Monde

Le problème hongrois

Daniel Vernet, mis à jour le 11.01.2012 à 7 h 06

En 2000, quand les conservateurs autrichiens s’étaient alliés au parti populiste de Jörg Haider, la riposte européenne avait été immédiate. Aujourd'hui, l'Union semble au mieux paralysée, au pire indifférente face à Viktor Orban.

Viktor Orban, en 2006. REUTERS/Laszlo Balogh

Viktor Orban, en 2006. REUTERS/Laszlo Balogh

«Il y a un problème aujourd’hui» avec la Hongrie, a reconnu le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé. A vrai dire, le problème ne date pas d’aujourd’hui. Il remonte à avril 2010, avec la victoire de Viktor Orban et de son parti conservateur Fidesz, aux élections législatives. Avec les deux tiers des sièges au Parlement de Budapest, le Premier ministre, un ancien militant contre le régime communiste, peut changer la Constitution et faire voter des lois sans égard pour l’opposition. Et il ne s’est pas gêné.

La nouvelle Constitution est entrée en vigueur le 1er janvier. En elle-même, les changements qu’elle introduit sont plutôt symboliques. La République de Hongrie devient simplement la Hongrie, pour souligner l’héritage millénaire de ce pays. Mais là n’est pas l’essentiel.

Le problème auquel fait allusion Alain Juppé tient dans diverses lois votées par le parlement qui limitent singulièrement les libertés publiques. La réforme du système judiciaire s’attaque à l’indépendance des juges. Le gouvernement s’en est pris aussi à l’indépendance de la Banque centrale. La loi sur les médias limite la liberté de la presse et la dernière radio indépendante de Hongrie vient de perdre sa licence. La loi sur les cultes est une des plus restrictives d’Europe.

L'exaltation du nationalisme

Tous ces thèmes sont communs à Fidesz et à Jobbik, le Mouvement pour une meilleure Hongrie, un parti d’extrême droite, antisémite et hostile aux Roms, qui a fait près de 17% aux dernières élections. Viktor Orban chasse sur les mêmes terres en prétendant le combattre et en refusant de s’allier avec lui. Il n’en a en effet pas besoin. La nouvelle loi électorale découpe les circonscriptions de telle sorte qu’avec un tiers des suffrages, le Fidesz de Viktor Orban aura la majorité au Parlement. Elle permet aussi à tous les personnes d’origine hongroise, citoyennes d’un autre Etat, de voter en Hongrie.

C’est le deuxième grand volet du «changement de régime» revendiqué par Viktor Orban, avec les entorses aux libertés publiques: l’exaltation du nationalisme. Pour les conservateurs, la racine du malheur hongrois remonte au lendemain de la Première Guerre mondiale. Le traité de Trianon, en 1920, a amputé la «grande Hongrie» issue de l’empire austro-hongrois des deux tiers de son territoire et de 60% de sa population. Des minorités hongroises se sont retrouvées dans les Etats voisins, Slovaquie, Serbie, Roumanie…

Viktor Orban ne veut pas changer les frontières. Plus exactement, il le voudrait bien mais il ne le peut pas. Les frontières européennes ont été figées par la Deuxième Guerre mondiale et quand certains ont voulu les changer, le résultat a été les guerres yougoslaves des années 1990. Mais Viktor Orban cherche à remobiliser tous les Hongrois d’origine autour de la Hongrie, en donnant le droit de vote à des citoyens de pays étrangers et en distribuant des passeports aux Hongrois d’origine partout en Europe.

L'Europe inquiète...

Le Premier ministre a d’autre part flatté les sentiments cocardiers de ses compatriotes en refusant, dans un premier temps, l’aide et surtout les conseils du FMI et de l’Union européenne, dont la Hongrie est membre depuis 2004, pour sortir d’une situation financière difficile léguée par les gouvernements socialistes précédents. Face à la baisse du forint, la monnaie hongroise, et aux besoins de financement de l’Etat, il a dû changer d’avis. Après avoir refusé de recevoir les envoyés du FMI, il a finalement entamé des négociations pour obtenir les 4,8 milliards d’euros dont il a besoin cette année.

Toutes ces décisions inquiètent les partenaires européens de la Hongrie et ont suscité aussi des interrogations outre-Atlantique. Le président de la Commission de Bruxelles, José Manuel Barroso, a écrit deux lettres à Viktor Orban pour attirer son attention sur l’incompatibilité de certaines réformes législatives avec le droit communautaire. Il s’est attiré deux fins de non-recevoir.

Le Parti populaire européen, la formation la plus importante du Parlement européen, qui regroupe le centre-droit, commence à trouver que le gouvernement de Budapest exagère. Mais il hésite à réprimander un de ses vice-présidents qui se drape dans le suffrage universel pour justifier ses méthodes.

Le Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement, accaparé par la crise, semble insensible à la dérive hongroise. Au premier semestre de 2011, Viktor Orban a assumé la présidence tournante de l’Union européenne en toute tranquillité, sans qu’aucun de ses collègues européens ne fronce les sourcils.

... mais pas pressée

Ainsi prospère, en toute impunité, au centre de l’Europe, un régime autoritaire peu soucieux des principes et des valeurs de la communauté à laquelle il appartient. L’Union semble au mieux paralysée, au pire indifférente. En 2000, quand les conservateurs autrichiens s’étaient alliés au parti populiste de Jörg Haider, les avertissements n’avaient pas manqué. La riposte avait été immédiate. L’Autriche avait été quasiment mise en quarantaine. Et pourtant, cette alliance purement tactique n’avait eu aucune conséquence ni sur la politique de Vienne ni a fortiori sur le respect des libertés publiques.

Forts de cette constatation, l’UE et les partenaires de l’Autriche avaient dû piteusement faire marche arrière, au bout de quelques mois.

Les sanctions contre l’Autriche manquaient alors de base juridique dans le droit européen.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le traité de Lisbonne, dans son article 7, prévoit le cas où un pays membre enfreindrait les principes fondamentaux de l’Union. Le contrevenant pourrait voir son droit de vote suspendu dans les enceintes européennes.

Cet article peut-il s’appliquer à la Hongrie? Les parlementaires européens sont décidés d’aborder la question. Il reviendrait à la Commission de constater les infractions éventuelles aux règles de l’Etat de droit et au respect des valeurs démocratiques et aux chefs d’Etat et de gouvernement de prendre leurs responsabilités.

Mais ils ne semblent pas pressés de se pencher sur le cas hongrois, comme s’il était plus facile d’imposer des mesures d’austérité à des pays endettés que de rappeler à l’ordre un gouvernement qui se réclame du suffrage universel pour dévoyer le bien commun européen.

Daniel Vernet

» A lire aussi, sur le blog BD de Slate, Des Bulles carrées: La Hongrie se bordurise

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