Les deux branches de la génération Y

Si la précarité est une réalité, ceux qui font des études supérieures ont de grandes chances de finir par y échapper. Pas les autres.

En Angleterre, en 2003. Peter MacDiarmid / Reuters

- En Angleterre, en 2003. Peter MacDiarmid / Reuters -

La jeunesse dont on parle, celle qui capte la curiosité des médias, qui se raconte et se met en scène dans des livres, des blogs et des tweets, c’est une fraction de la planète «jeunes». Cette jeunesse connaît une post-adolescence qui s’étire avec les études, elle s’adonne à un gymkhana  avant  de trouver un job stable mais arrive au bout du compte à s’insérer –si tant est qu’elle le souhaite profondément, car éduquée à la sève de l’expérimentation sans répit (apprends, explore ce que tu es, expérimente, élabore une vision gyroscopique du monde grâce aux multiples sources d’information et aux industries de l’image), elle peut aussi choisir de ne rien choisir «pour l’éternité», au moins pendant un temps.

Avec Facebook comme viatique, elle pratique la convivialité numérique et la culture LOL, elle est passée maître dans l’art de la débrouille entre amis et privilégie l’éco-consommation, elle est adepte des fêtes en toutes occasions et, à l’occasion, du binge drinking.

Comment caractériser ce groupe moteur? Il recouvre les 42% de diplômés du supérieur, et encore davantage les 17% qui ont fait des études longues (niveau master ou doctorat ou grande école) [1]: chemin le plus sûr pour entrer dans la catégorie des cadres et y ancrer sa vie professionnelle. Enfants de la crise, du divorce et du scepticisme politique, ces jeunes sont pragmatiques, distants/ironiques, doucement indignés à l’égard du monde tel qu’il est.

Dans un tel contexte, plutôt que de se lamenter, leur réplique est plutôt de ne compter que sur eux-mêmes et sur leurs pairs, des battants sans trop d’illusions. 

Parallèlement, dans l’ensemble, ils sont dotés d’une certaine confiance en eux-mêmes due au contexte éducatif fondé sur l’écoute et la négociation, et due encore plus au fait qu’ils sont les gagnants (les finalistes) de la compétition du système scolaire. Autrement dit, ils sont arrivés en tête du modèle éducatif Dolto/Bourdieu (voir mon article «Les racines du désarroi de la jeunesse»).

Confiance

Cette confiance puise aussi sa force dans le web qui constitue un réservoir illimité d’informations et d’offres culturelles, un système d’entre aide et d’échanges conversationnels, un outil pour mobiliser des centaines (et des milliers, si propagation virale) de contacts pour les causes les plus hétérogènes. Plus que les autres membres de leur classe d’âge, ils savent valoriser leurs talents et leurs atouts, avec une maestria qui synthétise l’habileté stratège des vieux routiers de la lutte pour les places et  la verve potache qui traverse le web.

C’est une jeunesse très massivement issue des couches moyennes et supérieures, celle qui passe par la case université, et donc par l’expérience de la vie de campus, elle se vit dans la mondialisation et en adopte les codes (le multiculturalisme).

Ce passage par l’enseignement supérieur est décisif car il va déterminer l’emploi que l’on occupera plus tard et parce qu’il s’agit d’une sorte de phase initiatique, introduisant un élément de clivage supplémentaire entre les jeunes. Autour de la vie universitaire, en effet, se greffent toutes sortes d’opportunités destinées à renforcer la culture et à favoriser l’esprit civique, façonnant un regard sur le monde, presqu’un ethos.

En France, 80% des enfants de cadres et 40% des enfants de milieux ouvriers engagent un parcours dans l’enseignement supérieur. Rappelons que le système scolaire français se distingue des autres pays par une incidence très forte du milieu social d'origine sur la réussite scolaire –voir l’étude sur les scores obtenus au PISA - Programme for International Student Assessment:

«La France est donc l'un des pays où l'enseignement dispensé à l'école implique, pour être valorisé ou assimilé, la plus grande part de ressources extrascolaire privées, dispensées dans les familles à haut niveau d'instruction. Autrement dit, une partie importante du travail scolaire se passe à la maison», rappellent Christian Baudelot et Roger Establet (L'élitisme républicain, L'école française à l'épreuve des comparaisons internationales, La République des Idées, 2009).

L'autre jeunesse

L’autre jeunesse, celle qui n’a que le bac ou un niveau moindre, ou pas de diplôme du tout, se projette différemment dans l’avenir: elle est confrontée à une vraie angoisse, car elle risque de connaître la précarité professionnelle et social sur le long terme.

En 2007, trois ans après la fin de leurs études, seulement 48% des jeunes sortis sans diplôme du système scolaire, et 55% ayant seulement le bac avaient un emploi. Elle incline à développer un ressentiment à l’égard d’un mouvement du monde qui s’opère sans elle, qui menace de la «laisser sur le carreau» et choisit souvent le repli identitaire.

Ce désarroi fait d’elle une proie possible pour le Front national. Une partie de ses membres se sent exclue ou incline à «éprouver un sentiment général de vide» (Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo, Olivier Galland, André Zylberberg, La Machine à trier, Comment la France divise sa jeunesse, Ed. Eyrolles, 2011, page 74).

Si cette jeunesse participe aussi aux réseaux sociaux (90% d’inscription à un ou à plusieurs réseaux sociaux, toutes les études convergent), c’est pour un usage communicationnel ou ludique (les jeux vidéo par exemple) plus que pour un usage aux fins de construire ou de flatter sa subjectivité ou de nourrir des relations tous azimuts.

Elle n’est ni dans le «personal branding», ni dans le réseautage savant, ni dans la pioche frénétique d’infos ou de connaissances nouvelles. Facebook, rappelons-le, prend ses racines dans le sérail universitaire et en reflète les valeurs, et parfois la candeur.

Une zone tampon

Le réseau né à Harvard en 2003 s’est étendu en premier lieu aux universités Ivy League avant de diffuser dans la société américaine, puis au monde entier, est modelée par les idées de l’entraide générationnelle de type campus et valorise la transparence «au service d’un monde meilleur» — et, cela va sans dire, au service de la success story de son créateur.

Bien entendu entre ces deux groupes types situés aux extrémités du classement scolaire, existent des situations intermédiaires qui prouvent que le système éducatif fonctionne avec une certaine fluidité et ne peut être vu uniquement sous l’angle d’un cyclotron apte à reproduire les situations sociales.

Une fraction des enfants des couches populaires fait un parcours scolaire d’excellence (environ 10 d’élèves issus de père ouvrier ou employé dans les grandes écoles) et à l’opposé environ 10% des enfants de cadres n’obtiennent pas le bac. N’empêche: le système opère avec la brutalité d’une machine à trier et fait de l’école l’horizon obsessionnel des familles françaises.

Sur elle, se greffent les attentes de mobilité sociale ascendante de la part des couches populaires  —elle est la rampe de lancement pour intégrer les classes moyennes— mais aussi les inquiétudes des cadres dirigeants –anxieux que leurs enfants obtiennent un diplôme du supérieur, et si possible le plus haut, afin de ne pas tomber pas dans les classes moyennes.

Comme le montre Dominique Goux et Eric Morin (Les nouvelles classes moyennes, Le Seuil, 2012) les classes moyennes constituent le pivot où se jouent les évolutions sociales.

Groupe moteur

Intégrer ce groupe moteur –diplôme supérieur, espérance d’emploi cadre moyen ou supérieur et projection sur le mode de vie qui va avec— constitue donc l’aspiration d’une grande partie des élèves (et de leurs parents), et cette espoir a quelques raisons d’être puisque les besoins d’actifs qualifiés ont cru sans discontinuité au cours des 50 dernières années, engendrant une sorte de spirale  où s’articule une élévation du niveau des diplômes avec un élargissement des couches moyennes et supérieures — élargissement que montre l’étude de Dominique Goux et Eric Maurin.

Ainsi entre 1962 et 2009, l’effectif des cadres et des chefs d’entreprises (que ces auteurs dénomment le groupe les classes supérieures) est passé de 991.000 personnes à 4,3 millions de personnes (de 5,2% des actifs occupés en 1962, elles en composent aujourd’hui 17,1%). Celui des artisans, commerçants, et surtout des professions intermédiaires (le groupe des classes moyennes) est passé de 2,1 millions en 1962 à 7,6 millions de personnes (21,5% des actifs occupés en 1962, 30% aujourd’hui).

L’effectif des agriculteurs, ouvriers ou employés (le groupe des classes populaires), est passé de 13,9 à 13,5 millions de personnes (73,3% des emplois occupés en 1962, 52, 9% aujourd’hui).

Comment évoluera cette spirale dans une période de récession ou de très faible croissance? Comment évoluera-t-elle alors que les effectifs des diplômés du supérieur sont destinés à croître, comme l’encourageront probablement les futurs gouvernements, avec l’ardent soutien de toute la société, et que les premiers emplois auront tendance à se contracter –les jeunes jusqu’ici ont plutôt fourni une variable d’ajustement aux fluctuations de l’emploi?

Les débats autour du système éducatif, l’appel à sa démocratisation, les attentes et les frustrations qui l’entourent sont des éléments qui vont se crisper encore plus violemment dans les années à venir, tant la lutte pour les (meilleures) places va s’intensifier, éclatant  encore davantage les disparités entre les fractions de la jeunesse.

Monique Dagnaud

[1] Sur la cohorte 2006-2008, il apparaît que 42 % de jeunes ont un diplôme d’études supérieur : 15 % un diplôme de type professionnel, 10 % ont un niveau licence, 15 % ont un niveau master, 1% un niveau doctorat.

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L'AUTEUR
Sociologue, directrice de recherche au CNRS, auteure notamment de La Teuf, essai sur le désordre des générations (Le Seuil, 2008), de Martin Hirsch, le parti des pauvres, histoire politique du RSA (Ed de l’Aube, 2009) et Génération Y - Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à la subversion (Presses de Sciences PO). Ses articles
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Publié le 18/01/2012
Mis à jour le 06/02/2012 à 15h27
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