France

Pourquoi il faut en finir avec la sacralisation de la Culture générale

Claire Levenson, mis à jour le 18.01.2012 à 10 h 57

Polémique bien française et vaine autour de l'annonce du retrait de l’épreuve de culture générale à son concours d’entrée.

Salon du livre de Francfort 2011. REUTERS/Alex Domanski

Salon du livre de Francfort 2011. REUTERS/Alex Domanski

En décembre, Sciences-po a annoncé le retrait de l’épreuve de culture générale à son concours d’entrée après le bac. Comme c’est souvent le cas lorsqu'on touche à ce genre de dissertation, certains intellectuels hurlent à l'assassinat de la culture, voire à la décadence de la France. «Sciences-po renonce à la culture», «Inculture générale» ou encore «Sciences-Pol Pot».

Dans Le Figaro, Ivan Rioufol affirme que cette mesure va «faire disparaître l’esprit français», alors que le directeur de la Documentation française, Xavier Patier, parle du «rejet du modèle français tout entier», avant de conclure qu’il faut «organiser la résistance». «Le symbole est grave», résume un éditorial de Paris Match.

Il s’agit pourtant d’un concours pour lequel les lycéens  (qui n'auront pas été déclarés directement admissibles au vu de leur dossier) devront composer trois épreuves écrites (dont une au choix entre littérature, économie ou mathématiques) et soumettre leurs bulletins de notes. Ces réactions disproportionnées révèlent un certain nationalisme culturel, selon lequel le modèle d’éducation français classique – dissertation, grandes questions abstraites, citations à tout va – ne doit pas évoluer.

Rioufol oppose «les richesses émancipatrices de la pensée européenne» —la culture générale donc—  au «pragmatisme passe-partout, égotiste et tchatcheur». Dans le monde merveilleux de l’école républicaine, la réussite d’une dissertation est un marqueur absolu d’intelligence, alors que l’engagement dans la vie associative ou sportive est nécessairement superficiel et vain.

Ces textes qui regrettent la déculturation de la France sont devenus des marronniers. En 2008, plusieurs concours administratifs ont remplacé les QCM de culture générale par des questions pratiques liées aux métiers visés, et certains criaient déjà à la «destruction culturelle». Lorsqu'en 2000, le ministère de l’éducation a ajouté en classe de Seconde une épreuve de français appelée «écriture d’invention», une pétition signée par des universitaires déclarait: «c’est la littérature qu’on assassine»!

«Traitement niveleur»

L'actuelle réforme de Sciences-po a pour but de «valoriser les parcours méritants». Ce n’est pas seulement la diversité sociale qui est visée, même si elle fait partie du projet. Ce genre de recrutement se rapproche de celui de certaines facs américaines, qui examinent plusieurs dimensions de la vie de l’élève – engagement associatif, lycée d’origine, activités artistiques, etc. -  pas juste des copies et des notes. Rien de bien traumatisant à première vue, mais certains intellectuels sont extrêmement inquiets.

«Les malheureux étudiants, auxquels on inflige ce traitement niveleur, et parmi lesquels il se trouvera dans doute des Camus assassinés, sont les seuls à faire les frais de la passion égalitaire du directeur», écrivent les philosophes Chantal Delsol et Jean-François Mattei dans une tribune. Une épreuve en moins et on brime les futurs écrivains de France!

Sans même parler du rapport douteux entre talent littéraire et épreuve de culture générale, rappelons que Sciences-po forme des jeunes qui travailleront le plus souvent dans la finance, le conseil ou la fonction publique, pas des artistes de génie. Mais pour les défenseurs de la grande culture française, préparer les jeunes à des carrières stables n'est apparemment pas un but assez noble. C’est trop utilitaire, trop pragmatique, pas assez français sans doute…

Avant, les gens étaient plus cultivés, déplore Xavier Patier dans Le Figaro. «De génération en génération se passait la clef d'un trésor unique, née d'une littérature gigantesque, d'un capital deux fois millénaire, d'un patrimoine inépuisable, et cette clef était celle de la liberté.» Dans ce supposé âge d'or, mettons en 1970, seulement 20% des jeunes d’une génération étaient des bacheliers.

Les pro culture G ne parlent jamais des sans diplômes

De nos jours, le chiffre est de 70%. On éduque donc beaucoup plus de monde, de milieux plus divers. Le nouveau concours de Sciences-po fait jaser, mais ces mêmes commentateurs s’émeuvent plus rarement du sort des jeunes de 15 ans orientés vers des lycées professionnels où ils seront moins exposés aux grandes œuvres littéraires.

Peu intéressés par les élèves hors de la voie générale, les chantres des humanités adorent répéter que la culture classique est un moyen privilégié de sauvetage des classes populaires et des enfants d’immigrés. «Quelle meilleure chance d’intégration donner aux jeunes immigrés que de leur apprendre le latin et le grec pour qu’ils ouvrent les yeux sur l’unité de cette culture méditerranéenne qui est la fois la leur et la notre?» demandait une pétition de 2000.

Ces mêmes personnes sont en général hostiles à toutes mesures de discrimination positive (comme le recrutement qu’effectue Sciences-po dans les lycées ZEP), mais misent sur les langues mortes et la littérature pour assurer l’égalité des chances...

Dans la même veine, l'écrivain Yann Moix nous explique que «la rue mène autant vers les livres que les banquettes feutrées [...] on n’hérite pas de ce mécanisme.»  Au contraire, pour la grande majorité des gens, la réussite scolaire – et la culture classique qui lui est liée – dépendent fortement de l'origine sociale des parents. 

Particulièrement en France. En effet, dans «L’élitisme républicain», les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet analysent les évaluations PISA qui ont mesuré les écarts de notes entre élèves issus des familles les plus favorisées, et élèves dont les parents sont les moins favorisées. Pour la compréhension de l’écrit, l’écart de performance entre élèves favorisés ou non est de 72 points en Suède, 74 en Italie, 75 en Espagne et 112 en France, au bas du classement. 

Esprit critique ou bachotage

«Le pays où la méritocratie républicaine est le plus fortement revendiquée est aussi l'un de ceux où les destins scolaires sont le plus fortement liés aux origines sociales et au capital culturel des familles» concluent les deux sociologues. Il semblerait donc que la bibliothèque familiale mène plus massivement aux livres que «la rue» dont parlait Moix.

L’autre angle mort de ces diatribes est la sacralisation de la dissertation. Tous sous-entendent que cet exercice est l’alpha et l’oméga de l’esprit critique. La dissertation permet d’«affirmer sa liberté de jugement», note Xavier Patier (qui cite l'ancienne description officielle de l'épreuve par Sciences-po). On oublie à quel point c’est un exercice codifié qui peut être réussi avec un efficace bachotage. Il s’agit de bien maîtriser une certaine rhétorique, d’avoir en tête les résumés de plusieurs grandes thèses philosophiques, et d’avoir mémorisé des citations.

Lisez des exemples de bonnes copies, et vous trouverez qu’elles se ressemblent beaucoup. L'ENA reprochait récemment à ses candidats d'être trop conformistes et de ne pas défendre de points de vue personnels. Surprise! La pratique assidue de la dissertation en trois parties ne crée pas des penseurs originaux !

Le risque en France est de toujours favoriser une pensée rhétorique et abstraite plutôt qu’une approche plus concrète et personnelle. C'est ce que notait le mathématicien Didier Dacunha-Castelle dans son livre «Peut-on encore sauver l'école?»: «La survalorisation précoce des capacités d'abstraction érige en évidence indiscutable la suprématie d'un pseudo-intellectualisme, plus conformiste que créatif, sur l'intelligence pratique, l'habileté technique, les dons artistiques.»

Une même culture, un même moule

Les auteurs «pro-culture» sont en général plein de mépris pour toute compétence qui sortirait du cadre scolaire. Xavier Patier se rit par exemple du «bon gros dossier plein de bons sentiments». Dans un texte de 2000, Alain Finkielkraut se moquait d’un professeur qui voulait introduire des projets concrets à l’école, comme la fabrication d’une machine, la réalisation d’un journal ou la préparation d’un concert.

Pour lui, tout cela était de la «cuculture», par opposition à la noble culture représentée par la lecture des grandes œuvres et les dissertations. Le problème, c'est que la prime constante à la culture classique favorise toujours les mêmes profils. Il ne s'agit pas d'éliminer la culture livresque, juste de rééquilibrer les possibilités. L'un n'empêche pas l'autre. Il ne faut pas nécessairement choisir entre «lire Balzac» et «organiser un projet d'échange avec un lycée russe».  Souvent, les commentateurs font comme si les deux ne pouvaient pas coexister. 

Au bout du compte, on se demande ce que veulent les adeptes de la culture générale.

Une France peuplée de petits Marien Defalvard? Oui, vous savez le jeune écrivain qui a remporté le prix de Flore en 2011. Il est brillant, il a une culture impressionnante, il utilise des mots compliqués. Un peu pédant peut être, mais ce qui est sûr, c’est qu’il est complètement français. On essaie d’imaginer son équivalent dans un autre pays, mais c’est impossible. 

On pense aussi à Philippe Sollers, qui affirmait récemment sur France Inter que la réforme de Sciences-po allait permettre de «former des esclaves», avant de citer joyeusement quelques vers de Baudelaire. C'est parfois le danger de la culture classique à la française : la brillance formelle, les belles citations, pour dire des choses peu originales. Et si au lieu de passer des heures à décrier la baisse du niveau culturel, on prenait cinq minutes pour réfléchir aux écueils du pédantisme?

Claire Levenson

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Journaliste
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