Quand la Chine s’effondrera (version 2012)

Fin juin dans une usine de fabrication de drapeaux, derniers préparatifs avant les cérémonies marquant le 90e anniversaire du PCC, le 1er juillet 2011. REUTERS/David Gray

Fin juin dans une usine de fabrication de drapeaux, derniers préparatifs avant les cérémonies marquant le 90e anniversaire du PCC, le 1er juillet 2011. REUTERS/David Gray

Je l’admets, je me suis trompé en annonçant la chute du Parti communiste pour 2011, mais seulement d’un an.

Mi-2001, j’avais annoncé que l’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) provoquerait, dans les 10 ans, la chute du Parti communiste. C’est ce que j’avais prédit dans mon livre The Coming Collapse of China, «La Chute prochaine de la Chine». Une décennie a passé; le Parti communiste est toujours au pouvoir. N’empêche, je persiste et signe.

Pourquoi le régime a-t-il survécu? D’abord parce que même si le gouvernement central chinois a promis en 2001, en entrant à l’OMC, d’ouvrir son économie et de respecter les règles du jeu, il a réussi à se soustraire à nombre de ses obligations. Et la communauté internationale s’est globalement montrée tolérante envers les écarts de la Chine. Résultat: Pékin a pu protéger une grande partie de son marché intérieur de la concurrence étrangère tout en dopant ses exportations.

Après son entrée à l’OMC, la Chine a fait preuve d’une redoutable efficacité pour développer son économie, elle est presque parvenue à retrouver la croissance à deux chiffres qui était la sienne avant la quasi-récession de la fin des années 1990.

L'âge d'or est révolu

Les spécialistes sont nombreux à estimer que la Chine pourra maintenir de tels taux de croissance indéfiniment. Justin Yifu Lin, économiste en chef de la Banque mondiale, pense par exemple que le pays peut gagner 8% par an pendant encore au moins 20 ans et le Fonds monétaire international a prédit que l’économie chinoise dépasserait celle des Etats-Unis d’ici 2016.

N’y croyez pas. Si la Chine a réalisé de meilleures performances que d’autres, c’est parce qu’elle a connu un super-cycle d’au moins trois décennies, grâce surtout à trois facteurs. Il y a d’abord eu les politiques de réformes et d’ouverture initiées par Deng Xiaoping –elles ont transformé le pays. Et puis l’ère Deng Xiaoping a coïncidé avec la fin de la Guerre froide, qui a permis l’abolition des barrières politiques au commerce international. Enfin, tout cela a eu lieu alors que la Chine profitait de son «dividende démographique» et donc d’une croissance extraordinaire de sa main d’œuvre.

Mais l’âge d’or chinois est révolu. Les conditions qui ont favorisé son émergence ont disparu ces dernières années ou sont sur le point de s’éteindre. Premièrement, le Parti communiste a tourné le dos aux politiques progressistes de Deng Xiaoping. L’ère Hu Jintao, le dirigeant actuel, est en réalité marquée par un retour en arrière. On a assisté, surtout depuis 2008, à une renationalisation partielle de l’économie et les opportunités pour les entreprises étrangères ont fondu.

Le boom a pris fin avec l'effondrement des Bourses

Pékin a par exemple durci les conditions d’acquisition pour les étrangers, érigé de nouvelles barrières comme les règles sur l’«innovation indigène» et maltraité des sociétés dominantes sur le marché, comme Google. En renforçant les entreprises d’Etat, dites «champions nationaux», au détriment des autres, Hu Jintao a renoncé au paradigme économique qui a fait le succès du pays.

Deuxièmement, le boom mondial des deux dernières décennies a pris fin en 2008 quand les Bourses du monde se sont écroulées. La période de bienveillance inhabituelle, durant laquelle la communauté internationale avait tenté d’intégrer la Chine dans le système et donc tolérer ses politiques mercantiles, a pris fin avec le tumulte de l’année 2008.

Chaque nation veut désormais exporter davantage et, en ces temps où règnent protectionnisme et commerce administré, la Chine ne sera pas capable de fonder sa prospérité sur ses exportations comme elle l’a fait pendant la crise financière asiatique de la fin des années 1990. Elle dépend plus du commerce international que quasiment toutes les autres nations. Des tensions commerciales ou un déclin de la demande mondiale lui feront plus de mal qu’aux autres. Le pays pourrait ainsi être la plus grande victime de la crise de l’Eurozone.

Troisièmement, si la Chine a profité pendant l’ère des réformes d’une des meilleures courbes démographiques, elle va bientôt connaître l’une des pires. Les démographes chinois comme étrangers prévoient une stagnation de la main d’œuvre chinoise en 2013, peut-être 2014, mais ses effets se font déjà sentir: les salaires augmentent, et cette tendance finira par saper la compétitivité des usines du pays. Paradoxalement, la Chine manque d’habitants susceptibles de déménager en ville, de travailler dans les usines et de faire tourner son économie. La démographie n’est peut-être pas le destin mais elle est en train d’ériger des barrières à la croissance.

De mauvais indicateurs

Non seulement l’économie chinoise ne bénéficie plus de ces trois circonstances favorables, mais elle doit en plus se remettre des maux (inflation et bulle d’actifs) causés par l’exubérant plan de relance de l’économie mis sur pied par Pékin en 2008 et 2009, le plus important jamais vu au monde (plus de 1000 milliards de dollars rien qu’en 2009).

Depuis fin septembre, les indicateurs économiques –consommation d’électricité, commandes industrielles, croissance des exportations, ventes de voitures et prix des logements pour ne citer qu’eux– montrent que l’économie se stabilise ou se contracte. L’argent a commencé à quitter le pays en octobre et les réserves de devises étrangères de Pékin s’amenuisent depuis septembre. 

Résultat, on se dirige soit vers un krach, soit, c’est plus probable, vers un déclin qui s’étalera sur plusieurs décennies, à la japonaise. Quoi qu’il en soit, les troubles économiques coïncideront avec une agitation croissante de la société chinoise.

Les mouvements de protestation sont non seulement de plus en plus nombreux, il y a eu 280.000 «incidents de masse» en 2010 selon les statistiques officielles, mais aussi de plus en plus violents, comme l’a montré la vague récente de révoltes, d’insurrections, de saccages et d’attentats.

Le changement social s'accélère

Incapable d’apaiser le mécontentement social, le Parti communiste a choisi de jouer la carte de la répression, à un niveau que l’on n’avait pas connu durant ces deux dernières décennies. Police et armée ont par exemple été déployées en masse dans les villes et villages du pays et quasi toutes les formes de communication et les médias sont désormais davantage surveillés. Sans surprise, «contrôler» et «restreindre» ont été désignés par les internautes comme les mots les plus populaires en Chine en 2011.

Cette intransigeance a jusqu’à maintenant permis au régime de rester stable, mais ceci ne pourra pas durer dans une société de plus en plus moderne, où la plupart des habitants ne semblent plus croire qu’un parti-Etat demeure la bonne formule. Le régime a clairement perdu la bataille des idées.

Le changement social s’accélère dans la Chine d’aujourd’hui. Le problème pour le parti au pouvoir, c’est que même si les Chinois n’ont dans l’ensemble pas d’intentions révolutionnaires, l’expression de leur mécontentement social peut avoir des implications révolutionnaires en cette période ultra-sensible.

En bref, la Chine est beaucoup trop dynamique pour les dirigeants du Parti communiste. En 2012, quelque part dans le pays, dans un petit village ou dans une grande ville, un incident va devenir incontrôlable et se propager à la vitesse grand V. Où qu’ils vivent, les Chinois partagent les mêmes idées: il ne faudra donc pas s’étonner s’ils réagissent de la même façon. Ils ont déjà agi à l’unisson –c’était en juin 1989, bien avant l’avènement des médias sociaux, des manifestations ont éclaté dans environ 370 villes chinoises, sans coordination nationale.

L'exemple des printemps arabes

Le phénomène qui a balayé le nord de l’Afrique et le Moyen-Orient en 2011 nous a montré que la nature du changement politique lui-même était en train de changer à travers le monde, déstabilisant les régimes autoritaires qui semblaient les plus stables. La Chine n’est en aucun cas à l’abri de cette vague de soulèvements populaires, comme l’a rappelé la réaction brutale des autorités à la révolution de «jasmin» locale. Le Parti communiste profitait jadis de la mondialisation, il la subit maintenant.

La Chine va-t-elle pour autant s’effondrer? La faiblesse n’empêche pas certains gouvernements de se maintenir de longues années. Les spécialistes de la science-politique, qui se plaisent à expliquer l’inexplicable, disent que pour qu’un régime s’effondre, il faut que toute une série de facteurs soient réunis, et que les deux plus importants manquent à l’appel dans le cas chinois: un gouvernement divisé et une opposition forte.

Alors qu’il doit faire face à de plus en plus de défis, le Parti communiste entame une transition politique qui s’étalera sur plusieurs années et se trouve donc mal préparé pour affronter les problèmes qu’il rencontre. Il y a déjà des divisions au sein des élites du parti et la réponse léthargique de ses dirigeants ces derniers mois –qui contraste fortement avec la rapidité avec laquelle ils avaient réagi aux troubles économiques de 2008– montre que le processus de prise de décision se grippe à Pékin. La Chine a donc bel et bien un gouvernement divisé.

Quant à l’existence d’une opposition, l’effondrement de l’Union soviétique a quasi eu lieu sans. En ces temps bien plus mouvants, le gouvernement chinois pourrait se dissoudre comme les autocraties tunisienne et égyptienne. Comme l’a prouvé en décembre la «révolte ouverte» dans le village de Wukan, dans la province de Guangdong, les habitants peuvent s’organiser rapidement –ils l’ont déjà fait plusieurs fois depuis la fin des années 1980. A l’heure des révolutions sans leader, une machine bien huilée n’est plus indispensable pour renverser un régime.

Il y a peu, tout souriait aux mandarins de Pékin. Mais rien ne va plus aujourd’hui. Alors oui, je me suis trompé. Ce n’est pas en 2011 mais en 2012 que le puissant Parti communiste chinois tombera. On parie?

Gordon G. Chang

Traduit par Aurélie Blondel