Life

Presbytie: si loin, si proche…

Hugues Serraf, mis à jour le 12.01.2012 à 17 h 01

Autant l'admettre sans tourner autour du pot: vous êtes devenu «un vieux».

Nearsighted / RLHyde via FlickrCC License by

Nearsighted / RLHyde via FlickrCC License by

De toutes les dégradations du corps liées à l'âge –et je sais pourtant, en mon modeste milieu de quarantaine, que je n'ai encore rien vu (sic)– la presbytie est la plus déconcertante.

Voir moins bien de près! Ça n'a aucun sens. Courir moins vite, entendre moins bien, perdre le sommeil et la mémoire… OK. On conçoit. Les systèmes se fatiguent, les cellules se renouvellent moins rapidement, sinon plus du tout. Les organes tirent la langue…

Mais voir moins bien de près, enfin! Quelle idée!

Toute votre vie durant, vous vous forcez à vous approcher de ce que vous distinguez mal. Mieux: vous le faites par réflexe. Ben oui, un texte en tout petits caractères, genre contrat d'abonnement à SFR, c'est à quelques centimètres de vos mirettes que vous en appréciez vraiment les limites et les circonvolutions léonines. A l'usage de votre bigophone aussi, évidemment, mais c'est généralement après en avoir pris pour deux ans. Un peu tard, dirait le corbeau.

Le monde à l'envers

Avec la presbytie, c'est le monde à l'envers. Plus c'est près, moins vous voyez. Au début, d'ailleurs, vous avez tendance à vous focaliser (re-sic) sur la seule étrangeté du phénomène, surtout si vous êtes comme moi un ancien myope ayant investi une petite fortune dans une opération censée le débarrasser à jamais de ses lorgnons!

Un univers nouveau s'ouvre à vous: vous découvrez à quoi servent réellement les petites paires de lunettes à trois euros que l'on trouve dans les bazars, mais que vous aviez toujours cru réservées à ces collectionneurs de timbres trop maladroits pour pouvoir, simultanément, ranger un Penny Black dans son gros classeur et manipuler une lourde loupe de détective.

A vrai dire, et toujours au tout début, ça vous ferait même plutôt marrer, cette histoire de presbytie...

D'abord parce qu'à 0,5 dioptrie, elle n’est pas si dérangeante et qu'il suffit d’éloigner un poil plus qu'auparavant le journal ou le bouquin que vous êtes en train de lire, mais aussi parce que vous passez votre temps à vous bidonner en vous regardant dans le miroir de l'ascenseur, vos demi-lunes Afflelou sur le pif.

Vous êtes un... vieux

Las, une fois la nouveauté érodée, et la puissance de vos verres frisant les 1,5, c’est une autre paire de manches. Vous êtes, autant l'admettre sans trop tourner autour du pot, devenu «un vieux».

Oh, pas un vieillard, un «senior», un croulant... Non, vous n'en êtes pas encore là. Mais bien «un vieux»; un de ces types qui porte ses lunettes sur le bout de son nez histoire de ne pas avoir à les retirer chaque fois qu'il lève les yeux de son exemplaire de L'Art d'être grand-père dans la Pléiade pour observer rêveusement les falaises de Jersey.

Bientôt –c'est écrit– une aide-ménagère chichement rémunérée en chèques emploi-service viendra déposer une petite couverture écossaise sur vos genoux cagneux et tapotera, l'air faussement revêche, le gros oreiller contre lequel vous reposez vos lombaires usées. Un vieux, on vous dit…

Oh, je ne conteste pas que la presbytie comme processus biologique ne continue pas d'intéresser l'éternel étudiant de l'expérience humaine que vous avez su rester, gâteau d'anniversaire après gâteau d'anniversaire, mais une certaine angoisse commence à poindre.

Surtout lorsque vous vous rendez compte que vous ne pourrez bientôt plus vous en passer, de ces fichues lunettes. Et qu’il va vous falloir en trimballer constamment une paire, où que vous alliez, où que vous soyez, sauf à accepter de ne plus pouvoir déchiffrer la date de péremption d’un pot de yaourt au Franprix et à prendre le risque de mourir d'une intoxication alimentaire avant même d'en être arrivé à 3 dioptries.

Ce serait bête, parce que les surprises sont encore au rendez-vous, comme l'incroyable symétrie de la progression de votre handicap.

Oui, vos deux yeux vieillissent en même temps; votre acuité visuelle part en biberine au même rythme à droite et à gauche. Pourquoi? Mystère. Même les ophtalmos ne savent pas exactement.

«C'est comme ça, c’est tout», qu'ils se contentent de marmonner en haussant les épaules pendant qu'ils vous établissent une ordonnance pour des lunettes à cinq cents euros bien que rigoureusement identiques à celles de la droguerie du coin de la rue.

Un copain qui s’y connaît en mécanique comparait d'ailleurs ça l'autre jour à l'usure parallèle des rotules de direction d'une voiture, mais je n'ai pas trouvé l'analogie satisfaisante: lorsque j'étais normalement anormal et que c'était de loin que je ne voyais pas bien, mes yeux faisaient bien cavalier seul, non?

Bah, désormais, et c'est sans doute un avantage, je fais partie de ces gens qui peuvent se prêter leurs besicles les uns aux autres –un truc qui m'avait toujours fasciné, un peu comme si l'on pouvait demander ses chaussures ou son pantalon à n'importe qui, pourvu qu'il ait dépassé la quarantaine et possède déjà son propre exemplaire de L'Art d'être grand père. La vieillesse a beau être un naufrage, on n'a pas besoin de sombrer tout seul.

Hugues Serraf

NDLE: Cette vidéo est déconseillée aux âmes sensibles:

Retourner à l'article

Hugues Serraf
Hugues Serraf (165 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte