Economie

Aux Etats-Unis, un avant-goût de reprise

Matthew Yglesias, mis à jour le 11.01.2012 à 9 h 18

Contrairement aux prédictions des oiseaux de mauvais augure, les États-Unis vont voir la fin du tunnel. Si l’Europe ne s'effondre pas.

Salon pour l'emploi, à Los Angeles, en 2010. REUTERS/Lucy Nicholson

Salon pour l'emploi, à Los Angeles, en 2010. REUTERS/Lucy Nicholson

Les prévisions économiques sont un piège à gogo. Les facteurs imprévisibles affectant «l’économie» sont tout simplement trop nombreux pour que quiconque puisse faire des prédictions exactes. Le tremblement de terre et la catastrophe nucléaire de Fukushima, par exemple, ont eu un impact macroéconomique nettement négatif dans le monde entier, et personne ne sait ce qui se tapit au fond des cœurs des banquiers centraux. En outre, si je connaissais vraiment les secrets de l’avenir, je gagnerais des fortunes en spéculant et en les gardant pour moi.

Cependant, l’application de la théorie économique devrait pouvoir nous aider à éviter l’erreur commune d’estimer simplement que l’avenir sera semblable au passé, et qu’après 18 mois de croissance molle nous sommes condamnés à encore plus de croissance molle.

Il est de bon ton de penser que la croissance relativement solide du quatrième trimestre aux Etats-Unis était un faux espoir, et que l’économie est condamnée à caler. C’est une erreur. Certes, nous ne sommes pas à l’abri d’imprévisibles et tragiques catastrophes, mais tragédie mise à part, nous devrions nous diriger vers une série de trimestres de plus en plus forts et vers une accélération de la croissance qui nous remettra sur le chemin du plein emploi.

Mon gourou pour cette prédiction s’appelle Karl Smith. C’est un économiste à l’University of North Carolina, l’un des auteurs du blog Modeled Behavior, l’une des rares sources à avoir su percer la couche de pessimisme de l’été dernier et à avoir prévu avec exactitude une fin d’année en hausse. Mais plus en profondeur, je suis la pensée de l’économiste suédois Knut Wicksell, mort depuis longtemps, dont les travaux sont si fondamentaux que les gens oublient parfois d’y revenir.

Wicksell avance qu’il existe un «taux d’intérêt naturel» où l’épargne est à l’équilibre avec les investissements, et où l’économie ne souffre ni d’inflation ni de surcapacité massive. Il y a récession quand le taux d’intérêt naturel tombe sous le taux d’intérêt réel.

Taux d’intérêt naturel et réel

L’épargne n’est plus dirigée vers les investissements et ne pousse plus l’économie vers l’avant, les entreprises et les ménages se contentent de thésauriser et l’économie cale, mettant employés et équipements au chômage.

Wicksell laisse la question de savoir pourquoi le taux d’intérêt naturel peut augmenter ou baisser ouverte, ses travaux ne peuvent donc pas déterminer une théorie causale des récessions. Mais dans des circonstances normales, les banquiers centraux peuvent remédier aux récessions en réduisant les taux d’intérêt afin de les rapprocher davantage du taux naturel.

Cela ramène l’épargne et les investissements à l’équilibre et assure que les ressources sont utilisées à bon escient.

Hélas, la crise financière que nous avons traversée a tiré le taux naturel très bas—au-dessous de zéro. La Fed ne peut pas fixer le taux d’intérêt nominal à moins de zéro, et refuse inexorablement de s’engager dans la variété de mesures «non orthodoxes» qui feraient baisser les taux réels, assurant ainsi un long et douloureux processus de reprise.

Ce qu’il est important de noter, cependant, c’est que chaque mois de reprise comble un peu plus le fossé entre le taux naturel et le taux fixé par la Réserve Fédérale. Le glissement à la baisse du taux de chômage, passé de 10,1% en octobre 2009 à 9,7% un an plus tard, puis à 9% en octobre 2011 et enfin à 8,6% indique que le taux d’intérêt naturel augmente.

Et si la Fed refuse de recourir à des stratégies exotiques pour faire baisser les taux, elle s’est engagée à maintenir les taux nominaux à leur niveau actuel jusqu’à la reprise économique. Il n’existe pas de précédent précis à la situation que nous sommes en train de vivre, puisque la Fed n’a jamais atteint le zéro auparavant.

Mais le mécanisme de base du fossé qui se rétrécit entre les taux d’intérêts naturel et réel a joué lors de toutes nos reprises économiques après les récessions d’après-guerre, et la même logique s’applique aujourd’hui. Les améliorations en appelleront d’autres, et l’économie connaîtra une croissance rapide à mesure que les ressources inutilisées—travailleurs, machines, commerces—retourneront dans le monde des actifs. 

Retour à l'emploi

Concrètement, quelle forme prendra cette reprise? Le nombre de crédits bancaires, qui s’est effondré pendant la crise, repart à la hausse et va continuer sur cette lancée. Cela permettra aux Américains d’acheter plus facilement de nouvelles voitures et d’inverser la tendance à prolonger de quatre années la durée de vie moyenne des véhicules de tourisme aux États-Unis.

Les familles vont aussi investir dans d’autres bien durables—réfrigérateurs, machines à laver, etc.—qu’elles ont hésité à changer ou à remplacer par une version plus moderne. La crise immobilière a été suivie par un effondrement épique de l’immobilier neuf, ce qui nous met en réalité face à une pénurie de logements.

Mais chaque petite baisse du taux de chômage est un nouveau jeune adulte qui déménage du sous-sol de la maison de ses parents, ce qui stimule un retour à un niveau plus normal de constructions. Celles de logements collectifs ont déjà augmenté de 80% l'année dernière pour recevoir un probable flux de locataires, et il y en aura d’autres quand les gens auront le portefeuille mieux garni.

Cette reprise de l’activité économique permettra d’augmenter les recettes fiscales aux niveaux fédéral et local, et mettra un terme au cycle qui ralentit déjà des licenciements du secteur public. Le retour à l’emploi dans les secteurs du bâtiment, des biens de consommation durables et la reprise des fonctions de transport et d’entreposage qui y sont liées vont soutenir les revenus et provoquer une augmentation des dépenses dans le domaine des biens de consommation non durables, la restauration, les loisirs, l’hôtellerie et tout le reste. En d’autres termes, les jours heureux vont revenir.

Ne pas faire n'importe quoi

Rien de tout cela ne signifie que 2012 restera dans les mémoires comme la meilleure année de toutes. Il s’agit plutôt d’un sursaut de croissance de l’emploi à partir d’une base basse, pas d’une pénurie de main d’œuvre et d’une rapide augmentation des salaires telles que celles que nous avons connues à la fin des années 1990. Mais comparé aux quatre dernières années, cela aura des allures de magnifique essor économique.

À moins bien sûr que les législateurs ne nous mettent dans le mur. Si l’on imagine un monde où plusieurs millions de personnes passent du chômage au trajet quotidien pour aller travailler et où une foule de gens abandonnent leur colocation pour s’installer dans un logement à eux, alors il faut sans doute prévoir des hausses des prix du carburant, des loyers et autres produits de base.

Cela poussera temporairement l’inflation au-dessus des niveaux normaux et augmentera la pression sur la Fed qui sera tentée de resserrer son emprise sur la monnaie et de tuer le mouvement dans l’œuf. Les dernières déclarations de la banque centrale indiquent qu’elle ne le fera pas, mais elle n’a pas été aussi claire qu’elle l’aurait dû.

Parier que les législateurs ne vont pas faire n’importe quoi est plutôt risqué—l’élite de la Zone Euro a bien réussi à passer tout l’automne à prendre des décisions aussi saugrenues que contre-productives—mais sauf en cas de catastrophe naturelle destructrice pour l’économie, c’est une reprise qui se profile, pour peu que nous lui prêtions vie.

Matthew Yglesias

Traduit par Bérengère Viennot

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