Culture

L'art du nuage (atomique)

Vincent Brocvielle, mis à jour le 01.02.2012 à 16 h 44

Fukushima, Hiroshima, neutrons, atolls polynésiens et nuages biélorusses... Les artistes aussi se sont saisi de la question nucléaire.

9 août 1945, une bombe explose au-dessus de Nagasaki. REUTERS

9 août 1945, une bombe explose au-dessus de Nagasaki. REUTERS

Préoccupant tout ça: la sécurisation des centrales pourrait coûter 10 milliards d’euros à la France; les stratégies de dissuasion nucléaire entre l’Iran, les Etats-Unis et l’Arabie saoudite s’intensifient. Quel type de menace plane au-dessus de nous? Quand on réfléchit à la question du nucléaire, on se rend compte qu’une histoire longue de plusieurs générations d’êtres humains déroule ses temps forts, ses noms de bataille et ses dates clés.

Dans notre mémoire, des liens se tissent subrepticement entre Fukushima et Hiroshima, entre le Pacifique et le neutron, entre les atolls polynésiens et les nuages biélorusses. Un champignon passe et s’étire mollement dans le ciel. Les artistes ont eu tout le loisir de s’attarder sur le phénomène, qu’en est-il ressorti? Explication avec Bénédicte Ramade, historienne de l’art spécialiste d’écologie.

1. Au départ, une déflagration, dans le bon sens du terme. La libération massive d’énergie, les radiations nucléaires, les particules explosives, tout cela en a interloqué plus d’un. Un groupe de poètes et de peintres s’est formé dans la patrie du futurisme, vers 1950 en Italie, autour de Enrico Baj et du Manifeste Boum.

Ce «mouvement d’art nucléaire» a réussi à fédérer des artistes tels que Arman, Yves Klein, Asger Jorn ou Piero Manzoni. Leur but premier n’étant pas de faire l’apologie de l’atome, entendons-nous bien, mais plutôt d’exploser les formes picturales.

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2. Dans les années 1960, en Grande-Bretagne, l’inventeur du Pop art Richard Hamilton et son jeune collègue David Hockney partent en campagne contre le chef du Parti travailliste Hugh Gaitskell sous prétexte qu’il refuse le désarmement unilatéral. Aux Etats-Unis, Andy Warhol se fend d’une Bombe atomique qui rejoint les séries innombrables de l’artiste.

Le critique Nicolas Bourriaud avance une hypothèse:

«La sérialité du Pop n’est pas uniquement une traduction de la production de masse, mais aussi celle de la réaction en chaîne de l’explosion atomique, l’image d’un monde décomposable à l’infini par la fission nucléaire.»

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3. Que se passe-t-il ensuite? On observe les décombres ainsi que le font certains artistes américains (Peter Goin, Mark Ruwedel) dans la pure tradition du paysage photographié.

On dépouille les archives militaires comme l’entreprend Michael Light pour sa série 100 Suns, au risque de l’esthétisation.

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4. Mais revenons à nos nuages.

En 2007, le photographe Jürgen Nefzger reçoit le prix du Jeu de Paume pour une série intitulée Fluffy clouds

Nous avons demandé à Bénédicte Ramade, historienne de l’art spécialiste d’écologie, de nous éclairer un peu sur ce travail.

«Jürgen Nefzger a photographié des paysages européens dans lesquels apparaissent des édifices liés au nucléaire, des centrales ou des lieux de retraitement de déchets. Il a aussi réalisé un film en Espagne autour d’une super centrale qui n’a jamais fonctionné.

Nefzger est un observateur politisé, mais qui préfère proposer une image ouverte plutôt que de tenir un discours péremptoire sur la sortie du nucléaire. Ses nuages sèment le doute. S’agit-il uniquement de vapeur d’eau? Est-ce un élément naturel ou un artéfact?


«D’autres artistes ont des approches différentes: quand il s’agit du nucléaire militaire par exemple – dans les plaines du Nevada, ou suite à la catastrophe de Tchernobyl, une esthétique du retour à l’état sauvage voit le jour. Les catastrophes ménagent des territoires d’exclusion.

Paradoxalement, ces zones honteuses deviennent des réserves naturelles, aussi belles que dangereuses. A Tchernobyl, Peter Cusack a enregistré la résurgence du chant des batraciens autour de la centrale, le résultat est prodigieux.

«Quand on évoque ce type de démarche artistique, on peut être taxé d’irresponsable, on ferait soit disant l’apologie de la catastrophe. Mais comment croire que les artistes soient si manichéens?

L’intérêt d’un travail comme celui de Nefzger est de montrer à quel point le nucléaire est aujourd’hui totalement infiltré dans nos paysages quotidiens, et comment on a réussi à se convaincre qu’il était domestiqué. C’est ce qu’évoquent les nuages dans ses images: une présence symptomatique.»


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