Coup d’État en douce au Pakistan

Militaires devant la Cour suprême, Islamabad. REUTERS/Faisal Mahmood

Militaires devant la Cour suprême, Islamabad. REUTERS/Faisal Mahmood

Les généraux d’Islamabad veulent détruire la démocratie au Pakistan. Obama devrait tenter de les arrêter.

Le gouvernement civil du Pakistan, dirigé par le Pakistan People's Party (PPP), est depuis longtemps une épine dans le pied des généraux du pays. Le président Asif Ali Zardari dirige une administration corrompue et inepte et caresse bien trop volontiers Washington dans le sens du poil.

Jusqu’en novembre 2011, Husain Haqqani fut l’ambassadeur controversé du Pakistan aux États-Unis. Il dérangeait les gradés depuis la publication de son livre Pakistan: Between Mosque and Military en 2005, en collaboration avec le Carnegie Endowment for International Peace. Cependant, l’armée pakistanaise avait ravalé le mépris qu’elle éprouvait pour le gouvernement et des représentants comme Haqqani, car les généraux n’avaient que fort peu le choix en la matière—jusqu’à aujourd’hui, en tout cas.

Cette situation s’explique entre autre par le fait qu’après presque dix années sous la férule du général Pervez Musharraf, les Pakistanais se méfient du joug militaire. La réputation de l’armée a elle aussi sévèrement pâti après presque une décennie de coopération impopulaire avec les États-Unis et des opérations encore moins appréciées sur le sol pakistanais. L’armée sait qu’un nouveau gouvernement militaire risque de ne pas passer.

Armée et gouvernement, une alliance de circonstance

Il y a une autre raison. Si l’armée a beaucoup tiré parti de la frappe sanguinaire de l'OTAN qui a causé la mort de 24 soldats en novembre, elle et l’ISI—les très célèbres services de renseignements pakistanais—n’ont pas encore digéré le fait humiliant qu’Oussama ben Laden ait trouvé refuge dans une ville de garnison non loin de la plus grande académie militaire pakistanaise, et que les États-Unis aient été capables de conduire unilatéralement un raid pour le tuer et l’enlever sans que l’armée ne se doute de quoi que ce soit. Ainsi, l’armée a été obligée de travailler en coulisses et par le biais d’autres institutions, notamment le système judiciaire, pour ne pas s’aliéner le gouvernement.

 Enfin, aussi détestables que Zardari et compagnie soient pour les hommes en kaki, ces derniers n’avaient pas vraiment d’alternative jusqu’à présent. Le principal rival du président Zardari et de son PPP est l’ancien Premier Ministre Nawaz Sharif et son fief politique, la Pakistan Muslim League. L’armée est à peine plus apte à encaisser le retour de Sharif au pouvoir car ce dernier a renvoyé un chef militaire (le général Jehangir Karamat) et essayé d’en révoquer un autre (Musharraf). Karamat, un vrai démocrate, s’était retiré sans opposer de résistance, mais quand Sharif avait essayé de renvoyer Musharraf, l'armée était intervenue et avait renversé son gouvernement.

Imran Khan, l'homme qui monte

La fortune de l’armée varie au gré de celle d’Imran Khan, dont le destin politique a changé ces derniers mois. Pendant des années, ce don Juan, ancienne star du cricket reconverti à la politique, n’est parvenu qu’à grand peine à remporter son propre siège. Cependant, grâce à ce que les Pakistanais soupçonnent être l’aide de l’armée et de l’ISI, le parti de Khan, Pakistan Tehreek-e-Insaf (PTI), a réussi à courtiser de nombreux politiciens prompts à retourner leur veste et leurs grosses réserves de voix.

Khan a demandé aux politiciens qui rejoignent aujourd’hui le PTI de quitter leurs sièges d’élus au parlement, moyen à la fois de s’assurer qu’ils ne changeront pas d’avis et de stratagème pour convoquer des élections anticipées avant 2013, date des prochaines législatives. Pour l’instant, le PTI ne dispose pas encore d’un nombre suffisant de députés pour faire tomber le gouvernement, mais la politique au Pakistan se joue beaucoup avec les coalitions et les réserves de voix. Ses chances sont minces mais pas inexistantes étant donné le nombre croissant de politiciens opportunistes d'autres partis qui rejoignent son camp.

La vision de Khan coïncide parfaitement avec celle de l’armée. Il a suscité l’enthousiasme des masses pakistanaises en appelant à une restructuration—voire à l’arrêt total—de la coopération militaire avec Washington. Il soutient les talibans afghans, pense que l’armée pakistanaise ne devrait pas mener d’opérations contre les militants pakistanais et épouse une position aussi forte qu’absurdement démagogique et irréaliste au sujet de la corruption. Son opinion de la charia et du blasphème est digne d’un caméléon. C’est une girouette.

Une justice au service des militaires

L’armée dispose donc non seulement d’une alternative politique acceptable au PPP ou au PML-N, mais elle a également à sa portée un mécanisme lui permettant de provoquer la chute du gouvernement actuel: la très interventionniste Cour suprême du Pakistan.

Le juge en chef actuel, Iftikhar Muhammad Chaudhry, déteste Zardari depuis longtemps car ce dernier s’était opposé à sa réintégration après son renvoi par Musharraf, le président de l’époque. La Cour suprême a également annulé un amendement à la constitution —«l'ordonnance de réconciliation nationale» (NRO)— qui abandonnait diverses accusations criminelles contre Zardari et sa femme, Benazir Bhutto, ainsi que d’autres membres du PPP.

Cette législation, négociée avec Musharraf et le gouvernement américain, avait ouvert la voie au retour de Bhutto à l’automne 2007. Pour Washington, la NRO était l’unique moyen de sauver la légitimité mise à mal de Musharraf, en lui permettant de demeurer président tout en préparant l’arrivée de Benazir Bhutto en tant que Premier Ministre après les élections prévues fin 2007. L’assassinat de cette dernière modifia le destin de tout le monde.

En 2009, la Cour suprême décréta que la NRO était inconstitutionnelle, ce qui avait des conséquences évidentes pour les divers responsables du PPP qui en bénéficiaient, Zardari compris. La Cour suprême exige de savoir pourquoi le gouvernement n’a pas exécuté son annulation de la NRO de 2009 en rétablissant toutes les affaires criminelles. Elle a également informé Zardari qu’il ne bénéficiait pas de l’immunité automatique pour tous les crimes dont il est soupçonné.

Une gênante demande d'aide à l'armée américaine

L’armée dispose aujourd’hui d’une nouvelle arme contre le gouvernement: le scandale du «Memogate». Après le raid contre ben Laden, un mystérieux mémo fut envoyé à l'amiral Mike Mullen, chef de l'armée américaine de l'époque. Ce mémo demandait l’aide de l’armée américaine pour empêcher un coup d’État et proposait en échange d’inverser la longue politique de jihad du Pakistan sous un parapluie nucléaire en expansion.

Mullen admet avoir reçu ce document, dont il avait rapidement conclu qu’il n’était pas crédible. Ce mémo irrite les responsables de l’armée et des services de renseignements pakistanais parce qu’il cherchait à les remettre à leur place: sous le contrôle civil. C’en était trop pour le complexe de sécurité du Pakistan qui s’oppose depuis des années aux tentatives du gouvernement d’obtenir l’aide des États-Unis pour restreindre sa puissance et son influence.

Haqqani, de retour au Pakistan et qui n’a plus l’autorisation de voyager, et Mansoor Ijaz, riche Pakistano-américain, sont dans l’œil du cyclone de ce scandale. Pour des observateurs extérieurs, la façon de procéder paraît pour le moins curieuse.

Commission d'enquête judiciaire

Le 23 novembre, l’ancien Premier ministre Sharif a déposé une requête auprès de la Cour Suprême demandant une enquête sur le scandale sous les termes de l’article 184(3) de la constitution du Pakistan. Sans qu’aucune plainte ne soit déposée et sans aucune référence émanant d’un quelconque tribunal, la plus haute cour d’appel du Pakistan a ordonné qu’une commission d’enquête judiciaire détermine l’authenticité et la provenance du mémo dans les quatre semaines (ce qui est possible grâce à une provision de la constitution pakistanaise permettant à la Cour d’entendre directement une affaire d’importance publique ayant trait à l’exécution de droits fondamentaux).

Savoir si Haqqani a écrit ou dicté le mémo en question est difficile à percer, car il n’existe aucune autre preuve que les affirmations d’Ijaz et une série de messages sibyllins sur BlackBerry. Ijaz prétend qu’Haqqani lui a dicté le mémo par téléphone, et pour l’instant il n’a pas annoncé détenir un quelconque enregistrement de cette conversation. Peu d’experts sont assez téméraires pour défendre vigoureusement l’un ou l’autre des deux hommes, car tous deux sont notoirement connus pour leur duplicité et leur maîtrise du double jeu.

Les enjeux sont importants pour Haqqani. Il estime que sa vie est en danger car la presse chauvine nationale l’a dépeint comme celui qui a vendu la souveraineté du Pakistan aux Américains. Le fait qu’il ait été un ambassadeur extrêmement efficace et qu’il ait habilement réussi à préserver le Pakistan de diverses crises de colère des États-Unis ne compte pour rien: Haqqani est présumé coupable, n’a pas eu l’occasion de présenter sa version des faits pour contrer celle d’Ijaz, est privé de sa liberté de mouvement alors qu’aucune accusation ne pèse officiellement contre lui et est virtuellement emprisonné dans la maison du Premier Ministre.

Le «Memogate», prétexte à un coup d'Etat?

Le sort d’Haqqani mis à part, il importe de comprendre que ce fiasco bizarre est un coup d’État d’un genre nouveau. Jadis, les généraux pakistanais envoyaient des tanks pour renverser le gouvernement. Aujourd’hui, ils introduisent des histoires dans la presse et manipulent le système judiciaire.

Tout d’abord, si l’on admet qu’Haqqani est bien l’auteur du mémo et qu’il a réellement demandé l’aide des États-Unis pour maintenir et étendre le contrôle civil sur le gouvernement et la police, cette requête ne relève pas franchement de la trahison. Après tout, la disposition politique présentée dans le mémo reflète exactement ce à quoi prétend la constitution pakistanaise—le contrôle civil de l’armée.

Ensuite, Haqqani serait loin d’être le premier à demander une implication américaine dans les affaires de sécurité nationale du Pakistan. En 1950, le premier Premier Ministre du Pakistan, Liaqat Ali Khan, avait confié à un journaliste américain que si les États-Unis «garantissaient notre intégrité territoriale, je ne garderais pas du tout d’armée.» Au lieu de cela, la visite de Khan avait inauguré la profonde coopération militaire avec le Pakistan qui permit à l’armée de s’implanter solidement en tant qu’institution dominante du pays. Mais personne n’avait même insinué que de telles déclarations relevaient de la trahison.

Haute trahison

Enfin, s’il faut en croire Ijaz, nous devons aussi prendre en compte le fait que le chef de l’espionnage pakistanais, le lieutenant général Ahmad Shuja Pasha, se serait rendu dans le Golfe pour obtenir l’autorisation de chasser Zardari. Sûrement, si l’on peut accorder une foi quelconque à ces déclarations, un tel acte constitue clairement une initiative extraconstitutionnelle pour saper le gouvernement, si ce n’est d’ailleurs une haute trahison en vertu de l’article 6 de la constitution pakistanaise de 1973, bien mise à mal.

Les observateurs de la sordide histoire de l’intrusion militaire dans les affaires civiles du Pakistan appréhendent pleinement l’ironie de la saga actuelle. Aucun des généraux qui ont renversé divers gouvernements n’a jamais été inculpé pour trahison. Aucun des divers juges de la Cour suprême qui ont violé leur serment de protéger la constitution en sanctionnant les divers coups d’État du Pakistan n’a jamais été puni.

Alors appelons un chat un chat: le Memogate doit être considéré comme une tentative sophistiquée de l’armée et de l’agence de renseignements d’utiliser les tribunaux pour renverser ce gouvernement, et pas seulement comme un croustillant imbroglio dans lequel aurait trempé Husain Haqqani.

Washington peut-il réellement y faire quelque chose? Si le gouvernement pakistanais actuel est certainement épouvantable, il est également vrai que l’unique manière de consolider la démocratie pakistanaise consiste à procéder aux changements d’exécutifs par le biais d’élections dans le respect de la constitution.

Si les États-Unis et ses partenaires soutiennent réellement la fragile démocratie du Pakistan pour assurer une plus grande stabilité au pays à long terme, ils feraient bien d’agir maintenant pour anticiper le coup d’État que, ironie du sort, le mémo suspect était supposé éviter.

C. Christine Fair

Professeur à l'université de Georgetown

Traduit par Bérengère Viennot