Monde

Pas de sympathie en Côte d'Ivoire pour Fofana

Temps de lecture : 3 min

Un entretien avec Théophile Kouamouo, directeur du magazine Objectifs Hebdo.

Lorsqu'il envoyait des menaces à la famille d'Ilan Halimi, Youssouf Fofana agissait bien souvent depuis Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Directeur du magazine abidjanais Objectifs Hebdo et ex-correspondant du Monde en Afrique de l'Ouest, Théophile Kouamouo analyse la façon dont les Ivoiriens «jugent» Youssouf Fofana et les autres protagonistes du procès qui a commencé à Paris le 9 avril.

Les Ivoiriens ont-il de la sympathie pour Youssouf Fofana, le chef du «gang des barbares»?

Théophile Kouamouo: -Pas particulièrement. La preuve est que son procès est médiatisé de façon minimale ici. Les quotidiens qui reprennent les dépêches AFP à ce sujet sont d'ailleurs minoritaires. Vu d'Abidjan, l'affaire Fofana est aujourd'hui une affaire franco-française. Elle n'a été intéressante ici que parce qu'elle mettait face à face les Etats ivoirien et français, lorsqu'il est venu se «réfugier» dans son pays d'origine en décembre 2005 et qu'il était question pour la Côte d'Ivoire de le «livrer», dans un contexte de tension extrême avec l'ancien colonisateur. A ce moment précis, Youssouf Fofana pouvait être récupéré par la rue abidjanaise. Face à l'Etat français, contre lequel le mouvement patriotique ivoirien avait de fortes rancoeurs, notamment après les affrontements de novembre 2004 [neuf militaires français avaient été tués après l'attaque de la base de Bouaké par l'aviation ivoirienne. Jacques Chirac avait alors ordonné la destruction des aéronefs du régime du Président Gbagbo], il pouvait être vu comme un fils du pays à défendre contre «l'adversaire». A cette époque déjà, Youssouf Fofana avait essayé de jouer cette carte, mais ça n'avait pas pris.

Comprennent-ils son «discours politique»?

T.K: -Je ne pense qu'ils ne s'y intéressent pas du tout, du moins pour l'instant. Je crois que les effets de ce type de discours sont forcément localisés. Il nécessite un certain nombre de prérequis idéologiques et environnementaux [liés au contexte français]. Il ne peut fonctionner que s'il y a une certaine assimilation des juifs à la classe dominante, et une mise en opposition avec une certaine idée de l'islam, «ciment» d'une masse présentée comme victime d'une forme de complot international. Des considérations qui sont étrangères au contexte ivoirien.

Pourtant les «escrocs» sont populaires à Abidjan?

T.K: -Je dirais qu'il y a une sorte de fascination populaire pour les «brouteurs», ces escrocs qui prospèrent sur le dos d'Occidentaux crédules avec qui ils entrent en contact de manière directe ou sur le web [Fofana a beaucoup utilisé l'internet pour faire parvenir ses demandes de rançon. Et harceler des parents d'Ilan Halimi]. Les «brouteurs» sont glamours: un certain nombre de stars du «coupé-décalé» [danse ivoirienne] sont issus de ce monde. Ils sont des sortes de «Robin des Bois» de l'ère de la mondialisation. Ils prennent de l'argent au monde riche pour venir distribuer à leurs «frères du ghetto». Ils participent au «remboursement» de la «dette coloniale». Il ne faut pas s'y méprendre: il n'y a derrière de telles considérations aucune idéologie construite. On aime bien le «brouteur» quand il vient «faroter» [expression africaine pour frimer] et redistribuer un peu d'argent, mais on ne se battra pas pour lui.

Pourquoi la police ivoirienne a-t-elle accepté de livrer Fofana?

T.K: -Ce n'est pas vraiment la police ivoirienne qui a livré Fofana. C'est le Président et le gouvernement ivoiriens, qui ont choisi d'appliquer l'accord de coopération judiciaire franco-ivoirien, malgré les ressentiments liées à la perception du rôle de Paris dans la crise ivoirienne [les partisans du Président Gbagbo ont accusé régulièrement la France de soutenir les rebelles. D'autre part, l'affaire de l'assassinat de Guy-André Kieffer, journaliste franco-canadien disparu en avril 2004 à Abidjan, n'a pas été résolue. Les juges français souhaitent notamment entendre Simone Gbagbo, la femme du chef de l'Etat ivoirien].

L'antisémitisme est-il développé en Côte d'Ivoire?

T.K: -Non, pas du tout. L'islam ivoirien est modéré, pragmatique et pas du tout porté vers une forme d'islamisme politisé qui importerait ici le conflit du Proche-Orient. Et la Côte d'Ivoire n'est pas, de toute façon, un pays musulman, mais un pays où l'on rencontre des musulmans, des catholiques et des évangéliques également, qui considèrent que bénir Israël est un devoir pour eux. De plus, la Côte d'Ivoire est une alliée historique d'Israël, depuis l'ère d'Houphouët-Boigny, le «père de la Nation» [au pouvoir de 1960 à 1993].

Les sentiments anti-français sont-ils encore à l'ordre du jour?

T.H: -Disons que la France n'est plus au centre du processus de sortie de crise en Côte d'Ivoire, depuis l'Accord Politique de Ouagadougou [signé en mars 2007, il a pour objectif de mettre fin aux affrontements entre le régime de Gbagbo et les rebelles qui contrôlent le Nord de la Côte d'Ivoire] qui «réafricanisait» le dossier. De plus, le président Jacques Chirac, qui cristallisait les rancœurs de la «galaxie patriotique» [Les «patriotes» sont les partisans du Chef de l'Etat] attachée au président Laurent Gbagbo, n'est plus aux affaires. Avec l'arrivée de Nicolas Sarkozy [en 2007], la relation franco-ivoirienne est plus distante, plus dépassionnée. Mais de sourdes rancœurs  demeurent et les passions peuvent se réveiller à tout moment.

Propos recueillis par Pierre Malet

Pierre Malet

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