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PIP, le boucher des vanités

Libby Copeland, mis à jour le 13.01.2012 à 5 h 22

Au Royaume-Uni, certains fustigent les femmes qui ont fait le choix de se faire implanter des prothèses et qui doivent à présent se les faire retirer à la suite du scandale PIP.

Un implant mammaire en gel de silicone défectueux de la société française PIP -Eric Gaillard/ Reuters

Un implant mammaire en gel de silicone défectueux de la société française PIP -Eric Gaillard/ Reuters

Le scandale européen autour des implants mammaires défectueux se poursuit. En décembre 2011, le gouvernement français a annoncé qu'il paierait l’explantation de 30.000 implants mammaires fabriqués par l’entreprise aujourd’hui disparue Poly Implant Prothèse (PIP). Environ 40.000 femmes portent ces implants au Royaume Uni, et des centaines de milliers d’autres dans le monde (mais pas aux États-Unis).

Après enquête sur le niveau de dangerosité de ces implants fabriqués avec de la silicone industrielle non conforme du genre de celle utilisée dans la fabrication des ustensiles de cuisine, le gouvernement britannique s’est déclaré contre leur enlèvement obligatoire mais a annoncé que le National Health Service [NHS, sécurité sociale britannique]–et, il l'espère, les entreprises privées de chirurgie esthétique–financeront l'opération des femmes qui voudront se les faire retirer.

«Elles savaient qu'elles comportaient un risque»

La BBC a récemment organisé un débat à la radio pour savoir si une telle utilisation des fonds du gouvernement britannique était appropriée. Tout comme dans les commentaires que j’ai pu lire autour d’articles portant sur ce scandale, la conversation radiophonique s’est immédiatement transformée en attaque personnelle contre les receveuses d’implants mammaires, à qui une chroniqueuse du Telegraph de Londres reprochait ce qui leur arrivait. «Ce sont des opérations de vanité et elles savaient qu’elles comportaient un risque», a asséné Cristina Odone, qualifiant les receveuses d’implants de «reines de beauté» ratées.

Dans le même esprit, une journaliste du Daily Mail a récemment dit des femmes qui s’étaient fait poser des implants:

«Comme elles doivent se reprocher leur narcissisme, leur désir vain et superficiel d’une poitrine plus grosse. Comme elles doivent se sentir idiotes

Wow. Laissons de côté un moment le fait que les femmes qui ont reçu ces implants mammaires ne pouvaient pas savoir qu’on leur mettait des prothèses de mauvaise qualité qui semblent présenter des taux élevés de rupture, provoquent des inflammations quand elles se rompent et sont peut-être associées à des cancers. Elles ne pouvaient pas le savoir parce que l’entreprise PIP l’avait caché. Comme on pouvait le lire dans le Guardian du 6 janvier:

«Le dirigeant de la société d’implants mammaires au cœur d’une panique sanitaire internationale a admis avoir utilisé du gel de silicone bas de gamme dans ses produits pour réduire ses coûts mais a déclaré à la police qu’il n’avait "rien à dire" aux femmes concernées, selon les sources françaises.

Interrogé par les services de répression des fraudes en novembre, Jean-Claude Mas, 72 ans, fondateur de Poly Implant Prothèses, a admis avoir utilisé une silicone non autorisée et confié que le personnel de l’entreprise avait eu pour consigne de le cacher aux inspecteurs…

Consulté au sujet des femmes qui se plaignent de problèmes de santé liés aux implants de mauvaise qualité, il a répondu: "Les victimes ne déposent plainte que pour recevoir du fric…Je n’ai rien à leur dire".»

Pourquoi leur santé serait moins importante?

Laissons aussi de côté pour l’instant le fait que certaines femmes ayant reçu ces implants se les ont fait poser après des mastectomies qui les avaient privées de leurs seins. Ne prenons en compte que celles qui se sont fait poser des implants mammaires pour ressembler davantage à des «reines de beauté». Rappelez-moi pourquoi leur santé est moins importante que celle des autres?

«La NHS soigne les gens qui jouent au rugby, par exemple» a souligné Charlotte Vere, fondatrice d’un think tank appelé Woman On, pendant l’émission de la BBC. «Elle a choisi de soigner les patients qui ont des maladies sexuellement transmissibles. Allons-nous porter des jugements moraux?»

On va se gêner. Ce réflexe se nourrit directement du dégoût que nous inspire ce qui est considéré comme un défaut typiquement féminin. Vanité, tu es la femme. Alors l’argument est le suivant: les femmes vaniteuses méritent tout ce qui découle de leur vanité, même si ces résultats incluent des conséquences en aucun cas prévisibles.

Le même genre de mépris fait défaut lorsqu’il s’agit de discuter, par exemple, d’un joueur de hockey spécialisé dans les bagarres dont le cerveau s’était transformé en poutine à cause du jeu violent dans lequel il excellait et dans lequel il avait choisi de faire carrière. Non, dans ce cas c’est de la tristesse, de la pitié et des appels à réformer ce sport que l’on entend.

Que dit notre culture aux femmes?

Quand des gens adoptent collectivement un comportement apparemment d’une telle absurdité, on peut choisir de les envisager d’un point de vue individuel et se dire, comme on est tenté dans ce cas: Quels imbéciles vaniteux! Mais on peut aussi considérer le nombre impressionnant d’individus qui commettent le même acte apparemment absurde et se demander si leur réaction n’est pas en réalité une réponse rationnelle à des circonstances irrationnelles.

Que dit notre culture aux femmes pour que la chirurgie plastique apparaisse à leurs yeux comme une bonne solution, même comme l’unique solution possible? Naomi Wolf écrivait il y a 20 ans que les femmes «subissent la chirurgie non pas en conséquence d’une vanité égoïste, mais en réaction raisonnable à une discrimination physique.»

Plus que de vanité, il s’agit pour ces femmes de réagir à un sentiment d’insuffisance, à un puissant mélange de honte et de peur de ne pas être la bonne sorte de femme. Il y a la peur de vieillir (c’est-à-dire de devenir invisible) et la peur de devenir laide (même chose). Il y a la peur d’être une femme trop grosse, celle d’être sous-équipée, de n’être pas une femme entière. Il y a ce message, transmis de toutes sortes de façons directes et indirectes, que nous ne sommes pas seulement des personnes avec des corps, mais que nos corps sont nous.

Il y a la peur des vêtements qui nous disent à quoi nous devrions ressembler au lieu que ce soit nos corps qui le dictent aux vêtements. Il y a ce sentiment omniprésent qu’être simplement une femme ne suffit pas, qu’être soi-même ne suffit pas, qu’il est nécessaire d’en enlever un peu ici et d’en rajouter un peu là, de ne rien montrer de tremblotant ou de dodu, de se conformer à un idéal de silhouette que l’on a absolument pas contribué à dessiner. Si ce désir d’être belle est «superficiel» il n’est pas l’apanage de ces femmes «vaniteuses». Cette attente de l’image de la femme, nous la partageons tous.

Libby Copeland

Traduit par Bérengère Viennot

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