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«Mes propos ont été déformés et sortis de leur contexte»

Mathieu Périsse et Grégoire Fleurot, mis à jour le 06.02.2012 à 11 h 34

Les politiques doivent-ils se méfier des journalistes? Ces derniers déforment-ils vraiment les propos des hommes politiques aussi souvent que ces derniers l'affirment?

François Hollande lors du 16e anniversaire de la mort de François Mitterrand à Jarnac le 8 janvier 2012, REUTERS/Regis Duvignau

François Hollande lors du 16e anniversaire de la mort de François Mitterrand à Jarnac le 8 janvier 2012, REUTERS/Regis Duvignau

«Toutes les civilisations ne se valent pas.» Claude Guéant ne nie pas avoir prononcé ces mots durant un colloque de l'association étudiante UNI le 4 février. Si le ministre de l'Intérieur «ne regrette pas (sa déclaration)», il a expliqué au micro de RTL regretter «que certains à gauche continuent à extraire des petites phrases de leur contexte et enlèvent ainsi à la dignité du débat démocratique».

Les petites phrases (le «sale mec» de François Hollande à propos de son rival Nicolas Sarkozy, les conséquences «comparables à une guerre» de Bernard Accoyer, le «quand il y en a un ça va»  de Brice Hortefeux...) qui rythment la vie politique font souvent l'objet d’accusations de «déformation», de propos «sortis de leur contexte» de la part de ceux qui les ont prononcées, avec un coupable tout trouvé: les journalistes qui ne reculent devant rien pour obtenir la déclaration polémique du jour.

Qu’est-ce que cela veut dire, sortir une phrase de son contexte? Comment peut-on faire dire à quelqu’un ce qu’il n’a pas dit sans pour autant modifier les mots prononcés? Et les accusations des politiques sont-elles fondées? Aperçu des techniques les plus utilisées.

Sortir une phrase de son contexte

«Mes propos ont été sortis de leur contexte»: tout homme politique qui se respecte a déjà prononcé cette phrase. Prenons l’exemple du «sale mec» de François Hollande. Dans un article du 4 janvier, le Parisien raconte un déjeuner informel auquel le candidat socialiste avait convié quelques journalistes pour leur expliquer notamment que les attaques de l’UMP le rendaient plus déterminé. Le journaliste écrit:

«Pour Hollande, il n’y a pas de mystère: c’est bien le chef de l’Etat, «un président en échec», «un sale mec», qui se cache derrière les formules de l’UMP»

L’article déclenche une pluie de réactions outrées de la part des cadres de l’UMP, choqués par de telles «insultes», avant que les autres journalistes présents au déjeuner volent au secours de François Hollande, assurant que les propos avaient été sortis de leur contexte et que le candidat socialiste imaginait en fait «le mea culpa de Sarkozy» en se mettant à sa place:

«Je suis en échec depuis 5 ans, je suis un sale mec, mais réélisez-moi, je suis le seul capable.»

Ou comment modifier le sens d’une phrase en sortant une expression de son contexte. Pour Jacques Moeschler, professeur de linguistique à l’université de Genève, le journaliste n’a pas donné l’information la plus importante, à savoir que «Hollande utilise la première personne pour faire parler son concurrent», et a ainsi  confondu «des paroles verbatim, sorties de leur contexte, avec des intentions prêtées à son locuteur».

Cliquez sur le «+» pour avoir l'analyse linguistique de Jacques Moeschler, qui a accepté de décrypter en détail -et de manière purement technique- le «sale mec» et son contexte pour Slate.fr.

L’interprétation

Parfois, ce n'est pas le contexte lui-même qui pose problème mais l'interprétation d'une phrase ou d'un passage. Les récents voeux de Bernard Accoyer sont une bonne illustration. Au milieu d'un long discours sur l'état du pays, le patron de l’Assemblée nationale a déclaré:

«Si nous ratons ce rendez-vous de la responsabilité et du courage, les conséquences économiques et sociales pourraient être comparables à celles provoquées par une guerre».

Une phrase aussitôt transformée par l’AFP, bientôt suivie par les autres journaux en «Si la gauche passe, ''des conséquences comparables à une guerre''». L’intéressé a eu beau expliquer que ses propos «ont été déformés et tronqués», la polémique a vite pris une ampleur considérable.

«Pour Accoyer, on est dans le cas de propos allusifs: on peut deviner le sens, mais les mots ne sont pas dits», explique Christophe Deloire, directeur du Centre de Formation des Journalistes (CFJ). «Or les journalistes vont de plus en plus loin dans l’interprétation. Je pense que ce n’est pas notre rôle de chercher à deviner ce que la personne a voulu dire». Un point de vue que partage Jacques Moeschler:

«Accoyer a-t-il voulu dire ça? L’AFP change l’antécédent de la conditionnelle: “si nous ratons ce rendez-vous“ devient “si la gauche passe“. A quoi réfère “nous”? A la majorité ou à la nation? Au vu de la fonction de Bernard Accoyer, on peut comprendre que “nous” renvoie à la nation. C’est cela qui pose problème. En fait l’interprétation du journal est peut-être erronée».

Cliquez sur le «+» pour avoir l'analyse linguistique de Jacques Moeschler, qui a accepté de décrypter en détail -et de manière purement technique- la phrase d'Accoyer et son contexte pour Slate.fr

Couper une citation

Le 10 mars 2003, Jacques Chirac justifie son refus d’une intervention militaire française en Irak au cours d'une allocution télévisée: «Ma position, c’est que, quelles que soient les circonstances, la France votera non parce qu’elle considère ce soir qu’il n’y a pas lieu de faire une guerre pour atteindre l’objectif que nous nous sommes fixé, c’est-à-dire le désarmement de l’Irak».

Mais les médias français et étrangers, dont le très respecté New York Times, ne citent que «Ma position, c’est que, quelles que soient les circonstances, la France votera non». Une modification légère, mais «non sans conséquences» comme le souligne le journaliste et professeur de rhétorique Thierry Herman. Aux Etats-Unis, la phrase a été utilisée pour prouver que la France était un pays pacifiste qui refuse la guerre en toutes circonstances.

La citation, technique utilisée de manière quotidienne par tous les journalistes, suit en théorie des règles plus ou moins précises qui sont apprises dans les écoles, même si les professeurs y consacrent rarement plus d’une heure de cours dans le cursus. La rigueur et l’honnêteté sont ainsi érigées en modèles, et tout est question d’appréciation personnelle.

Dans la pratique, les journalistes sont souvent prompts à tailler dans les déclarations. Une habitude que dénonce Christophe Deloire: «Une citation ne doit pas être transformée du tout. Lorsqu’elle est coupée, la règle est la suivante: le simple fait d’isoler une phrase ne doit pas en changer le sens».  Un avis partagé par Thierry Herman, pour qui «on peut couper une phrase tant que l’on garde le sens». Pour lui, la différence de rigueur entre la citation académique et la citation journalistique est édifiante:

«Dans la citation académique, on ne change pas une virgule, on reproduit la faute d’orthographe pour éviter les déformations. (...) Mais dans le journalisme il y a une dimension de story-telling, l’histoire est tellement belle qu’on va pas la gâcher par des vérifications ou en utilisant du conditionnel».

Les titres d’articles, qui doivent être courts, incisifs et attirer l’attention, contiennent souvent des citations coupées. Un cas de figure moins gênant si le contexte et la citation entière sont expliqués par la suite dans le corps de l’article. 

Ballon d’essai médiatique

Avec un peu d'habileté et une pointe de mauvaise foi, les politiques peuvent aussi intégrer ces petites phrases dans leur stratégie de communication. Dans la pratique de telles déclarations sont souvent mûrement réfléchies. «Il peut s’agir d’une stratégie visant à faire réagir, ou à voir jusqu’où on peut aller dans l’attaque susceptible d’influencer l’opinion à son avantage» explique Paul Bacot. Selon André H. Caron, professeur au département Communication de l’Université de Montréal, cette stratégie sert avant tout a explorer un nouveau terrain, à lancer un thème.

«Les expressions comme la “guerre” de Bernard Accoyer, sont en quelque sorte des “ballons d’essai”. On les lance et on voit ce qui se passe. En cas d’échec, ou si le politicien rencontre une trop forte opposition, il n’a plus qu’a nier avoir dit la phrase en question, en expliquant qu’on l’avait mal comprise».

Accuser un journaliste d’avoir sorti une phrase de son contexte peut en effet représenter une tentative de se dégager de toute responsabilité pour des propos non-assumés. Un réflexe quasi-naturel selon André H. Caron:

«Le fait pour un homme politique de dire que ses propos ont été déformés ou placés en dehors de leur contexte est un mécanisme de défense qui a toujours existé. Les politiciens aiment avoir le dernier mot. Lorsqu’ils se sentent coincés par une phrase qu’ils ont prononcé, ils ne peuvent que rejeter la faute sur les médias».

Limiter la casse en cas de «boulette»

En octobre 2009, critiquant l’arrivée de Jean Sarkozy à la présidence de l’Epad, la secrétaire d’Etat aux sports de l’époque Rama Yade dénonce une «coupure entre les élites et les petits» qui favoriserait le FN. Elle revient ensuite sur ses propos qui auraient été «instrumentalisés». D’après elle la dépêche de l’AFP était «manifestement destinée à entretenir la polémique».

Ne pas assumer ses paroles serait en fait une spécificité française selon l’universitaire québecois:

«Ce qui me marque le plus c’est le contraste entre l’Amérique et l’Europe. Chez nous les candidats assument sans doute plus leurs paroles. On le voit dans la primaire républicaine en ce moment: ils s’adressent à un groupe bien particulier et maintiennent leur position. En France, les hommes politiques semblent refuser le fait même d’avoir dit quelque chose. Il s’agit d’une négation.»

Dans ce registre, la défense d’une responsable UMP des Landes suite à la diffusion en septembre 2009 de la célèbre séquence vidéo où Brice Hortefeux, alors ministre de l’Intérieur, prononce la phrase «Quand il y en a un, ça va...», est un modèle du genre.

Selon elle, la vidéo, qui a complètement «déformé» et «amplifié» les propos du ministre, a été «sortie de son contexte» par une presse qui «monte en épingle une cabale». Une accusation difficile à tenir pour une séquence qui montre l’ensemble de l’échange entre le ministre et le jeune militant, soit plus de 50 secondes, et pour lequel il a été condamné pour injure racial avant d'être relaxé en appel.

Mathieu Périsse et Grégoire Fleurot

Article mis à jour le 6 février avec la phrase de Clausde Guéant: «Toutes les civilisations ne se valent pas.»

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