Economie

AAA à AA+: la leçon d'Europe de Standard & Poor's

Gérard Horny, mis à jour le 16.01.2012 à 6 h 49

Le premier semestre risque d’être encore difficile pour la zone euro. Mais si l’épreuve est surmontée, il ne saurait être question de repartir comme avant.

A Eiriceira, au nord de Lisbonne, en 2011.Jose Manuel Ribeiro / Reuters

A Eiriceira, au nord de Lisbonne, en 2011.Jose Manuel Ribeiro / Reuters

Merci à Standard & Poor’s! Le texte du communiqué par lequel l’agence de notation annonce qu’elle abaisse la note accordée à la dette à long terme de plusieurs Etats de la zone euro, dont la France, est passionnant.

Il faut espérer que tous les dirigeants européens, y compris ceux de l’Allemagne, qui garde son AAA, ne se seront pas contentés de regarder les nouvelles notes qui sont attribués à leur pays, mais auront aussi lu très attentivement les commentaires. Ils y puiseront quelques idées qui devraient les aider à orienter leur action au cours des prochaines années.

Trop c’est trop, allez-vous dire! Ces agences de notation ont joué un rôle non négligeable dans la crise financière dont l’Europe subit en ce moment les conséquences; avant 2008, elles ont donné leur AAA à des produits financiers qui se sont révélés être gravement toxiques; elles ont mis beaucoup de temps à voir que la Grèce était un pays mal géré; et, ensuite, les dégradations de notes en série auxquelles elles ont procédé n’ont fait qu’aggraver les problèmes des pays concernés. Et c’est chez ces gens-là que vous allez chercher des leçons de politique économique?

Eh bien oui! Le problème majeur posé par les agences de notation est la place excessive qu’elles ont prise dans le système financier mondial. Il n’est pas concevable que le sort de millions de personnes puisse dépendre de l’opinion émise par une poignée d’économistes ou d’analystes, quelles que puissent être leur honnêteté intellectuelle ou leur honnêteté tout court.

Mais quand ces économistes émettent des idées intéressantes, il serait absurde de ne pas en tenir compte. Or il se trouve que les idées émises par S&P sont des plus pertinentes.

Le laxisme budgétaire? Une explication un peu courte

A en croire les dirigeants allemands (ou, plus généralement, ceux d’Europe du Nord), les problèmes actuels viendraient du laxisme budgétaire des pays d’Europe du sud. En conséquence, les solutions envisagées pour redresser la situation se situent toutes dans le cadre d’une «gouvernance punitive», pour reprendre la formule employée l’économiste Christian Saint-Etienne.

Le refus d’achats massifs de titres publics par la BCE ne s’explique pas autrement: il faut continuer de mettre la pression sur l’Italie et d’autres pays, sinon ils ne feraient rien pour redresser leurs finances.

Les économistes de Standard & Poor’s soulignent, à juste raison, que cette approche est réductrice. Les problèmes actuels, selon eux, trouvent aussi leur origine dans les déséquilibres externes et les écarts de compétitivité entre les pays du cœur de la zone euro et les prétendus pays «périphériques».

Chercher la solution uniquement du côté de la rigueur conduirait seulement à casser la croissance et donc à accroître les difficultés budgétaires. Ce point de vue est de plus en plus répandu dans les milieux économiques.

L’euro, monnaie faite pour marcher sur l’eau!

Pour bien comprendre la signification de cette critique, il faut revenir à l’origine de la zone euro. Comme le déclarait récemment Christian Saint-Etienne devant l’Association des journalistes économiques et financiers, l’euro est une monnaie «qui été faite pour marcher sur l’eau»! Autrement dit, qu’un tel système puisse fonctionner sans gouvernement économique, sans budget fédéral, aurait tenu du miracle.

Le miracle n’a pas eu lieu. Les fondateurs de la zone euro pensaient qu’avec un marché unique et une monnaie unique, les économies européennes allaient converger, l’ensemble devant former «l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici à 2010», selon la fameuse stratégie de Lisbonne.

Il n’a pas fallu longtemps, avant même la crise de l’euro, pour se rendre compte que l’objectif visé ne serait pas atteint.

Les écarts se creusent

Que s’est-il passé? En fait l’Union monétaire a creusé les écarts: elle a profité aux pays déjà les plus puissants et les plus industrialisés, aux dépens des autres. Cela ne s’est pas vu tout de suite, parce que les pays en retard ont profité de taux d’intérêt plus faibles que ceux auxquels ils pouvaient prétendre auparavant; cela leur a permis de soutenir la consommation et la spéculation immobilière, notamment en Irlande et en Espagne.

Dans ce contexte, les finances publiques des pays de la «périphérie» ont paru saines (en 2007, l’excédent des administrations publiques espagnoles était largement supérieur à celui de l’Allemagne, à 2,2% du PIB contre 0,3%). Mais, si l’on regardait du côté de la balance des paiements courants, on voyait bien que la santé de ces pays était fragile, avec par exemple un déficit égal à 10,1% du PIB en Espagne en 2007.

Ainsi que l’écrit l’économiste Michel Aglietta dans son dernier ouvrage [1], «le modèle allemand est fondé sur une polarisation entre une Allemagne et ses satellites, massivement excédentaires en balance des paiements courants, et le reste de la zone euro, forcément déficitaire, la zone dans son ensemble étant équilibrée vis-à-vis du reste du monde».

Aller jusqu’au bout de la logique de l’union monétaire

Ce système peut-il continuer? A supposer que la zone euro arrive à surmonter les épreuves qui l’attendent dans les prochains mois (le début de l’année n’est pas mauvais, mais les négociations avec les banques sur l’allègement de la dette grecque ne sont pas terminées, l’accord intergouvernemental sur la discipline budgétaire est encore en cours d’élaboration, etc.), il faudra bien prévoir des formes plus actives de solidarité entre les pays. 

Si, aux Etats-Unis, personne ne s’interroge sur le point de savoir quelle est la balance des paiements de l’Iowa ou de la Californie, c’est bien parce que le budget fédéral permet de maintenir une certaine cohésion à l’ensemble, alors que les écarts de performances économiques sont manifestes d’un Etat à l’autre.

Si, en Europe, les Etats du Nord ne veulent pas payer les dettes des pays du Sud, ils doivent, d’une façon ou d’une autre, aider ceux-ci à se redresser et, au minimum, comme l’explique Michel Aglietta, «contrecarrer la tendance spontanée à la polarisation des activités industrielles en Europe».

Mais, n’ayons pas peur des mots, il faut pour cela une Europe s’orientant clairement vers le fédéralisme. Ce n’est pas un chemin facile et tout le monde n’est pas prêt à l’emprunter. Mais l’union monétaire a une logique que ses adversaires avaient sans doute mieux vue que ses partisans, un peu trop confiants dans la bonne orientation des tendances spontanées.

Gérard Horny

[1] Michel Aglietta, Zone euro, éclatement ou fédération, Editions Michalon, 188 pages, 15 €. Retour à l'article

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