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Hypernova, le rock iranien en exil aux États-Unis

Les quatre membres d'Hypernova, de gauche à droite: Jam (basse), Raam (chant), Kami (batterie), Kodi (guitare) (DR).

Les quatre membres d'Hypernova, de gauche à droite: Jam (basse), Raam (chant), Kami (batterie), Kodi (guitare) (DR).

Pionniers de la musique underground à Téhéran, les quatre musiciens travaillent et vivent sous le même toit à Brooklyn, loin de la censure. Rencontre.

Leurs guitares sont américaines, mais leur rock'n'roll est né à Téhéran. «Les gens ont du mal à le croire quand on se présente», s’amuse Kami, le batteur du groupe Hypernova. En République islamique d’Iran, seule la musique traditionnelle est autorisée. «Pourtant, toute la musique qu’on écoute là-bas vient de l’Ouest», ajoute le musicien.

Comme les autres membres du groupe, Kami a développé son art dans la clandestinité. Amendes, destruction du matériel voire prison attendent les amateurs de heavy metal ou de rap, deux des musiques les plus en vogue dans les soirées interdites de Téhéran.

En octobre 2006, les quatre rockeurs persans ont un premier contact avec le public occidental à Amsterdam, lors d’un festival de musique dédié à l’Iran. Les autres musiciens, éduqués à l’étranger, n’en reviennent pas. «Vous venez de Londres?», est la question qui fuse le plus souvent. Non, ce son là vient tout droit de Téhéran. Ils expliquent comment, avec les rares disques et cassettes récupérés ici et là, ils ont créé leur musique, et citent Joy Division, Depeche Mode, The Strokes.

Quand une invitation au prestigieux festival texan South by Southwest leur parvient en 2007, le choix est vite fait. Il faut réussir sur scène, gagner le droit de rester aux Etats-Unis. A ce stade, c’est le succès ou le retour à la case départ, même si en Iran leur modeste public les supporte et ne manque aucun de leurs concerts. «Voir ces gars aspirer à une carrière internationale relevait de l’invraisemblable à l’époque», se souvient Amir, un proche du groupe. Qu’importe, la détermination et les opportunités extérieures auront raison de l’apparente folie du projet.

Le rock de l’Axe du mal

À leur arrivée au Texas, leur vie tient dans une valise. «Nous avions des problèmes de visa, quelques démos pourries enregistrées dans une cave, et surtout l’envie de ne pas retourner de sitôt en Iran!», se souvient Kami. L’immigration empêchant le concert au Texas, Hypernova fait finalement sa première scène américaine à New York.

Très vite, une vague médiatique révèle ces jeunes autodidactes aux textes engagés. Le groupe apparaît dans les colonnes du New York Times et passe sur MTV. Hypernova devient le premier groupe rock venu d’un pays étiqueté «Axe du mal» par l’administration Bush.

«Il faut être honnête, notre jeu était vraiment médiocre», confesse le guitariste Kodi, 22 ans et benjamin du groupe. Mais les textes du chanteur, Raam, sont en anglais et non en persan. Ils sont aussi politiques, forcément, ce qui séduit les critiques new-yorkais. «La dénonciation de la privation des libertés fondamentales en Iran et ailleurs sous-tend tous les textes», avance Kodi.

Le morceau Viva la Resistance, enregistré en 2008 mais sorti en 2010 sur l’album Through the Chaos, bouscule le régime des mollahs sans détour:

«Your theocratic neo-fascist ideology
Is only getting in the way of my biology
Your book says no! But my body wants more!
Oh lord won't help me I’ve lost control»

(«Votre idéologie théocratique et néo-fasciste
Ne fait que se mettre en travers de mon organisme
Votre livre dit non! Mais mon corps veut plus!
Oh Dieu ne m’aidera pas, j’ai perdu le contrôle»)

Des caves aux scènes

Le phénomène Hypernova prend de l’ampleur, les invitations se multiplient. Un premier maxi, Universal, est enregistré à Los Angeles début 2008. La même année, le groupe ne manque pas une seconde invitation au South by Southwest.

Avec les nouvelles scènes, le jeu évolue, autant que leurs compositions. Les premiers concerts donnés avec quelques semaines de pratique sur un instrument sont loin. «En Iran, j’ai attendu des mois pour avoir une batterie, se souvient Kami. Il a fallu que j’apprenne à jouer seul, avec quelques vidéos de Nirvana ou de Queens of the Stone Age trouvées au marché noir».

À Téhéran, les concerts se jouaient en sourdine, dans des pièces isolées avec des matelas et des panneaux de fortune. Quelques dizaines de tickets étaient vendus sous le manteau, à des amis ou des proches attirés par la musique et le goût du risque. Aux États-Unis, les «gamins de Téhéran», dixit Kami, passent de l’ombre à la lumière, découvrent le jeu de scène en festival, les enregistrements en studio, le marketing.

En 2010, ils sont accompagnés des Yellow Dogs, exilés eux aussi depuis leur apparition dans le film Les Chats Persans de Bahman Ghobadi. C’est l’occasion de retrouver Looloosh et Koori, amis d’enfance, bassiste et guitariste d’Hypernova avant 2006: mineurs et sans passeport, ils n’avaient pu quitter l’Iran quand l’occasion s’était présentée.

Quatre ans et un Prix du jury Un certain regard plus tard, le rock clandestin de Téhéran prend sa revanche. Avec, entre autres, deux dates à guichets fermés au Canada. Une tournée américaine s’ensuit pendant l’été 2010.

Les Yellow Dogs sont aujourd’hui leurs voisins à Brooklyn, vivier de la musique new-yorkaise. «Brooklyn reste un coin génial pour travailler, lance Kodi. À Téhéran, un voisin peut vous dénoncer pour avoir joué de la musique. Ici, tous nos voisins jouent de la musique!»

«La résistance est au cœur de notre jeu»

Dans leur dernier maxi, Exit Strategy, des sonorités électro apparaissent; la poésie, l’amour deviennent prédominants. Difficile pourtant de se départir de l’image d’un groupe voué à la contestation politique. «Nos textes sont toujours politiques, assure Kami. La résistance est au cœur de notre jeu, c’est l’histoire d’Hypernova.»

Le groupe veut entamer une tournée en Europe en 2012: leur manager, basé à Berlin, doit s’en charger. Tout reste à faire: l’Amérique leur a donné une heure de gloire, mais la «machine du succès à l’américaine» est gourmande en nouveautés, tandis que l’Europe est plus ouverte d’esprit, «plus sensible à l’indie rock». Ils veulent rebondir plus près de leurs influences: le rock anglais. Hypernova, éternel expatrié? Kami répond en donnant le leitmotiv du groupe:

«On veut parler plus fort, être entendus plus loin.»

François Rihouay

Ecouter la musique d'Hypernova sur Spotify, Soundcloud ou Deezer.

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