Monde

En Allemagne, le mark a l'odeur de la nostalgie

Annabelle Georgen, mis à jour le 03.02.2012 à 9 h 38

Dix ans après sa mise en circulation, l'euro n'est pas parvenu à détrôner le bon vieux Deutsche Mark: un Allemand sur deux déclare souhaiter abandonner la monnaie unique. Et certains continuent même de payer leurs achats en marks. Un spleen qui galvanise les eurosceptiques.

Dans un parc berlinois, en 2011. REUTERS/Thomas Peter

Dans un parc berlinois, en 2011. REUTERS/Thomas Peter

Il fleure bon le panier de provisions rempli à ras bord, l'insouciance et la stabilité économique. En pleine tourmente de la zone euro, 54 % des Allemands regrettent le Mark, selon un sondage publié l'automne dernier. La crise de la dette n’explique pas à elle seule cette nostalgie, quand on sait qu'il y a cinq ans, bien avant que la zone euro ne se mette à trembler, les Allemands étaient encore plus nombreux à regretter leur ancienne monnaie: 58 % souhaitaient déjà quitter la zone euro.

Pour de nombreux Allemands, le passage à l'euro s'est accompagné comme en France d'une baisse sensible du pouvoir d'achat, ce qui vaut à la monnaie unique l'amer surnom de «Teuro», une contraction avec «teuer», qui signifie «cher».

Mais les causes de cette tentation «sécessionniste» sont également à chercher dans l'histoire récente de l'Allemagne. D'abord dans celle du fameux Wirtschaftswunder, le miracle économique grâce auquel, dans les années 1950, l'Allemagne laminée de l'après-guerre est devenue l'une des plus grandes puissances industrielles du monde. Le début de cette croissance intense coïncidant avec la réforme monétaire qui introduisit le Deutsche Mark en 1948, celui-ci est devenu le symbole de cette décennie prospère dans la mémoire collective des Allemands de l'ex-RFA.

La marque de l'histoire

Ce sont pourtant les citoyens de l'ex-Allemagne de l'Est qui regrettent le plus le Deutsche Mark: près du quart d'entre eux se dit prêt à voter pour un parti qui prône son retour lors des prochaines élections, selon le même sondage.

Cet attachement à la monnaie nationale, relayé par les idéologies populistes qui rencontrent un succès notable dans les Länder d'ex-RDA, est aussi peut-être lié au «cadeau» que fit l'Allemagne de l'Ouest à ses nouveaux ressortissants à la Réunification: chaque citoyen, en fonction de son âge, s'est vu offrir la possibilité d'échanger entre 2.000 et 6.000 marks est-allemand au taux très avantageux d'1 pour 1, alors que ce dernier était très faible comparé au mark.

À ceci s'ajoute un épisode particulièrement rude de l'histoire allemande: l'hyperinflation  sous la République de Weimar, qui atteignit le taux record de 1.870.000.000% en 1923. Les enfants s'amusaient alors à fabriquer des cerfs-volants avec des billets de banque qui ne valaient plus un clou.

Un épisode qui explique en partie cette peur de l'inflation, et qui se traduit aujourd'hui par la rigueur budgétaire prônée par Berlin dans la gestion de la crise de la dette. Et la nostalgie des Allemands pour cette monnaie forte et stable qu'était le Mark.

Le mark circule toujours

Ce dernier est d'ailleurs toujours en circulation en Allemagne. Contrairement à des pays comme la France, où les pièces ne peuvent plus être échangées depuis 2005 et où les derniers billets émis cesseront de l'être à partir du 17 février, on peut échanger ses marks contre des euros de façon illimitée en Allemagne, au taux de 1,95583 contre 1. Rien qu'en 2011, plus de 100 millions de marks ont été échangés contre des euros.

Mais nombreux sont ceux qui les gardent précieusement, ou plus prosaïquement n'ont jamais retrouvé les économies de grand-papa. La Bundesbank estime qu'environ 13,3 milliards de marks sont toujours en circulation aujourd'hui. Une grande partie serait toutefois à l'étranger, notamment en ex-Yougoslavie et dans les pays voisins, où le mark été introduit par les travailleurs qui ont immigré en Allemagne lorsque ceux-ci rentraient au pays, et où il a longtemps servi de deuxième monnaie.

Quelques commerçants continuent même d'accepter les marks, mais rendent toutefois la monnaie en euros, en s'offrant au passage un joli coup de pub. Certains clients viennent de loin pour se délester des billets qui leur restaient en faisant quelques emplettes dans la pharmacie de Frank Bayer, à Mayence: «Les clients sont fous de joie, ils ont l'impression que je leur fais un cadeau», explique Bayer, pour qui il ne s'agit que d'une question de «politesse», et absolument pas de nostalgie. De grandes chaînes de magasins continuent également d'offrir ce service à leurs clients. Le géant de l'habillement C&A a ainsi récolté plus de 75 millions de marks ces dix dernières années.

Retour aux «années dorées»

Portés sur le devant de la scène médiatique par cette vague de nostalgie, certains eurosceptiques se trouvent désormais confortés dans leur combat contre la monnaie unique. A l'instar de l'économiste Wilhelm Hankel, fervent adversaire de l'euro, co-auteur du livre Das Euro-Abenteuer geht zu Ende (L'Aventure de l'euro touche à sa fin), dans lequel il promet un retour aux «années dorées» si les Etats européens abandonnaient la monnaie unique.

Aux nombreux experts allemands qui avancent qu'un retour au mark provoquerait une chute des exportations allemandes, auxquels le passage à l'euro a considérablement profité, Hankel répond que «chaque excédent commercial qui est payé avec du mauvais papier-monnaie représente une perte pour l'économie nationale, un échange de biens de qualité contre l'import de l'inflation».

Eurosceptique de la première heure, Hankel a porté plainte en 1997 contre l'adoption de l'euro auprès du Bundesverfassungsgericht, le tribunal constitutionnel fédéral, et récemment contre le fonds de sauvetage.

«Avec le Deutsche Mark, l'Allemagne avait un aimant qui attirait des capitaux du monde entier. L'Allemagne avait les investissements les plus hauts avec les taux d'intérêts les plus bas. Avec l'euro, elle a perdu cet avantage», regrette-t-il.

Scinder l'euro en deux

Autre grand adversaire de l'euro outre-Rhin, Hans-Olaf Henkel, l'ancien président du patronat allemand, défend lui l'idée de scinder l'euro en deux: un «euro du nord» qui circulerait en Allemagne, au Benelux, en Autriche, en Finlande et en Irlande, et un «euro du sud» auxquels appartiendraient entre autres la France, l'Espagne ou encore la Grèce.

«Les pays de l'euro du nord seraient ceux dont les gouvernements considèrent que la lutte contre l'inflation est plus importante que de générer une croissance artificielle», explique Henkel, qui assure que son plan profiterait aussi à la France:

«L'euro est trop fort pour les produits français. Ils  deviendront moins chers et plus facilement exportables si les pays du nord quittent la zone euro.»

Un nouveau parti dédié au retour du Deutsche Mark

Un parti revendiquant le retour du mark existe désormais en Allemagne. Le «Deutsche Mark Partei», qui a vu le jour le 13 décembre dernier, ne compte aujourd'hui qu'une soixantaine de membres. Son fondateur, Gerd von Vangerow-Nagel, un postier de 69 ans qui aime se présenter comme «le rebelle de Spessart», du nom du massif montagneux près duquel il vit, en Bavière, estime qu'avec un retour du mark, les Allemands gagneraient «entre 20 et 30 % de pouvoir d'achat».

«Nous aurions seulement l'inconvénient que nos exportations coûteraient plus cher, mais les Allemands étant connus pour leurs produits de qualité, ceux-ci continueront de se vendre à l'étranger», assure sans l'ombre du moindre doute Gerd von Vangerow-Nagel, ajoutant qu'«il n'est écrit nulle part que nous devons absolument avoir l'euro», citant les dix pays européens qui, à l'instar de l'Angleterre, de la Suède ou du Danemark, n'ont pas adopté l'euro.

Cette tentation de retour à la case départ ne saurait toutefois pas éclipser les résultats d'un sondage Ifop publié l'an dernier dans Paris Match, selon lequel... sept Français sur dix déclaraient regretter le franc.

Annabelle Georgen

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