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Dette, croissance, désindustrialisation: une crise, oui; une déroute, non

Gilles Bridier, mis à jour le 26.01.2012 à 4 h 59

L’économie française n’est pas dans une impasse totale. Au-delà du prisme créé par l’approche de l’élection présidentielle, quelques repères d’analyse.

Bruxelles, août 2011. REUTERS/Francois Lenoir

Bruxelles, août 2011. REUTERS/Francois Lenoir

Avec la proximité de l’élection présidentielle, les propos des ténors politiques et commentateurs se radicalisent. Mais même si une agence de notation a dégradé la France, l’économie nationale n’est pas pour autant dans une impasse totale. Le tableau de l’économie française et de sa dette, même s’il ne porte pas à l’optimisme, mérite d’être nuancé.

 

1. La dette la plus récente est la plus lourde

L’histoire de la dette publique française est celle des trente dernières années. Mais le dérapage est, lui, récent. De 20% du PIB en 1981 à l’arrivée de la gauche, cette dette avait atteint 45% lorsqu’Edouard Balladur entra à Matignon en 1993, et 55% lorsque Jacques Chirac arriva à l’Elysée deux ans plus tard, avec Alain Juppé comme Premier ministre.

Avec Lionel Jospin à Matignon de 1997 à 2002, la dette fut globalement stationnaire à 60%, reculant même un peu en 2000/2001grâce notamment à une conjoncture internationale favorable. De sorte qu’en 2003, la dette était encore contenue à 63% du PIB.

Elle était quasiment au même niveau (64% pour un peu plus de 1200 milliards d’euros) lorsque Nicolas Sarkozy accéda à l’Elysée en 2007. Personne, à l’époque, ne parlait d’asphyxie.

Mais aujourd’hui, la France supporte une dette publique de plus de 1.700 milliards d’euros (soit 40% d’augmentation en valeur) correspondant à un peu plus de 85% du PIB. L’explosion a donc été enregistrée pendant le quinquennat de l’actuel président sous l’effet de la crise économique. Globalement, le cumul des déficits budgétaires des années 2008 à 2011 a atteint 440 milliards d’euros (avec un pic en 2010 de 149 milliards, contre par exemple 39 milliards en 2007). Des déficits qui ont été comblés en creusant la dette plus profondément.

Les raisons de ce dérapage sont connues, et ne tiennent pas seulement au manque à gagner des rentrées de cotisations sociales et fiscales dues à la baisse d’activité des entreprises pendant la crise.

Les réductions d’impôt sur le revenu privent le budget de l’Etat de quelque 15 milliards d’euros par an, auxquels sont venus s’ajouter ces dernières années les 3 milliards d’euros de réduction de TVA dans la restauration, plus les effets du bouclier fiscal (environ 500 millions d’euros par an), de la défiscalisation des heures supplémentaires (plus de 7 milliards d’euros depuis 2007), l’allègement des droits de succession (plus de 6 milliards en quatre ans)… sans oublier les 75 milliards annuels de manque à gagner provenant des 468 niches fiscales.

Le résultat est une augmentation de la dette correspondant à 20 points de PIB en quatre ans. C’est énorme, mais récent et donc pas inscrit dans les gênes de l’économie française.

Cette année encore, La France sera contrainte d’emprunter 178 milliards d’euros, et les intérêts générés par cette dette approcheront 50 milliards d’euros.

2. Une dette trop lourde, mais ce n’est pas la pire

Cette dette, de 26.300 euros pour chacun des 65 millions de Français, n’est pas la plus lourde parmi les économies développées. Celle du Japon est colossale, représentant environ 200% du PIB nippon. Les Etats-Unis ont terminé l’année 2011 avec une dette supérieure à 15.000 milliards de dollars, soit 99% du PIB, correspondant à 48.000 dollars (37.000 euros) par habitant. Presque 50% de plus que la dette française par habitant.

Et dans l’Union européenne, Eurostat constatait fin 2010 que neuf pays sur vingt-sept avait une dette supérieure à 80% de leur PIB: la Grèce (150%), l’Italie (118%), la Belgique (96%) l’Irlande (95%) le Portugal (93%), l’Allemagne (83%), la France (82% à l’époque), la Hongrie (81%) et le Royaume-Uni (80%).

Certes, d’un pays à l’autre, les situations sont spécifiques. Par exemple, le Japon est protégé des tensions internationales dans la mesure où 95% de cette dette sont possédés par les investisseurs nippons (institutionnels et particuliers), ce qui tient le pays à l’écart des marchés financiers.

Les Etats-Unis, qui sont le pays le plus riche au monde, peuvent supporter des dérives qui seraient fatales à d’autres, ce qui ne les a toutefois pas mis à l’abri d’une dégradation de leur note souveraine en août dernier.

Quant à l’Allemagne, sa dette en valeur absolue est supérieure à celle de la France, mais sa croissance économique (3% de croissance) et la réduction de son déficit budgétaire (1% du PIB) la place dans une dynamique bien différente.

3. Une croissance au point mort, mais un socle économique sauvegardé

Avec une croissance économique nulle au 4e trimestre 2011 et seulement de 1,7% pour l’ensemble de l’année dernière, la France aborde bien mal l’année 2012 avec une possibilité de récession pour le premier trimestre. Malgré tout, elle pointe au cinquième rang des puissances économiques mondiales derrière les Etats-Unis, la Chine, le Japon et l’Allemagne.

En outre,  l’Union européenne demeure la région la plus riche du monde avec un PIB global de 16.100 milliards de dollars contre 14.600 milliards pour les Etats-Unis. Elle offre un environnement favorable à l’ensemble de ses membres puisqu’environ les deux tiers du commerce extérieur des vingt-sept pays sont réalisés à l’intérieur de l’Union.

4. Une industrie qui doit réembaucher

On ne reviendra pas ici sur les conséquences des choix économiques de ces vingt dernières années qui furent analysées dans de nombreuses autres chroniques. On rappellera seulement que la désindustrialisation de la France n’a pas été compensée par un développement des services à l’échelle des besoins, de sorte que l’emploi recule. Cette situation se traduit aussi par le creusement du déficit commercial.

Mais il n’y a pas de fatalité. Il suffit de considérer que, avec des coûts du travail comparables à ceux de la France, l’Allemagne enregistre un excédent commercial de 150 milliards d’euros en 2011 quand la France déplore un déficit de plus de 70 milliards. Il existe donc avec l’euro et dans l’Union européenne, des stratégies industrielles gagnantes.

C’est le cas en Allemagne pour le Groupe Volkswagen qui s’est hissé avec l’ensemble de ses marques au 2e rang mondial des constructeurs automobiles en 2011 avec plus de 8,1 millions de véhicules vendus. Il emploie encore, toutes marques confondues, 170.000 salariés en Allemagne, soit 47% de ses effectifs.

En comparaison, l’Alliance Renault Nissan n’est pas si mal placée en termes de production, arrivant au troisième rang mondial avec 8 millions de véhicules. Mais la réalité économique et sociale n’est pas la même pour la France et l’Allemagne. A production comparable, le nombre des salariés de l’Alliance Renault Nissan ne dépasse pas 55.000 personnes dans l’Hexagone, soit trois fois moins que le Groupe Volkswagen en Allemagne. Un vrai handicap pour l’économie française. C’est ce type d’écart qu’il convient de combler en France par des politiques fiscales et sociales et des stratégies d’entreprises adaptées.

Gilles Bridier

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Journaliste
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