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Andy Murray, un loser de plus pour le tennis britannique?

Yannick Cochennec, mis à jour le 15.01.2012 à 8 h 51

Le joueur est attendu comme le messie dans un pays qui ne fabrique pas de champions de tennis.

Andy Murray au tournoi de Pékin en octobre 2010, REUTERS/David Gray

Andy Murray au tournoi de Pékin en octobre 2010, REUTERS/David Gray

A Melbourne, ils sont tous là pour l’Open d’Australie. Les joueurs, si l’on excepte quelques forfaits, et… tous les journalistes britanniques. En effet, c’est toujours la même impression quand vous pénétrez dans la salle de presse de Melbourne Park où se déroule le premier tournoi du Grand Chelem de l’année. Les confrères d’outre-Manche vous paraissent toujours plus nombreux que tous les autres. En termes de délégation étrangère, c’est la plus impressionnante et la plus expérimentée de toutes tandis que les envoyés spéciaux venus d’Espagne, malgré Rafael Nadal, se comptent sur les doigts d’une seule main.

Comme lors des années précédentes, tous ces commentateurs arrivés de Londres sont aussi fébriles qu’une veille de mariage royal. Leur Kate Middleton à eux s’appelle Andy Murray, finaliste des deux dernières éditions de l’Open d’Australie. Plus que jamais -c’est ce que disent ces médias qui couvrent ses résultats dès que vient le mois de janvier- l’Ecossais semble prêt pour le couronnement suprême qui lui permettrait de mettre un terme à cette invraisemblable traversée du désert du tennis britannique: pour retrouver un Britannique vainqueur d’un tournoi majeur, il faut remonter à Fred Perry… en 1936.  

Même si un champion ne se décrète pas -la France est bien placée pour le savoir, elle qui espère un successeur à Yannick Noah depuis 1983- cette si longue attente est presque inexplicable dans un pays qui s’enorgueillit d’organiser chaque année, à Wimbledon, le tournoi le plus important du calendrier. Au cours du siècle écoulé, le tennis britannique a même souvent frôlé la quasi-nullité. Et s’il s’en est éloigné grâce à Tim Henman il y a une dizaine d’années et désormais Andy Murray, il est encore loin d’afficher un bilan à la hauteur de ses ambitions.

Murray, 4e, est le seul Britannique classé parmi les 150 premiers mondiaux. Loin derrière lui se traînent James Ward, 161e, Jamie Baker, 238e, et Josh Goodall, 283e. Chez les femmes, Elena Baltacha, 51e et âgée de 28 ans, n’est pas une locomotive que l’on qualifiera de très dynamique. Dernière Britannique victorieuse dans le Grand Chelem, à Wimbledon en 1977, Virginia Wade vieillit sans apercevoir une joueuse susceptible de pouvoir lui succéder. Fred Perry, dont les cendres reposent au pied du Centre Court de Wimbledon, a vainement attendu le champion prodigue.

Beaucoup d'argent pour peu de résultats

On le voit, Andy Murray demeure une exception au cœur de la banalité du tennis britannique, riche comme Crésus grâce aux bénéfices de Wimbledon (une trentaine de millions de livres) qui lui sont reversés chaque année pour assurer son développement (sans compter une copieuse enveloppe tendue par le ministère des Sports). Pour une bonne partie, de l’argent jeté par les fenêtres en raison des piètres résultats obtenus. Mais cette gabegie due à cette incapacité à produire des champions n’a pas vraiment fait vaciller la vénérable LTA, la fédération britannique de tennis, restée bloquée sur ses certitudes et continuant à dépenser sans compter pour rien ou presque.

Elle s’est offert un pimpant centre national de tennis pour la bagatelle de 40 millions de livres. Elle s’est assuré à prix d’or les services de techniciens étrangers comme le Français Patrice Hagelauer, les Américains Paul Annacone et Brad Gilbert ou le Suédois Peter Lundgren qui sont tous repartis après s’être heurtés à l’inertie locale. Leur bilan fut plus que maigre.

Si le tennis est devenu un sport populaire en France où il est relativement facile et bon marché de jouer sur des courts publics, il demeure majoritairement une activité réservée à une classe sociale en Grande-Bretagne. Privés pour la plupart, les clubs peuvent donc s’avérer inabordables et se défient de la jeunesse susceptible de déranger ses cotisants. «De ce côté de la Manche, le tennis est classé comme un loisir pas comme un sport, a constaté Patrice Hagelauer. C'est une manière d'être en société. On fait un double comme on ferait un bridge. L'aspect compétition n'est absolument pas mis en valeur au sein des clubs et, du coup, les jeunes tournent le dos au sport. Quand j’ai commencé à travailler avec eux, je n'avais absolument pas conscience de cette réalité.»

Né du côté de Dunblane, en Ecosse, Andy Murray a pourtant échappé à cette malédiction. Il le doit essentiellement à sa mère, Judy, une ancienne bonne joueuse de tennis national qui s’est toujours débrouillée toute seule dans cette petite ville située près d’Edimbourg et marquée par un massacre d’enfants en mars 1996 dans l’école où étudiaient ses deux garçons, Andy et Jamie, devenu bon joueur de double. Ce drame national, dans lequel Andy Murray s’est retrouvé impliqué malgré lui et sur lequel il a toujours refusé de s’exprimer, est au cœur de la mémoire de cette bourgade qui se tourne désormais vers la réussite positive de cet enfant ombrageux capable demain de donner une autre réputation à Dunblane.

Le salut par l'exil

Longtemps entraîné par cette mère volontiers iconoclaste dans le milieu du tennis britannique qu’elle tente de secouer en voulant construire sa propre académie en Ecosse, Andy Murray n’a dû son salut qu’au fait de quitter son pays et de mettre le cap sur l’Espagne au début de son adolescence. «C’est vraiment là que j’ai appris à jouer, entre l’âge de 15 et 17 ans, m’avait-il dit lors d’une interview réalisée pour L’Equipe Magazine. C’était une décision capitale parce que ce n’était pas facile de quitter l’Ecosse, mais c’était la seule solution parce qu’il n’y avait personne pour jouer avec moi là-bas et me faire progresser. A Barcelone, j’en ai bavé au début. Je ne parlais pas la langue. J’étais souvent seul pour prendre mes repas. Oui, j’ai eu peur, mais à l’arrivée, j’ai beaucoup appris.»

Soixante-quinze ans après Fred Perry, Andy Murray est donc attendu comme le messie dans un pays où ses trois défaites lors de ses trois premières finales du Grand Chelem ont semé le doute. La presse ne l’a pas ménagé. «Je pense que la Grande-Bretagne vit le sport de manière très ou trop passionnée peut-être à cause d’un certain manque de résultats, se contente-t-il d’affirmer. Voilà plus de 70 ans qu’un joueur de tennis n’a pas remporté un tournoi du Grand Chelem. Voilà plus de 40 ans que l’équipe nationale de football n’a rien gagné. Donc le dépit, et l’excès qui en découle à chaque échec supplémentaire, n’en est que plus disproportionné.»

Pour essayer de s’imposer enfin au plus haut niveau, Andy Murray vient de s’adjoindre les services d’un nouvel entraîneur en la personne du riant Ivan Lendl, l’ancien n°1 mondial, qui avait perdu, lui, ses quatre premières finales du Grand Chelem avant de gagner la première (suivie de sept autres titres majeurs). La presse britannique a immédiatement relayé la bonne nouvelle en confirmant urbi et orbi que Lendl était bien l’homme qu’il fallait à son champion. Mais il est possible qu’elle dise le contraire à la fin de cet Open d’Australie si Murray s’entête à rester un loser, à l’image de tout le tennis britannique…

Yannick Cochennec

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Journaliste
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