Economie

Free mobile, une souris chez les nains

Eric Le Boucher, mis à jour le 11.01.2012 à 15 h 55

Free va contribuer à faire baisser les prix des télécommunications, mais la guéguerre entre opérateurs français ne permet pas de dégager un rival aux Apple, Google, Samsung...

Flickr Licence 2.0 SA by Hans S

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Quelle pub gratuite! J’ai peu de souvenir d’un tel mouvement de la presse pour un produit. Même les voitures qui sont quand même au centre de notre civilisation de la consommation, vu le prix qu’elles nous coûtent, n’ont jamais fait l’objet d’une telle couverture médiatique.

Les objets informatiques et télécoms sont sans doute à part: je me souviens que les nouvelles versions des logiciels Microsoft faisaient l’objet de grands articles, du temps de la gloire de cette firme. Les annonces d’Apple aussi, mais cette marque est particulière, elle a un incroyable capital de sympathie mondial, on l’a vu lors de la mort de Steve Jobs.

Donc l’abonnement Free mobile serait une «révolution», nous dit Le Monde, journal dont Xavier Niel, propriétaire de Free, est un des principaux actionnairess. Nous serions, dit en somme une partie de la presse, devant la Ford T des télécoms… Laissons les comparateurs puis les consommateurs dire. On verra si c’est avantageux de changer d’opérateur.

Pour prendre un peu de distance, il faut peut être brosser un panorama plus complet de cette industrie. L’électronique vit, chacun le sait, une vraie «révolution» depuis l’industrialisation des semi-conducteurs, il y a quarante ans. Après la révolution des moyens de calculs (l’informatique ou traitement de l’information), ce fut au tour des moyens de transmission des informations (les télécommunications) de connaître un bouleversement semblable. 

Le néant technologique français et européen

La France qui a raté l’industrie du calcul dans les années 1970, comme toute l’Europe, avait réussi un remarquable «saut  technologique» dans le téléphone du fait de la volonté de Pompidou puis surtout de Giscard de rattraper notre retard honteux (le fameux «22 à Asnières»).

Le gaullisme avait ses réussites (le nucléaire, lié aux militaires) mais aussi ses échecs (le téléphone, parce qu’il était fondamentalement «civil»). Ce saut a donné de l’avance à «la filière  télécoms» française dans les années 1980: 1) des équipementiers fabricants des  centraux numériques et 2) des opérateurs équipés de réseaux modernes.

Je rappelle tout ça parce que la question de la «révolution» numérique est de savoir si l’Europe y joue encore un rôle. Hélas, nous, nous Français et nous Européens, sommes en train de retomber aujourd’hui dans le néant technologique. L’Europe n’avait pas d’IBM ni d’Apple mais elle avait Alcatel, Siemens, Ericsson puis Nokia. Toutes ces entreprises des équipements sont en train de mourir tristement au profit de l’Asie (reste Nokia).

Les opérateurs, eux, ont connu une autre «révolution», la révolution libérale; révolution qui, je le souligne pour l’histoire, avait été «importée» des Etats-Unis puissants dans l’informatique, pour casser les monopoles des télécoms où l’Europe était forte. Cette grande opération appelée «vive la concurrence!» est sur le point de réussir.

La seule différence est qu’elle ne se fait pas au profit d’IBM (un des instigateurs de la démonopolisation) mais des constructeurs de Corée et de Chine. La révolution libérale a conduit d’une part à privatiser les opérateurs sur des bases nationales et d’autre part à confier à Bruxelles la stratégie d’ensemble. Double bêtise. 

Cette ouverture des marchés européens des télécoms aurait du déboucher sur un schéma très différent de celui qui existe. La logique du Grand marché voudrait qu’apparaissent deux, trois ou quatre grands opérateurs de télécoms d’envergure européenne. Ils auraient été assez puissants pour couvrir chacun toute l’Europe et d’être conquérant dans le reste du monde.

Les erreurs de l'ouverture à la concurrence

Rien de tel ne s’est passé. Nous avons une concurrence limitée aux bases nationales, sans aucun opérateur de taille européenne. C’est un échec très grave qui concerne d’ailleurs toute la  libéralisation des industries dites «de réseaux»: télécoms, électricité, chemins de fer. On ne le dira jamais assez, il aurait fallu s’y prendre complètement autrement : fédéraliser la concurrence en l’ouvrant au lieu de la nationaliser.

Ajoutons, cela va compter pour la suite, une erreur historique de Bruxelles qui a été d’imposer dans les années 1990 des prix de cession des licences de téléphones mobiles (payés aux Etats nationaux) tellement élevés qu’ils ont rendu les opérateurs exsangues.

En conséquence, l’Europe et la France sont en train de tuer les opérateurs historiques, sans aucun bénéfices que dérisoires. La concurrence limitée à l’échelle nationale est faible, toujours trop faible, par construction.

Au total, on constate bien des baisses de prix des communications téléphoniques mais je ne suis pas sûr de la cause: à combien cette baisse est due à «la concurrence» si soudainement et si inhabituellement vantée par notre presse française, ou simplement à la formidable évolution technologique qui abaisse à vive allure les prix des composants semi-conducteurs? La baisse des prix vient-elle de la révolution libérale ou de la révolution numérique? Qu’on me le dise.

En France, nous ajoutons, bien entendu, notre «exception» qui concerne les structures et les marges. C’est ce qui complexifie beaucoup le tableau. Le point de départ est que France Telecom a été privatisée en conservant des fonctionnaires en grand surnombre. La firme est véritablement plombée  par des coûts de structures qui datent d’avant la révolution numérique.

Comme, d’autre part, elle a failli mourir avec cette sale histoire des licences de Bruxelles, elle tient à afficher des profits et des dividendes très élevés, disons aux normes du CAC40.

Pourquoi France telecom doit avoir des marges énormes

Conséquences: alourdie des deux côtés (ses coûts et ses profits), France Telecom doit avoir des marges énormes. Les concurrents SFR et Bouygues ont vite compris que le fromage était bien gros: conservons les mêmes marges ou presque et prenons un bénéfice tous les trois (d’où les accusations d’entente).

En clair, il y a évidemment de la place pour quelqu’un qui, jeune firme, a des coûts faibles, qui ne crée que le minimum d’emplois (pas de boutiques), investit mais moins. Il y a une place sur le fromage pour une souris de plus.

Le malheur est que la souris ne fabrique pas de fromage. Free va contribuer à faire baisser les prix, personne n’en doute, mais par business model, c’est une firme qui vient prendre une partie de la rente, qui investit a minima et qui reste bien au chaud sur le sol national.

On observe la même phénomène dans toutes les industries de réseaux: l’organisation purement nationale laisse place à un simulacre de concurrence qui permet à de jeunes entrepreneurs de s’enrichir très vite mais qui ne change rien au fond: l’Europe perd pied. 

Qui produit du fromage? Qui va investir dans les réseaux et dans l’innovation? France Telecom qui a assuré jusqu’à hier la modernité des réseaux le pourra-t-elle encore? Plus largement, l’Europe peut-elle, sur ces bases de concurrence nationale, reprendre une place dans la bataille mondiale du numérique? Ce sont les questions que pose avec justesse Didier Lombard, l’ancien PDG dans son dernier livre (L’irrésistible ascension du numérique, quand l’Europe s’éveillera, chez Odile Jacob).

L’innovation, la vraie innovation, va continuer. De ça aussi personne ne doute. Je lis qu’Apple va sortir cet été une Apple TV qui va intégrer la box Internet. Tout changera car la firme de Cupertino peut s’arranger avec les opérateurs télécoms directement et les intermédiaires comme Free — à moins d'un tournant stratégique, seront d’un coup, inutiles et contournés. Samsung fera vite de même.

Ce qu’on nomme la convergence (télé, ordinateur, téléphone) pourrait se recentrer sur la télé, l’objet domestique central des ménages. Quel groupe français, quel groupe européen est de taille à lutter contre les milliards de dollars investis par Samsung, les Chinois ou Apple dans la recherche-développement ? Aucun. 

Nous, on joue aux billes et une grande partie de la presse aime ça.

Eric Le Boucher

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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