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Iran: Ali Khamenei, le guide perdu

Ali Vaez, mis à jour le 09.01.2012 à 14 h 46

Pourquoi l'ayatollah-en-chef iranien est toujours à côté de la plaque.

Meeting conservateur à Téhéran, en novembre 2011. REUTERS/Raheb Homavandi.

Meeting conservateur à Téhéran, en novembre 2011. REUTERS/Raheb Homavandi.

Les Etats-Unis et l'Iran viennent, une fois de plus, de s'engager sur une trajectoire explosive – autour du Détroit d'Ormuz, le goulet d'étranglement le plus étroit du monde. Avec le spectre de sanctions toujours plus draconiennes planant au-dessus de ses exportations pétrolières, le régime iranien avait menacé à la fin décembre de fermer le détroit par lequel transite 30% de l'approvisionnement pétrolier mondial.

Les sommations iraniennes s'étaient heurtées à une rebuffade belliqueuse émanant de la Cinquième Flotte de l'US Navy, postée dans le Bahreïn voisin, et qui avait averti que toute perturbation du détroit «ne serait pas tolérée». 

Un tel échange cadrait parfaitement avec la nouvelle doctrine de politique étrangère d'Ali Khamenei, le Guide Suprême: l'Iran «répondra aux menaces par des menaces». Et la rhétorique incendiaire du régime a sans aucun doute attiré l'attention du monde, rappelant à l'Occident et à ses alliés dans la région combien le Golfe Persique est une poudrière où la moindre erreur de calcul risque de déclencher une guerre catastrophique.

Mais quand on menace de provoquer une récession mondiale, est-ce une manœuvre aussi futée que cela? En réalité, Khamenei – qui est en Iran l'arbitre ultime de la politique intérieure et des relations internationales – s'est révélé être un bien piètre analyste des lignes rouges établies par l'Occident à l'égard de son pays, et cette confrontation n'est que la dernière péripétie susceptible de remettre en question les calculs stratégiques du guide suprême.

Un but contre son camp

Car Téhéran pourrait certes bénéficier de cet ultimatum faisant flamber les prix du baril, mais un blocage du détroit priverait le gouvernement iranien de la moitié de ses revenus, envenimerait ses relations avec la Chine et le Japon, susciterait l'hostilité d'Oman et de l'Irak, ses derniers alliés dans la région, et pourrait facilement exacerber le conflit avec Washington jusqu'à un point de non-retour. L'Iran marquerait là un but – aux proportions épiques – contre son propre camp.

Que ces menaces soient sérieuses ou non, l’Iran s'adonne actuellement à un dangereux jeu de la poule mouillée. En à peine une semaine, la régime a mené un exercice militaire dans le Golfe et a fait état d'une nouvelle avancée dans son programme nucléaire, suscitant des inquiétudes à Washington, et alimentant les critiques va-t-en-guerre visant le Président américain Barack Obama et sa politique de sanctions.

Ces fanfaronnades sont-elles une stratégie payante pour l'Iran? L'histoire de la politique étrangère de la République Islamique est truffée de bourdes crétines, et rien n'illustre mieux l'incompétence stratégique de Khamenei que sa gestion de la crise nucléaire iranienne.

D'entrée de jeu, il y a près de 10 ans, la tempête déclenchée par les ambitions atomiques de l'Iran fut une bénédiction à peine voilée pour le guide suprême. Pour la première fois depuis la Guerre Iran-Irak, le régime avait de quoi revitaliser son esprit de corps* épuisé, rallier la nation sous le drapeau, renforcer le poids de l'Iran dans le monde islamique et faire se craqueler une coalition internationale hostile. 

Au départ, en 2003, le choc et l'effroi suscités par la destitution de Saddam Hussein en Irak avaient contraint l'ayatollah conservateur à préférer le compromis au conflit. Mais  quand les négociations avec les Européens n'avaient pas réussi à gagner le soutien des Etats-Unis, Khamenei en avait conclu que la «diplomatie nucléaire» avait tout d'un changement de régime officieux.

Un timonier enturbanné, borné et sénile

Le timonier enturbanné avait donc fait part de ses calculs nucléaires lors d'une réunion du Conseil Suprême de la Sécurité Nationale, en 2004.  Partant du fait que les États-Unis et leurs alliés n'avaient pas l'intention de trouver un modus vivendi avec la théocratie iranienne, Khamenei affirma que tout ce que la capitulation nucléaire allait entraîner, c'était davantage de pression sur les questions des droits de l'homme, d'encouragement du terrorisme et de contestation régionale.

Le régime de non-prolifération nucléaire semblait aussi profondément injuste, compte-tenu surtout de l’ambiguïté atomique d'Israël. Les fondements idéologiques du régime iranien, reposant sur un tiers-mondisme réchauffé et un universalisme islamique, sonnèrent aussi la résistance. Dès lors, l'idéologie fusionna avec des considérations stratégiques et fit incarner au programme nucléaire l'apothéose de l'audace révolutionnaire iranienne.

D'emblée, la stratégie de la corde raide nucléaire voulue par Khamenei sembla fonctionner. Mais même une politique victorieuse nécessite un ré-étalonnage constant – une aptitude dont manque cruellement ce guide borné et sénile. 

En 2005, des pragmatistes iraniens, au rang desquels Hassan Rowhani, alors membre du Conseil Suprême de la Sécurité Nationale, préconisèrent l'apaisement et avertirent des dangers d'un Iran tenu en embuscade devant le Conseil de Sécurité de l'ONU. Khamenei rabroua leurs propositions et leur passa un savon pour avoir succombé à l'intimidation occidentale. Pour lui, des divisions au sein de la communauté internationale allaient empêcher un tel renvoi. Un an plus tard, il obtint la monnaie de sa pièce et le dossier iranien fut en effet renvoyé devant le Conseil de Sécurité.

Comme un boomerang

Face à la menace de sanctions internationales, Khamenei joua de sa fermeté habituelle, en comptant sur la Russie et la Chine pour faire obstruction à des mesures supplémentaires. Encore une fois, il fit fausse route. La résolution punitive fut adoptée à l'unanimité.  Les manquements de l'ayatollah solitaire – alliés à la médiocrité diplomatique de Mahmoud Ahmadinejad et de son gouvernement – rapportèrent à l'Iran, les années suivantes, trois nouvelles séries de sanctions draconiennes.

Avançons rapidement sur 2009, quand les tièdes ouvertures d'Obama reçurent un accueil glacial de la part de Téhéran. Encore une fois, Khamenei se prit le boomerang de son intransigeance en pleine poire: la Maison-Blanche fit valoir de son «poing levé» que le régime iranien rechignait à la négociation, retourna l'opinion mondiale contre l'Iran et ouvrit la voie à de nouvelles mesures coercitives. En juin 2010, la résolution 1929 fut adoptée par l'ONU et imposa à l'Iran les sanctions internationales les plus sévères de toute son histoire.

Ces derniers mois, la stratégie américaine a débouché sur de nombreuses condamnations de l'Iran sur le plan international: la publication par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) de détails accablants concernant les possibles dimensions militaires des activités nucléaires iraniennes, des allégations portant sur un complot des mollahs visant à assassiner l'ambassadeur saoudien à Washington et la dénonciation du sinistre bilan du régime religieux en matière de droits de l'homme, ce qui déboucha sur trois résolutions de l'ONU en à peine quelques jours.

L'arrogance nucléaire de Khamenei n'a pas été sans causer de misères au peuple iranien. Engoncée par des sanctions et en proie à une gestion catastrophique, l'économie du pays est ruinée, son secteur financier est paralysé et son secteur énergétique est en ruines. Ce mois-ci, une énième menace malheureuse jurant de cesser le commerce avec les Émirats Arabes Unis a fait dévisser le rial iranien, qui atteint aujourd'hui, face au dollar américain, le taux de change le plus bas de son histoire.

Rêves atomiques inassouvis

Certains développements internationaux n'ont pas non plus été tendres avec le clan au pouvoir à Téhéran. Après la marginalisation des réformistes, les factions conservatrices du régime islamique s'engagent aujourd'hui sur la voie du fratricide politique. Dans le sillage des soulèvements dans le monde arabe, l'Iran a vu sa popularité s'effondrer dans la région. Le régime syrien, unique allié de Téhéran au Moyen-Orient, semble de plus en plus incapable de résister aux désirs de changement qui ont secoué toute la région.

Et même les anciens alliés de l'Iran au sein du Mouvement des non-alignés ont voté à plusieurs reprises contre l'Iran, que ce soit à l'AIEA ou au Conseil de Sécurité de l'ONU, voyant dans la quête nucléaire de Téhéran quelque chose de trop controversé pour une contrée censée devenir le porte-étendard des pays en voie de développement. Dix ans à peine après le début de la crise nucléaire, l'Iran se voit divisé au niveau national, diminué au niveau régional, et isolé au niveau international.

Non seulement les objectifs stratégiques de Khamanei se sont révélés fumeux, mais ses rêves atomiques demeurent inassouvis. L'Iran a beau fanfaronner sur l'installation de 50.000 centrifugeuses, le nombre de machines que le pays peut réellement faire tourner avoisine toujours les 8.000 et leur rendement ne cesse de décliner. La conception et la production en masse de machines plus sophistiquées ont elles aussi stagné.

En dépit de ces revers, Khamenei reste de marbre. Il importe davantage au guide suprême de préserver l'ordre idéologique de la République Islamique que de franchir le Rubicon nucléaire. Pour un dirigeant qui, selon la formule de John Milton, préfère «régner en enfer que servir au paradis», la capitulation est un suicide politique. Pour ce gardien de l'Islam politique, entouré de complaisance et d'hypocrisie, une victoire à la Pyrrhus a tout de la providence divine.

Dans ce contexte, que Washington croie en l'efficacité des sanctions pour limiter les ambitions atomiques de Téhéran relève de la naïveté. L'arrogance nucléaire de l'Iran est idéologique et la coercition ne peut donc pas en venir à bout. Au lieu de réitérer l'échec d'une politique consistant à pousser le guide suprême dans ses retranchements, l'administration Obama devrait viser la solution du moindre mal et s'en tirer ainsi avec les honneurs. L'objectif devrait être de freiner les périlleuses activités nucléaires iraniennes et de les soumettre à un strict contrôle international, en attendant qu'à Téhéran, les têtes redeviennent froides.

* en français dans le texte

Ali Vaez

Traduit par Peggy Sastre

Ali Vaez
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