Coup de froid entre Washington et Jérusalem

Benjamin Netanyahou et Barack Obama Eliana Aponte / Reuters

Benjamin Netanyahou et Barack Obama Eliana Aponte / Reuters

Barack Obama tente de calmer le jeu et d'éviter une confrontation avec l'Iran que Benjamin Netanyahou juge indispensable pour contrer un danger mortel pour Israël.

Le 16 janvier 2012, un communiqué bref était adressé par le chef d’État-Major israélien: «Après consultation étroite entre le commandement américain européen (EUCOM) et les Forces de défense israéliennes (FDI), l'exercice «Défi Austère 12 » sera réalisé au cours du second semestre de 2012.»

Les raisons de ce report, qui risque de conduire en fait à une annulation pure et simple des exercices militaires, ne sont pas explicitées mais deux thèses opposées sont aujourd'hui avancées. Elles illustrent toutes deux la divergence de taille entre Washington et Jérusalem sur la façon de répliquer à la menace militaire et nucléaire iranienne.

Élimination ciblée

Les États-Unis semblent avoir décidé d’éviter l’affrontement direct avec l’Iran qui avait choisi cette même période pour organiser ses propres manœuvres d’intimidation. Les autorités iraniennes avaient annoncé des exercices d’envergure en février dans le détroit d’Ormuz et dans le Golfe persique sous le nom de code «le Grand Prophète». Les Américains, ayant mesuré le risque d’une coïncidence avec les manœuvres militaires israélo-américaines, ne voulaient pas donner l’occasion à l’Iran de choisir une confrontation sans lendemain.

La République islamique semble à la recherche d’une aventure même militaire pour tenter de consolider son pouvoir affaibli par la contestation toujours vive des mollahs, les difficuktés et sanctions économiques et pour finir des actions terroristes en plein Téhéran.

Le rial a perdu 45% de sa valeur à la suite de l’interdiction faite aux banques américaines de réaliser des transactions avec la Banque centrale iranienne. De surcroit, l’embargo sur le pétrole pèse lourd dans l’économie iranienne qui risque de perdre le marché européen, lequel absorbe 20% de sa production.

Le régime iranien aurait pu chercher à profiter de ces manœuvres pour se venger des occidentaux accusés de l’assassinat d’un scientifique du domaine nucléaire, responsable de l’installation du département d’enrichissement d’uranium à Natanz.

L’élimination de cet expert, Mostafa Ahmadi Roshan, ressemble aux précédents meurtres de scientifiques travaillant pour le programme nucléaire iranien. L’expert en chimie et directeur de l’usine d'enrichissement de Natanz a été assassiné dans le nord de Téhéran par une bombe magnétique placée sous sa voiture par deux assaillants.

Cette nouvelle élimination ciblée a poussé les États-Unis à temporiser pour calmer le jeu. Barack Obama a condamné l’assassinat du savant et son administration affirme que les États-Unis n’ont joué aucun rôle dans cet attentat.

Cette façon affichée des américains de se défausser a été interprétée comme un doigt pointé sur Israël et un nouveau signe de divergences de fond sur la façon de régler la question nucléaire iranienne. Washington cherche l'apaisement et la négociation et Israël considère que seul la force peut obtenir des résultats.

Accusations contre Obama

Ces divergences sont apparues encore plus au grand jour à la suite des déclarations  du vice-premier ministre, Moshé Yaalon, qui tient clairement le rôle de «méchant» dans le gouvernement. Il a accusé l'administration américaine, lors d’une émission radiophonique, d’hésiter à mettre en application les sanctions et de trembler face à l’Iran car elle s’inquiète de la flambée des prix du pétrole.

Il a laissé entendre que Washington ne veut pas donner l’impression que ces manœuvres étaient le prélude à une frappe contre les installations nucléaires de l’Iran. Il a précisé qu’«une opération militaire est le dernier recours, mais Israël doit être prêt à se défendre».

Le message de Moshé Yaalon a même été plus loin laissant entendre que les hésitations américaines étaient suspectes. On ne peut pas dire que ces propos aient été appréciés à Washington d'autant plus que la question iranienne et celle des relations avec Israël et sans doute le sujet de politique internationale le plus important de la campagne présidentielle américaine qui a commencé. Et que la «faiblesse» d'Obama est déjà un argument de campagne des Républicains. La décision de surseoir aux exercices militaires est donc clairement le signe d'un malaise.

Le président Obama a cependant maintenu l’envoi d’un troisième porte-avions, l'USS Abraham Lincoln, dans le Golfe Persique. L’annulation des exercices américano-israéliens donne aussi à penser que Barack Obama craint que les israéliens ne décident d’agir seuls et que les trois porte-avions sur zone ont pour rôle de contrer toute action de représaille iranienne contre les forces américaines.

La visite programmée en Israël  du général Martin Dempsey, chef d’État-major des armées des États-Unis, qui a l’origine avait pour rôle de coordonner les exercices, a pris une autre tournure. La charge de Moshé Yaalon contre l’administration américaine est interprétée comme les prémices d’une offensive d’envergure israélienne contre les installations nucléaires iraniennes.

Une menace agitée à plusieurs reprises et que jusqu'à aujourd'hui les pressions et les assurances américaines avaient réussi à empêcher. Mais pour Netanyahou et les faucons israéliens, le temps presse avant qu'il soit trop tard. Martin Dempsey a donc la délicate mission de dissuader une nouvelle fois les israéliens d’attaquer l’Iran sans un accord tacite des américains.

Divergences 

S'il n'y a pas de rupture entre les Américains et les Israéliens, ils ont clairement les uns et les autres une approche opposée de la façon de faire face à la menace iranienne de se doter d'une arme nucléaire et de «rayer de la carte» Israël. Les américains, en période électorale, ne peuvent totalement s’opposer aux israéliens qui, de leur côté, ont besoin de l’alliance américaine face à un monde occidental très hostile à toute action de force contre Téhéran.

Les Israéliens refusent de donner plus de temps aux iraniens tandis que les américains gardent l’espoir d’une ouverture diplomatique. Ils ne croient pas à la volonté d’Ahmadinejad de trouver un terrain d’entente pacifique avec les occidentaux, et ils doutent de la volonté de Barack Obama d’engager son armée pour frapper seul, sans l’aide israélienne, un Iran nucléaire.

Il a pourtant tenté de donner des gages en assurant les israéliens que les troupes américaines étaient dotées d’armement sophistiqué, comme le système de défense Thaad capable d’intercepter et de détruire tout missile balistique pouvant toucher Israël.

Mais Benjamin Netanyahou n’est pas prêt à hypothéquer la sécurité de son pays entre les seules mains américaines et il a mandaté son vice-premier ministre pour le dire haut et fort. Il réclame des actions concrètes qui tardent à venir. Il sait qu’il dispose d’une fenêtre d’opportunité qui lui est donnée avec l’approche de l’élection présidentielle de 2012.

Il n’est cependant pas prêt à un clash avec les américains car, lui-aussi, aura à connaitre le temps des élections. L’opposition se raffermit avec la restructuration du parti travailliste et l’arrivée d’opposants illustres comme l’ancien chef du Mossad, Meir Dagan, l’ancien chef d’État-Major Gaby Ashkénazi et le journaliste vedette Yaïr Lapid.

Un conflit avec les alliés américains serait mal perçu par les électeurs. Alors les deux parties s’enferment dans une partie de poker, usant de la contrainte et du bluff. Netanyahou fait comprendre à Barack Obama qu’il pourrait faire intervenir le lobby pro-israélien pour faire obstacle à sa réélection en appuyant le candidat républicain. Il use de cette menace pour appuyer son droit d’intervenir seul contre l’Iran alors que son vœu le plus cher reste une action conjointe avec les États-Unis pour mettre un terme au danger nucléaire iranien.      

Jacques Benillouche

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