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Pourquoi Pep Guardiola est trop parfait

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 16.01.2012 à 16 h 58

Sacré entraîneur de l'année, le coach du Barça a tant de qualités qu'il en devient agaçant.

Pep Guardiola, le 9 janvier 2012, lors de la remise du trophée d'entraîneur de l'année à Zurich. REUTERS/Christian Hartmann.

Pep Guardiola, le 9 janvier 2012, lors de la remise du trophée d'entraîneur de l'année à Zurich. REUTERS/Christian Hartmann.

Peut-on être l’homme le plus désiré par les femmes espagnoles, un très jeune entraineur à succès, un amateur de poésie et de musique, un exemple de modestie et de retenue, un dandy toujours à la mode, la personnalité catalane ET l'entraîneur de l’année, trophée qui lui a été remis lundi 9 janvier? C’est l’impossible équation qu’a réussi à résoudre Josep Guardiola, l’entraineur du FC Barcelone. A la tête de cette nouvelle génération d’entraineurs-managers plus professionnels et plus attentifs à leur image (comme José Mourinho, Villas Boas, Leonardo ou Allegri), Pep est devenu une vraie idole, un golden boy version années 2010, un messie dont le discours fait loi à Barcelone.

Success story

Auréolé de treize titres en trois ans, dont deux Ligues des Champions et trois Ligas, celui qui fut le cerveau sur le terrain de la première «Dream Team» de Johan Cruyff dans les années 90 a démontré qu’il était aussi capable de diriger une équipe depuis le banc. Et pas n’importe laquelle.

En 2008, alors qu’il entraine le Barça B en troisième division, Joan Laporta, alors président du Barça, décide de lui confier les rênes de la première équipe après le limogeage de Frank Rijkaard. Un immense défi pour ce très jeune et inexpérimenté entraineur de seulement 37 ans. Une défaite et un match nul lors de ses deux premiers matchs n’augurent rien de bon. Ce sera en fait son moment le plus difficile.

A partir de là, sa trajectoire est presque parfaite: triplé lors de sa première année, consécration de Leo Messi grâce au style de jeu qu’il met en place, 2-6 face au Real à Madrid et toute une série de succès aussi rapides qu’indiscutables. Dans un pays où le foot va au-delà de l’aspect purement sportif (comme le démontre la nouvelle carrière politique de l’ancien président Laporta), Guardiola devient le nouveau chouchou des Catalans et d’une partie des Espagnols.

Ce que l'on attend d'un chic type

Mieux, c’est un modèle de réussite professionnelle, un gentleman des temps modernes, le roi de la tendance vestimentaire et un symbole de l’amour du beau jeu. Tout ce que Guardiola touche semble se transformer en or. On discute de son élégance et de ses chemises, on loue sa modestie et son fair play, ses adversaires humiliés le remercieraient presque.

Son habitude de signer des contrats d’un an seulement tient tous les culés en haleine pendant de longs mois. Sandro Rosell, président du Barça, n’a d’ailleurs qu’un souhait à demander aux Rois Mages cette année. Gagner la Ligue des Champions? Voir Messi remporter son quatrième Ballon d’Or? Non, que Guardiola reste un an de plus, bien sûr.

Un climat d’admiration presque religieuse et béate quelque peu irritant. Il faut dire que Guardiola est passé maitre dans l’art du politiquement correct et du discours policé et bien pensant. Du «Je n’ai aucun mérite, ce sont mes joueurs qui sont excellents» à «Le match est très dangereux» [en parlant de l’Hospitalet, club de D3 qui sombra 9-0 au Camp Nou quelques jours après, NDLR] en passant par «Le Real est toujours une grande équipe» (après chaque humiliation infligée par les blaugranas), l’entraineur dit toujours ce que l’on attend d’un chic type.

Une communication toujours parfaitement huilée par une bonne dose d’humilité, de diplomatie, de respect et (diront certains) de mauvaise foi. Comme lorsqu’il rappelle, au moment où le parlement catalan lui remet la médaille d’or (une sorte de Légion d’honneur): «Je n’ai rien fait, j’ai simplement été choisi pour diriger le Barça». A d’autres, diront certains.

L’ennuyeuse perfection

La majorité y voit le signe d’une grandeur d’âme mais cela peut faire grincer des dents ses adversaires. A commencer par José Mourinho, dont l’arrivée au Real a définitivement assuré l’image de «gendre idéal» de l’entraineur catalan. Face au mythique «¿Por qué?» ou à son incomparable doigt baladeur, Guardiola passe (encore plus) pour un enfant de chœur.

Imaginez le charisme œcuménique et indiscuté de Zizou, la probité morale d’un Thuram et l’élégance et la distinction d’un Leonardo réuni dans la même personne. Vous avez un aperçu de l’aura quasi surnaturelle de Guardiola dans le monde du foot. A cela, ajoutez un méchant souvent colérique (Mourinho) et l’entraineur du Barça deviendrait presque la caricature d’un super héros de Marvel. Le nouveau Ferguson, celui qui a inventé l’équipe idéale sans avant-centre, le courageux téméraire qui a joué avec trois défenseurs au Bernabeu, l’intellectuel qui fréquente les cinéastes (son ami David Trueba), lit de la poésie (le poète catalan Miquel Martí i Pol lui a dédié l’un de ses ouvrages) et s’intéresse à la nouvelle vague indie de la pop catalane.

Un «Dalai prêt-à-porter, un sage prudent», comme l’appelle Trueba. Crackòvia, une espèce de Guignols catalan du foot, ne s’est pas trompé en le présentant toujours un livre à la main. Mourinho non plus quand il a réussi à évincer Jorge Valdano (le double merengue de Guardiola) du Real il y a quelques mois. «Il y a quelque chose de suspect à faire autant de manières», a du penser Mourinho, qui a toujours défendu son franc-parler. Une autre façon de dire que «son problème c’est qu’il veut toujours être parfait. Tiger Woods aussi voulait être parfait», comme l’avait très justement remarqué Zlatan Ibrahimović à propos de son ancien coach.

Tirades théorico-diplomatico-moralisatrices

Et il est vrai que la perfection plate et lisse de Guardiola arrive à être agaçante. Autant de gentillesse, de réussite et de mérite font de lui l’un de ces personnages que l’on aime haïr, comme les américains le font avec Gwyneth Paltrow ou Lebron James. «Au risque de l’infamie, le grand champion s’aventure au-delà des règles», écrit Ollivier Pourriol dans Eloge du mauvais geste. On ne verra jamais Guardiola sortir des sentiers battus ou s’aventurer hors des clous pour traverser la rue. C’est l’enfant sage, le garçon bien élevé, l’ami qui a toujours raison, la mesure dans un monde de démesure, d’arbitraire et de cruauté.   

«On ne peut qu’aimer Maradona. Plus il fait de conneries, plus on l’aime», écrit aussi Pourriol. Comme on préfère l’innocence idiote d’Obélix à la maturité d’Astérix, la folie inconsciente de Sherlock au conservatisme de Watson, la furie dionysiaque à l’idéal apollonien, le tennis «aristocratique» de McEnroe à celui «démocratique» de Borg (comme dit Deleuze).

Guardiola est énervant pour tous les fans de la vie chaotique de Maradona, des soirées arrosées de Ronaldinho, des kilos de Ronaldo, des coups de pieds acrobatiques de Cantona, ceux pour qui le football est une passion, un excès, un chaos aléatoire, une belle injustice et, pourquoi pas, un art. Mais surtout pas une morale, un objet de pensée ou d’étude, une philosophie, comme aiment à bassiner les culés (més que un club) et comme semble penser le «philosophe» Guardiola (comme l’appelle Ibrahimović, encore lui).

On y croit ou on y croit pas, on tombe dans la marmite en étant petit ou pas mais on n’en fait pas un modèle, une question métaphysique ou un objet d’apprentissage (n’en déplaise à Mr. Michel). La main d’Henry, le coup de tête de Zidane, la main de Dieu, le penalty de Panenka, le dénouement de la finale de la Ligue des Champions 98/99 en disent plus long sur le foot que toutes les tirades théorico-diplomatico-moralisatrices de Guardiola.

Se racheter une morale

Quand celui-ci répond que «le plus important c’est que Sarkozy et Merkel nous sauvent» quelques jours avant le clasico Madrid-Barça, il fait preuve de mauvaise foi et de toute la perversité du politiquement correct pour apparaitre encore comme Mr. Je-sais-tout. Il n’a évidement pas tort (dans le fond) mais cela semble bien hypocrite (ou vicieux) de brandir le fameux «Il y a des choses plus importantes que le foot» trois jours avant un match capital.

Il est clair qu’il y a des choses plus transcendantales mais ce n’est pas lors d’une conférence de presse que l’on va arranger la crise de la dette grecque. Les journalistes sont là pour parler foot et, quand le public regarde un match, rien n’est plus important. Guardiola le sait bien, il vit de ça.

Faire la morale sur la vacuité du sport n’est qu’une forme de pitié dédaigneuse propre aux privilégiés, qui le sont d’ailleurs grâce à cette même supercherie qu’ils dénoncent. Quand c’est Louis XVI qui veut se faire passer pour Robin des bois, Bill Gates pour Karl Marx ou Angelina Jolie pour Mère Teresa, la pilule passe moins bien. Cela s’appelle se racheter une morale ou prendre les gens pour des idiots.

Chef d’œuvre à l’envers

Pourtant, même dans ce cas, Guardiola est plein de bon sens. Polis, mesurés, brillants, les mots de l’entraineur sont toujours justes et admirables. Une excellence qui n’est pas habituelle dans le monde du foot mais qui rend le personnage assez terne et fade, agaçant pour certains. On pourrait parler des accusations de dopage quand il jouait en Italie, de son soutien (comme Zizou) au Qatar ou de son contrôle maniaque des médias (jamais d’interview), mais on ne va pas prétendre que le problème vient de là.

Guardiola est énervant parce qu’il ne fait jamais rien de déplacé, pas de «chef d’œuvre à l’envers», pour reprendre encore l’expression de Pourriol («Il n’appartient qu’aux grands hommes d’avoir de grands défauts», disait La Rochefoucauld). Il faut dire qu’il en fait déjà assez «à l’endroit». Et c’est surement ça qui finit par agacer. De la jalousie pure et simple, comme dit Dani Alves.

Aurélien Le Genissel

Aurélien Le Genissel
Aurélien Le Genissel (64 articles)
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