingents arabes se retireront au bout de deux ans.        

L’exemple de la FAD pourrait servir de précédent pour décider de l’envoi d’une force arabe en Syrie, pays lui aussi dévasté par dix mois d’affrontements meurtriers qui ont fait plus de 5.000 morts selon l’ONU. Toutefois, il y a une importante différence d’échelle entre les deux pays et les conditions politiques et  militaires sont autres, notamment parce que l’Etat libanais s’était effondré en 1976 tandis que ce n’est pas le cas de la Syrie aujourd’hui.

1-Les conditions préalables:

L’envoi d’une force arabe en Syrie ne pourrait se faire, dans les circonstances actuelles, sans l’accord du président Bachar el-Assad, indispensable pour que des troupes étrangères puissent pénétrer sur le territoire syrien.  Même si la Syrie est suspendue des travaux de la Ligue arabe depuis novembre dernier, des forces étrangères ne pourraient pas pénétrer sur le sol syrien contre l’avis de Damas.

La Ligue arabe devra en outre parvenir à un consensus interne, réussir à surmonter les oppositions dont certaines se sont déjà exprimées, et obtenir des garanties face aux risques que constitue l’arrivée de forces étrangères sur un territoire aux multiples zones d’affrontements et quadrillé par une armée puissante. Seule une acceptation claire de Damas pourrait convaincre les pays réticents, ce que le régime syrien n’ignore pas.

Un accord avec les différentes forces d’opposition, y compris l’Armée syrienne libre (ASL), serait tout autant indispensable pour que les forces arabes se déploient et agissent en sécurité et avec efficacité.

Mais ces conditions indispensables et actuellement non-réunies, pourraient passer au second plan en cas d’urgence humanitaire à laquelle le gouvernement syrien serait contraint de se soumettre, ou d’effritement des forces armées créant une situation encore plus chaotique. 

2-Les objectifs de la mission:

 Deux possibilités s’offrent à une telle force: l’intervention ou l’interposition. Compte tenu de l’accord préalable nécessaire de Damas, seule l’interposition est envisageable, et personne ne parle aujourd’hui de l’envoi d’un corps expéditionnaire d’intervention offensive. La mission des soldats de la paix consiste d’ailleurs généralement à intervenir pour stabiliser une région ou des zones tampon déjà pacifiées par un arrêt des hostilités.

Cela a été par exemple le cas pour les casques bleus de l’ONU sur le Golan après la guerre de 1973, au Liban avec la FINUL ou à Chypre entre Chypriotes grecs et turcs. La FAD est également intervenue au Liban en 1976 pour la mise en application d’un cessez-le-feu préalablement accepté. Une action de type OTAN comme en Libye, dans la mesure où les Etats arabes disposeraient d’ailleurs d’unités professionnelles pour mener de telles opérations, est donc exclue.

Il restera cependant à la Ligue arabe à définir, le moment venu, le contexte d’une intervention arabe et ses modalités d’action et de contrôle afin que le rôle des «Casques verts» ne soit pas confiné à celui d’observateurs impuissants comme c’est le cas actuellement.

3- La mise en place et la logistique:

Les armées des Etats arabes volontaires pour une telle mission d’interposition doivent disposer d’unités bien entraînées, immédiatement disponibles, capables d’être acheminées rapidement avec leurs équipements et disposant de moyens logistiques suffisants pour être ravitaillés en permanence.

Ces effectifs devraient être en nombre suffisant, sachant que 30.000 soldats avaient été envoyés au Liban, pays de quatre millions d’habitants pour 10.000 km2, alors que la Syrie dispose d’une population de 20 millions de personnes pour 185.000 km2, et de nombreuses villes sont le théâtre d’affrontements.

Le Liban présentait par ailleurs pendant la guerre une ligne de front continue séparant les belligérants et les territoires contrôlés par chaque camp étaient assez bien définis, alors que la Syrie offre de multiples zones d’affrontements, distinctes, éloignées les unes des autres et nécessitant des « casques verts » très mobiles et réactifs.

D’où la nécessité d’avoir une liberté de déplacement totale si la mission d’une force arabe doit être crédible et efficace pour ne pas subir les critiques adressées actuellement aux observateurs qui ne peuvent pas circuler sans être accompagnés par les représentants du gouvernement. Les « casques verts » doivent donc pouvoir s’affranchir largement de la tutelle de l’armée syrienne ce qui pose le problème de l’autonomie du commandement d’une telle force par rapport au commandement syrien.

Le commandant de la force arabe devra avoir la confiance des parties et ne pas être une personnalité contestée d’emblée comme c’est le cas pour le général soudanais  Mohamed Ahmed Moustapha al-Dabi, dirigeant la mission d’observateurs, en raison des actions menées par l’armée soudanaise au Darfour qui a valu, en 2009, au président soudanais Omar el-Béchir un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

4- Les résultats à attendre:

Les soldats de la paix ne sont jamais les bienvenus pour toutes les parties en présence, et leur envoi en Syrie serait sans aucun doute considéré comme un désaveu par l’armée syrienne peu disposée à renoncer à ses prérogatives après des mois de répression.

Surtout, l’objectif d’une force d’interposition n’est pas de s’éterniser sur le terrain, ce qui nécessite que l’envoi éventuel de casques verts soit accompagné d’un plan de sortie de crise politique et donc de la mise en place d’un programme de réformes agréé, effectivement mis en œuvre par le pouvoir et accepté par une opposition unifiée.

La force arabe pourrait entraîner une diminution des violences ou même réussir à instaurer une situation apaisée, mais ne réglerait rien à la crise politique et sociale qui s’est développée depuis un an. L’envoi  des observateurs a déjà montré les limites d’une action internationale qui ne dispose pas des moyens de contrôle et d’action indispensables et qui n’est pas soutenue par la mise en application d’un plan politique.

Il ne servirait à rien d’envoyer des «casques verts» qui ne pourraient pas s’assurer que les forces syriennes se sont effectivement retirées des villes, que les prisonniers libérés sont bien ceux qui devaient l’être, que les habitants peuvent revenir en sécurité dans leurs foyers et que les conditions de reprise des violences ne sont plus réunies.

Les rapports des unités arabes sur le terrain doivent également désigner clairement les responsables et être suivis de décisions claires, voire de sanctions, afin de ne pas revenir au premier rapport des observateurs qui renvoyait dos à dos les forces syriennes et les opposants en appelant les uns et les autres à stopper immédiatement les actes de violences. Au contraire,  un organisme de contrôle neutre devra intervenir dès qu’une violation des accords sera signalée.

Ces conditions apparaissent d’autant plus nécessaires après les déclarations de l’observateur algérien démissionnaire Anouar Malek qui a estimé que les observateurs n’ont pas cessé d’ont été trompés par les autorités.

L’envoi de «casques verts» pourrait ainsi apporter une aide effective à la recherche d’une solution politique à la crise actuelle, mais cette force arabe n’apporterait pas une solution du fait de sa seule présence. Elle aurait au contraire, pour fonctionner efficacement, à se déjouer de tous les pièges et les risques que comporte une telle situation. 

Xavier Baron

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