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La sécurité, une affaire de plus en plus privée

Gare de Lyon en 2011. Charles Platiau/ REUTERS.

Gare de Lyon en 2011. Charles Platiau/ REUTERS.

Alors que la diminution des effectifs de la fonction publique touche aussi la police, les vigiles des HLM parisiens seront bientôt armés. La privatisation de la sécurité commencée il y a plus de vingt ans franchit une nouvelle étape.

A Paris, la nuit tombée, la police n’a pas le monopole du maintien de l’ordre. Depuis 2004, des vigiles du GPIS (Groupement Parisien Inter-bailleur de surveillance), financés par les principaux bailleurs parisiens et la municipalité, ont pour mission de veiller à la tranquillité des HLM. De 19h00 à 5h00 du matin, 125 gros bras parcourent 73.468 logements répartis dans 10 arrondissements.

Les locataires peuvent également appeler, de manière anonyme, un numéro unique pour signaler des nuisances dans leur immeuble. Une des 44 équipes du GPIS intervient alors en quelques minutes. Pour compléter cette panoplie, le GPIS s’est également doté de son propre système de vidéo surveillance filmant parking et halls d’immeuble.

«Prévenir la délinquance, renforcer le sentiment de sécurité des locataires et faire reculer les zones de non-droit», voilà la mission que s’est fixée le GPIS, rôle jusque-là réservé aux policiers. Les similitudes ne s’arrêtent pas là. Avec leurs uniformes et leurs rangers, les vigiles du GPIS (dont beaucoup sont d’anciens policiers ou militaires) peuvent être confondus avec les agents de police, ce que dénoncent les syndicats qui craignent un mélange des genres. «Leur tenues sombres peuvent être assimilées à nos uniformes. Cela risque de créer l’amalgame entre eux et nous», précise Philippe Capon, secrétaire-Général du syndicat UNSA Police.

«Il faut bien distinguer le rôle de maintien de l'ordre qu'exerce la police et celui de surveillance qu'assure le GPIS», nuance Philipe Goujon, député-Maire UMP du XVe arrondissement de Paris. Un décret signé en décembre rajoute pourtant à la confusion. Il fait suite à l’amendement déposé dans le cadre de la Loi Estrosi sur les violences en bande par Philippe Goujon, très actif sur les questions de sécurité.

Sous réserve de formation et dans les conditions définies par le conseil d’administration du GPIS,  les agents de sécurité pourront être armés de matraques et de bombes lacrymogènes pendant leurs patrouilles.

Cette mesure qui vise à les protéger des agressions qu’ils subissent (plus de 100 par an), bien que parue au journal officiel, fait toujours débat. «Je ne pense pas qu’une bombe lacrymogène et un bâton diminueront le nombre d’agression. Ce n’est qu’une première étape. Bientôt ils demanderont à porter des armes à feu», s’inquiète Didier Ponzio, secrétaire-national du syndicat Unité SGP Police.

Une privatisation à marche forcée

L’armement des vigiles n’est qu’une étape supplémentaire  jalonnant le processus de privation de la sécurité des logements parisiens. Depuis les années 80, la mairie de Paris charge des sociétés de sécurité privées de la surveillance des logements sociaux.

«A cette époque, les agences employaient beaucoup d’intérimaires. Les dérapages violents étaient fréquents, de la part des jeunes et des agents de sécurité, qui prenaient parfois part à l’économie souterraine qu’ils étaient sensés combattre», rappelle Mao Peninou, adjoint au maire PS de Paris et chargé des relations avec les corps de sécurité dans le XIXe arrondissement.

Pour répondre à ces dérives, le GPIS a donc été créé, avec des agents mieux formés et mieux payés, sans pour autant enrayer les nuisances et les agressions.

Pour Ian Brossat, élu dans le 18ème arrondissement et chef de file du PCF au Conseil de Paris, «la privatisation de la sécurité des HLM est une conséquence directe de la politique nationale de baisse des effectifs policiers. La ville a encore perdu 300 policiers en deux ans», ajoute-t-il. En effet, la RGPP (Révision Générale des Politiques Publiques) n’a pas épargné la police.

«Le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux nous concerne. Et on voit très bien où sont les priorités. Le gouvernement n’a pas hésité à faire des efforts pour augmenter le taux d’élucidation. Mais, en ce qui concerne la protection des personnes et des biens, la diminution des effectifs se ressent au quotidien», dénonce Didier Ponzio. Ni la mairie de Paris, ni la préfecture de police, ni le GPIS n’ont souhaité s’exprimer.

Le privé comme seule alternative

Sur le terrain aussi, le manque de moyens humains a poussé élus et bailleurs vers le privé. «Face à la hausse des dégradations et des nuisances, nous avons dû faire appel à des sociétés de sécurité. La police a délégation pour pouvoir pénétrer dans les immeubles à tout moment, mais ils ne se déplacent plus pour les nuisances sonores», explique Christian Ballerini, administrateur à Paris Habitat (ancien OPAC), le principal bailleur du groupement d’intérêt économique. «Dans certains quartier difficiles comme Porte de la Chapelle, nous avions des commissariats de proximité. Ils ont été fermés. Dans ce genre de situation, on est obligés de renforcer le rôle du GPIS», ajoute Ian Brossat.

Ailleurs en France, la situation n’est guère plus brillante, malgré les dires du gouvernement. Pourtant, un rapport de 2010 rédigé par Alain Bauer, Monsieur sécurité de Sarkozy, pointe la réduction des effectifs.

Face à ce problème, le ministère de l’Intérieur, sous l’égide de Nicolas Sarkozy, a adopté une attitude pour le moins paradoxale. D’un côté, il a fait durcir une loi condamnant le squat des halls d’immeuble. De l’autre, il a diminué la possibilité pour les forces de l’ordre de la mettre en application en réduisant les effectifs et en supprimant la police de proximité.

Dans ce contexte, la loi sur le gardiennage, entrée en application en 2001 et modifiée le 5 mars 2007 sonne comme une invitation pour les entreprises de sécurité privées à prendre le relai de la police. Le texte précise en effet que:

«Les propriétaires, exploitants ou affectataires d'immeubles à usage d'habitation et de locaux administratifs, professionnels ou commerciaux doivent, lorsque l'importance de ces immeubles ou de ces locaux ou leur situation le justifient, assurer le gardiennage ou la surveillance de ceux-ci et prendre les mesures permettant d'éviter les risques manifestes pour la sécurité et la tranquillité des locaux.»

La création du CNAPS (Conseil national des activités privées de sécurité) ne vient que confirmer l’engouement de l’Etat pour la sécurité privée. Privatisation qu’elle encourage, comme en témoigne Jean-Louis Blanchou, délégué interministériel à la sécurité privée dans un entretien accordé à l’Union des entreprises de Sécurité Privée:

«Il n’est pas exclu par ailleurs que certaines activités actuellement dévolues à la police et à la gendarmerie nationales soient, dans le futur, confiées au secteur privé, dès lors que celui-ci aura fait la preuve de son professionnalisme». La privatisation de la sécurité a de beaux jours devant elle.

L’inégalité face à la sécurité augmente

A Paris, les limites de cette politique de privatisation se font sentir. En sept ans d’intervention du GPIS, la situation n’a que peu évolué, les agents sont même fréquemment agressés, victimes de guet-apens ou de jets de projectiles. Ils doivent également faire appel à la police pour certaine interventions. «Un gaspillage», une «double dépense imposée au contribuable», dénonce Didier Ponzio.

En effet, la Mairie de Paris finance le GPIS à hauteur de 6 millions d’euros et verse dans le même temps 284 millions à la préfecture de police. Pas convaincu par l’intérêt d’une privatisation, le syndicaliste préfèrerait que la police reste garante du maintien de l’ordre. «Nous pourrions dès demain jouer ce rôle, si seulement on nous en donnait les moyens», poursuit-il.

D’autant plus que si les forces de l’ordre peut assurer le travail du GPIS, le GPIS ne peut pas en faire de même. Les vigiles ne sont pas assermentés et donc pas autorisés à procéder aux contrôles d’identité, et encore moins aux arrestations.

Ils ne peuvent pas non plus intervenir sur la voie publique, leur champ d’action se limitant aux logements HLM qu’ils sont chargés de surveiller. «Leur présence ne fait que déplacer le problème. Les jeunes délogés n’ont qu’à traverser la rue pour aller dans le hall d’en face. Le GPIS ne peut pas non plus lutter  contre le trafic de drogue», admet Christian Ballerini.

Ces sociétés privées, seules, ne sont pas en mesure d’endiguer le développement de l’économie souterraine et des incivilités. Dans le meilleur des cas, elles transfèrent les nuisances vers les logements non pris en charge par les vigiles, au risque de créer une sécurité à deux vitesses.

«La sécurité, c’est le rôle de l’Etat, pas du privé. Plus ces missions seront externalisées, plus l’inégalité d’accès à sécurité augmentera. Les bailleurs et les communes riches pourront faire appel à des vigiles privés, les pauvres non. Ce que je souhaite, c’est que la police retrouve des effectifs suffisants et que l’on revienne à une police de proximité», espère Ian Brossat.

En attendant, c’est armés de matraques et de bombes lacrymogènes que les vigiles des HLM continueront à faire respecter les lois de la République, en lieu et place de la police, dans les halls d’immeuble.

Emmanuel Daniel

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