«Rétromania», ce passé qui repasse trop

Rééditions, revivals, remakes... Dans un passionnant essai publié en français le 9 février, le journaliste britannique Simon Reynolds analyse comment la culture contemporaine est devenue accro à son propre passé. Critique et bonnes feuilles en avant-première.

Détail de la couverture de l'édition américaine de «Retromania» (Faber and Faber).

- Détail de la couverture de l'édition américaine de «Retromania» (Faber and Faber). -

Cliquez ici pour accéder directement aux bonnes feuilles du livre

Rip It Up and Start Again: «Déchire-le et recommence». En 2005, le critique musical britannique Simon Reynolds publiait sous ce titre un passionnant pavé consacré au postpunk —ou comment, au tournant des années 70-80, des musiciens avaient profité de la déchirure punk pour repartir de zéro.

Sept ans après, place à un autre pavé (cinq cents pages et une biblio citant Barthes, Baudrillard ou Derrida), une autre décennie, les années 2000, et un autre concept: dans Rétromania, qui paraît le 9 février dans sa traduction française aux Editions Le Mot et le Reste, et dont nous publions les bonnes feuilles, Simon Reynolds s’intéresse, non plus à la façon dont on déchire le passé, mais à celle dont on le raccommode sans fin. Et aussi dont on l’accommode (à toutes les sauces), dont on se montre trop accommodant avec lui ou dont il peut devenir incommode pour ceux qui veulent créer quelque chose de nouveau.

Présente dans plusieurs domaines artistiques mais particulièrement prégnante en musique, cette rétromanie a plusieurs têtes: le collectionneur qui glane les raretés du passé en vinyle et les encode dans son lecteur MP3, le quadragénaire qui va revoir en concert le groupe fétiche de son adolescence fraichement reformé, le groupe qui parsème ses interviews de références, le critique qui célèbre la mémoire des stars disparues.

«Les cycles commémoratifs sont devenus une composante structurelle et intégrée de l’industrie des médias et du divertissement», s’inquiétait d’ailleurs Simon Reynolds dans nos colonnes en septembre dernier à propos de la rediffusion d’un concert mythique de Nirvana vieux de vingt ans:  

«Cette heure durant laquelle jeunes et vieux sont restés bouche bée devant un spectacle de 1992 qui a fait trembler le monde, c’est du temps mort: c’est le temps de la répétition et de la simulation. Ou pour le dire plus durement: cet homme mort sur scène était plus vivant que ceux qui le regardaient.»

Dans son livre, l’auteur va d’ailleurs jusqu’à envisager un «assèchement progressif» de la culture pop, une sorte de catastrophe écologico-culturelle qui aurait vu l’Occident brûler à grand train ses réserves de passé pendant une décennie.

Loin du pamphlet décliniste

Rétromania, comme il le précise dès les premières pages, n’envisage pourtant «pas uniquement le phénomène du rétro uniquement comme le symptôme d’une régression culturelle». Est loin du pamphlet décliniste sur la fin de l’histoire pop: il est d’ailleurs moins structuré comme une démonstration que comme une collection d’analyses, sur l’influence de la technologie sur la culture musicale, la «japanisation» de la pop culture, la mode vintage…

Une somme d’essais qui finit par faire une somme tout court, au message nuancé. Simon Reynolds pointe ainsi comment certains des musiciens les plus passionnants de ces dernières années (Ariel Pink, Daniel Lopatin, Gonjasufi…) sont profondément «rétromaniaques», empilant dans leurs disques des couches d’influences et de citations pour en faire des œuvres nouvelles. Ou comment, il y a trente-cinq ans, un mouvement aussi tabula rasa que le punk a eu pour racines un attachement quasiment réactionnaire au rock des années cinquante.

La rétromanie peut-elle déboucher sur de la nouveauté, s’effacer devant elle? L’auteur, dont les premiers essais s’intéressaient il y a vingt ans à la très contemporaine culture rave, s’en dit «persuadé» même si cet espoir lui paraît quelque peu ténu maintenant que toutes les décennies sont revisitées et à la mode simultanément.

De sorte que, paradoxalement infidèle à son titre, son livre s’avère au final moins une déploration du passéisme qu’un pari irraisonné sur le futur, une profession de foi en l’avenir, envers et contre nous tous, les rétromaniaques.

Jean-Marie Pottier

Simon Reynolds, Rétromania. Comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un futur. Traduction française de Jean-François Caro. Editions Le Mot et le Reste, sortie le 9 février. 480 pages, 26 euros.

1. Une symphonie en re—

2. L'ère YouTube-Wikipédia-Rapidshare-iTunes-Spotify

3. L'essor du «deep catalogue»

4. L'iPod, «Radio Moi»

5. Les spectres du sampling

6. Les feux croisés des revivals

Devenez fan sur , suivez-nous sur
L'AUTEUR
Jean-Marie Pottier est journaliste à Slate.fr, après avoir notamment travaillé à Challenges, SoFoot, Télérama et Ouest-France. Il est l'auteur de «Brit Pulp», un essai sur Pulp et la culture pop anglaise (éd. Les Cahiers du rock). Ses articles
TOPICS
PARTAGER
LISIBILITÉ > taille de la police
SLATE CONSEILLE
«Smile», le disque dont vous êtes le héros
Réagir
Vous devez vous connecter pour poster un commentaire.

Vous pouvez vous connecter avec votre compte Slate, ou grâce à votre compte Facebook, Twitter, Gmail ou Yahoo.
D'autres ont aimé »
Publié le 02/02/2012
Mis à jour le 02/02/2012 à 6h58
5 réactions