Vous n'avez pas d'argent? Créez-le!

Money Money Money Lew57 via FlickrCC License by

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S'agit-il fabriquer soi-même une monnaie de singe dont, évidemment, personne ne voudra? Le raisonnement est bien sûr un peu plus subtil. Et pas du tout simple à comprendre.

Vous avez du mal à terminer vos fins de mois? Votre compte en banque est désespérément vide? Si vous aviez vécu au XIXe siècle, Guizot vous aurait sans doute lancé son fameux: «Enrichissez-vous!». En ce début de XXIe siècle, certains ont une solution encore plus simple: «Si vous n'avez pas assez d'euros, créez votre propre monnaie.» Tel était par exemple le message de Jean-François Noubel lors du TedX2011 à Paris.

Le conseil a de quoi laisser pour le moins pantois, voire carrément sceptique. S'agit-il fabriquer soi-même une monnaie de singe dont, évidemment, personne ne voudra? Le raisonnement est bien sûr un peu plus subtil. Et pas du tout simple à comprendre.

Voici une petite tentative de décryptage...

L'argent est rare. Mais au fait, pourquoi?

Pour les promoteurs de ces monnaies dites «libres», le système monétaire actuel mène obligatoirement à une concentration des richesses sur un nombre réduit de personnes, et à la raréfaction parallèle de l'argent pour les autres.

Exactement comme au Monopoly: au départ, chacun reçoit la même somme d'argent, mais seuls les plus chanceux peuvent investir dans des terrains, puis des maisons, et enfin des hôtels, dont la fréquentation (obligatoire bien qu'aléatoire) ruinera les autres participants. Et de fait, le jeu mène toujours à la faillite de tous les joueurs, sauf un, qui possède tout.

Impossible d'échapper à cette règle implacable: la banque ne distribuera pas de billets supplémentaires sans contrepartie!

De la même façon, dans la «vraie» économie, la monnaie reste un privilège régalien: autrement dit sa quantité est déterminée par un pouvoir suprême –la banque centrale, qui représente l'Etat– qui gère cette rareté.

S'il lui prend du reste de faire marcher la «planche à billets», autrement dit, de distribuer un peu plus de monnaie dans l'économie, l'inflation augmente: en d'autre termes, la valeur de l'argent diminue.

Lors du TedX, Jean-François Noubel avait fait une comparaison avec la respiration: chacun, a priori, peut respirer à sa guise. Mais serions-nous constamment obligés de respirer à travers une paille, et nous aurions l'impression que l'air est rare. Pire, nous deviendrions obsédés par cette asphyxie débutante. Peut-être même chercherions-nous à piquer la paille de notre voisin.

De la même façon, la rareté de la monnaie conditionne notre conception de l'argent et du rôle qu'il doit jouer et peut jouer.

D'où la proposition de Jean-François Noubel: débarrassons-nous de nos pailles, libérons l'accès à la monnaie de la même façon que l'accès aux fréquences radio a été ouvert il y a désormais trente ans, nous faisant passer de la pénurie de radios écoutables à l'abondance.

Rémunérer les talents inexploités

Pour Jean François Noubel, les partisans de son mouvement «thetransitioner.org», et bien d'autres (tel l'économiste belge Bernard Lietaer, ancien de la banque centrale de Belgique et l'un des concepteurs de la monnaie européenne), cette rareté de la monnaie n'a rien d'obligatoire. Car le travail et la créativité sont infinis, ou presque, et il n'y a donc aucune raison pour rationner la rémunération de ce qu'ils permettent de produire.

«Il existe tant de talents inexploités et de besoins inassouvis!», résume Sybille de Saint Girons, membre des «Valeureux», une sorte de société de conseil qui accompagne les organisations (associations, entreprises ou collectivités locales) qui désirent créer leur propre monnaie.

Simplement, la monnaie actuelle ne permet de rémunérer, à peu de choses près, que la richesse mesurée par le PIB, et non celle qui, tout en étant fort utile, ne produit pas directement de valeur ajoutée intégrée au système économique.

Le propos n'est en réalité pas si nouveau: l'économie de marché a toujours reconnu l'existence d'«externalités», positives ou négatives, qui enrichissent ou appauvrissent (la collectivité, ou l'individu), sans pouvoir être intégrées spontanément au système de prix.

Ainsi le coût des accidents de la route créés par la circulation automobile n'est pas pris en compte dans le prix des voitures. A l'inverse, que vous soyez un salarié extrêmement convivial et débrouillard pour réparer l'ordinateur de votre collègue ne vous permettra pas (ou fort rarement) de négocier un salaire plus élevé dans votre entreprise.

Le propos des «libres monnayeurs» est donc simple: pour rémunérer l'«intelligence collective» aujourd'hui dédaignée par les systèmes de rémunération, il suffit de créer de nouvelles monnaies. Utopie?

Monnaies locales, monnaies sociales, monnaies sectorielles, et… petites étoiles

Concrètement, il ne s'agit pas d'abandonner la monnaie actuelle, mais de lui donner plein de petits frères et soeurs. Monnaie, du reste, est un terme un peu pompeux puisqu'il peut aussi, tout simplement, s'agir de systèmes de gratification.

Ainsi, vous souhaitez le développement des logiciels libres parce que, justement, outre qu'ils sont «transparents», ils sont aussi, souvent, «gratuits»? Alors rémunérez leurs concepteurs avec une «monnaie» qui les satisfera mais ne videra pas votre compte en banque.

Parfois des «étoiles» sur un site Internet –comme les évaluations données aux vendeurs de sites d'enchères– suffiront à satisfaire leur ego en leur ouvrant la voie de la reconnaissance, voire de l'employabilité dans une entreprise… où ils seront mieux payés! D'autres fois, il faudra inventer autre chose: un système électronique d'échanges d'étoiles par exemple permettant à leurs bénéficiaires de se procurer d'autres services sur Internet: des services réalisés avec leurs logiciels, par exemple, ou de la musique en ligne.

Un peu comme le système actuel des SEL (systèmes d'échanges locaux) où l'on troque localement une heure de cours de maths contre des pots de confiture, à la différence près que ces nouvelles monnaies libres n'auraient plus nécessairement de frontières.

Mais comment remercier une secrétaire dont le bureau, toujours ouvert, sert de déversoir aux tensions des salariés? Comment remercier l'employé qui éteint les lumières le soir en partant et économise à l'entreprise de grosses factures d'électricité? Comment satisfaire le besoin de reconnaissance des bénévoles qui travaillent pour une association? Etc.

Là encore, les entreprises peuvent mettre en place des systèmes de reconnaissance des talents de leur personnel –qu'il s'agisse d'étoiles ou d'accès privilégié à des services internes à l'entreprise– qui valorisent –et développent– ce genre de comportements non spécifiés dans leur contrat de travail.

Les monnaies locales, bien évidemment, rentrent aussi dans ce schéma: il s'agit de favoriser les acteurs locaux de l'économie en leur réservant l'usage d'une monnaie non convertible à l'extérieur, et donc non utilisable à l'égard de leurs concurrents «extérieurs». On octroie donc une «valeur» supplémentaire à l'origine du fournisseur de biens et services. Dans d'autres cas, les monnaies seront «sociales»: au Japon, les fureai-kippu permettent d'échanger des services sociaux.

Ces monnaies libres sont-elles destinées à un avenir aussi resplendissant que le dollar, le yen ou l'euro? Non, puisque, par définition, elles resteront «spécialisées».

N'empêche: elles peuvent jouer un rôle non négligeable, surtout dans les sociétés en difficulté. Au Brésil par exemple, l'économiste belge Bernard Lietaer a proposé l'introduction d'une monnaie –le Saber– servant exclusivement à financer l'accès à l'éducation des enfants. A un coût bien moindre les subventions.

Catherine Bernard

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