Culture

La jeune génération défoncée du rap US

Eric Vernay, mis à jour le 09.01.2012 à 11 h 47

Si le rap américain a toujours noué une relation privilégiée avec les substances illicites, les stupéfiants tiennent une place toujours aussi importante dans la musique (et la vie) de la nouvelle génération.

Wiz Khalifa/magicarp via Flickr CC License by

Wiz Khalifa/magicarp via Flickr CC License by

«Smoke weed every day («fume de l’herbe tous les jours»), conseillait Nate Dogg sur l’album classique de Dr. Dre, véritable appel à la défonce intitulé The Chronic 2001 - la «chronic» désignant en argot West Coast la marijuana d’excellente qualité.  Comme le rock, le rap américain a toujours noué une relation privilégiée  avec les produits illicites, et ce n’est pas Bone Thugs-n-Harmony (Weed song), Nas (Blunt ashes), Cypress Hill (I wanna Get High), Three 6 Mafia (Where is da bud), Necro (I need drugs), Method Man & Redman (How High), ou Snoop Dogg (Stoner Anthem) qui diront le contraire.

Ces rappeurs aim(ai)ent la fumette, et s’en vantaient sur des hymnes à la défonce en forme de bras d’honneur hédonistes à l’interdiction du cannabis. Mais ces «stoner anthems» souvent festifs venaient en général après un album plus violent, les jeunes MCs préférant d’abord asseoir leur street credibility en mettant en avant leur vie de dealer de drogue. Dernièrement dans ce genre gangsta, on a eu la «trap music» de T.I, Young Jeezy, Rick Ross ou encore Waka Flocka Flame, bande-son essentiellement sudiste célébrant le trafic de coke. Parallèlement à ce genre de gros dur, carburant à la gonflette en BPM et à la mythomanie au flow ralenti, un mouvement plus introspectif et décontracté s’est immiscé dans le rap game.  A la cool.

Sur les pas platinés de Lil Wayne, Kanye West ou Drake, artistes-stars délivrant tous trois dans leurs textes un spleen infusé à différentes substances plus ou moins légales, de très jeunes rappeurs tels que Kendrick Lamar, A$AP Rocky ou Kid Cudi ont débarqué ces dernières années avec des mixtapes ou des albums complètement stone, fracassés de l’intérieur dès la naissance, décrivant leur expérience de la défonce un poil no-future dans des atmosphères tour à tour planantes, toxiques, engourdies et déjantées. Comme diraient Joeystarr et Kool Shen, «passe le oinj, y a du monde sur la corde à linge!» Le temps d’en rouler un petit, revue des effectifs de cette talentueuse génération rap dans les vapes, addict et addictive, qui regarde l’avenir entre deux lattes, les yeux plissés, avec la playlist Spotify qui va avec:

1.Earl Sweatshirt, esprit Jackass et cramé 

Agé d’à peine 17 ans, Earl Sweatshirt est le plus jeune membre d’Odd Future, le crew de Los Angeles qui a explosé en 2011. Nourri aux double-sens, aux blagues potaches et aux images violentes, le flow du rappeur est sombre et imprévisible comme un bad-trip.

Dans sa meilleure chanson à ce jour, Earl, le MC égrène ses passe-temps favoris, le plus souvent interdits aux moins de 18 ans: cuites et prises de drogues en tous genres constituent son environnement mental, pour s’adonner à des hobbies tels que le meurtre, le maniement d’armes, le découpage de corps et le viol. Dérangeante, la vidéo faite-maison de ce single trash montre comment Earl, mais aussi Tyler The Creator et leurs autres potes d’Odd Future, subissent des horribles effets secondaires (perte de dents et de cheveux) d’un produit fait maison. Esprit Jackass et cramé, un peu punk sur les bords.

2.A$AP Rocky le «Pretty motherfucker»

Révélé cette année par une mixtape à la nonchalance ultra-raffinée (Live.Love.A$AP), le très hype A$AP Rocky pratique un rap sous codéine. Outrageusement cool, le «Pretty motherfucker» autoproclamé a même tapé dans l’œil de RCA, qui l’a signé pour un montant de 3 millions de dollars. Sous des volutes lo-fi produites par Clams Casino et Beautiful Lou, le rappeur de Harlem, 24 ans, a lancé son buzz sur Internet avec un clip autoproduit, Purple Swag, dans lequel des filtres de couleur viennent documenter le trip de Rocky et sa bande de slackers new-yorkais, assis sur un fauteuil avec des bouteilles de purple drank.

Dédié aux légendes du rap de Houston, grands consommateurs de cette boisson à base de codéine et de promethazine, le purple drank, ou «syrup», a été popularisé par le Texan DJ Screw (mort d’une overdose de la mixture en 2000) et les groupes Three 6 Mafia et UGK (l’hymne Sippin on Some Syrup) dans les nineties, puis mentionné par des stars tels que Eminem, Ludacris ou Fat Joe, avant de connaître un regain d’intérêt à la fin des années 2000 grâce à des rappeurs tels que Lil Wayne (Me and My Drank, et la plupart de ses chansons), Drake (I’m on one) ou Nicki Minaj (Mind on my money). Egalement consommateur revendiqué de cannabis («rolling blunts, rolling doobies up, smocking section», énumère-t-il dans le morceau Peso) A$AP Rocky dédie Purple Swag à tous les gens «qui se défoncent régulièrement».

3.Wiz Khalifa, du rap enfumé, hédoniste et non-violent

Burn after Rolling, Kush and Orange Juice, Rolling Papers… Les noms de ses albums et de ses mixtapes en disent long sur les marottes du jeune rappeur de Pittsburgh: Wiz Khalifa raffole de la fumette, et ne parle quasiment que de ça. Fumer en draguant, fumer en conduisant, fumer pendant le sexe: s’il n’est pas en train de fumer un blunt ou un joint, c’est que le MC de 24 ans est en train de s’en rouler un autre, et un gros. Hédoniste, non-violent, high, le rap enfumé de Wiz Khalifa se la coule douce, laid-back, sur les plages de Californie ou devant un barbecue avec des belles filles.

Copain de fumette avec Snoop Dogg depuis peu, l’un de ses pères spirituels évidents, Wiz s’est même payé le luxe d’une virée cinématographique (en direct-to-video): sur les traces de Method Man et Redman, qui avaient marqué l’histoire de la stoner comedy hip hop avec leur très potache How High en 2001, le duo Wiz Khalifa/Snoop Dogg grille des spliffs à la chaîne dans Mac & Devin Go to High School. Et en assure la BO, riche en psychotropes, en THC et en nappes de synthé.

4.OverDoz, drôles et psychédéliques  

Avec un nom pareil, OverDoz a peu de chance de passer la douane sans une fouille corporelle intégrale. Le duo de producteurs du collectif californien non plus: ils se nomment THC! Drôles et psychédéliques, les OverDoz représentent, avec Kendrick Lamar et Odd Future, la nouvelle vague de la West Coast.

Comme leurs clips, dans lesquels on peut les croiser avec des yeux très dilatés, leurs chansons sont sous influence. Leur mixtape Live for, Die for sortie en 2011, commence d’ailleurs par un morceau dédié à la fumette d’avant concert: «We gotta get high before go on», scande le refrain de Before We Go On, avant de plaider pour la consommation de «kush»

5.Kendrick Lamar, no future défoncé pour oublier

Moins décontracté que ses camarades, Kendrick Lamar prend du recul sur son album Section.80, dans lequel il théorise sur la génération née dans les années 1980. Pour le MC de Compton (banlieue de Los Angeles, d’où vient Dr. Dre), lui et ses pairs consomment beaucoup de drogue parce qu’ils n’ont pas de perspectives.  

«Tu sais qu’on est les enfants du crack/Parce qu’on est nés dans les 80s» rappe-t-il dans la chanson A.D.H.D, (acronyme pour Attention deficit hyperactivity disorder) consacrée aux troubles de l’attention et à l’hyperactivité de la jeunesse, liés à la prise de substances telles que le syrup, les champignons, l’ecstasy, les calmants, «ou ce que vous voulez» («I'm in the house party trippin'/ Off my generation, sippin'/ Cough syrup like it's water/ Never no pancakes in the kitchen...») Constat amer, donc, pour un rappeur lucide, qui dit «fuck that» tout en se défonçant pour oublier.

6.Curren$y l'immaculé défoncé  

Ancien compagnon de label de Lil Wayne, Curren$y partage avec Weezy un goût prononcé pour la défonce. Wiz Khalifa, autre gros amateur de blunts et de doobies, fait partie de ses amis. Le prochain album de Curren$y, après les excellents Pilot Talk 1 & II en 2010 et de nombreuses mixtapes en 2011, s’intitulera The Stoned Immaculate, soit en VF «l’immaculé défoncé». Tout un programme que le MC de la Nouvelle Orléans déploie avec classe sur des instrus jazzy, psych-rock et hypnotiques la plupart du temps signées Ski Beats.  

«Some of my joints be tight/ some of my joints be fucked up/But all my joints gon' smoke/so G's gon get highed up» («Certains de mes joints sont serrés, certains de mes joints sont foirés/ Mais tous mes joints vont être fumés/pour que mes potes soient défoncés») rappe nonchalamment le «weed rappeur» de sa voix nasillarde sur le morceau High Up. «Nonchalant oui, mais je suis très conscient de ce que je fais», rassure ce fan éclairé de grosses cylindrées sur Verde Terrace (2011), sa dernière mixtape en date.

7.Kid Cudi, le spleen du fumeur de weed

Proche de Kanye West et de Drake, pour qui il a écrit avant de se lancer, Kid Cudi cultive un univers introspectif, baudelairien, totalement imprégné par les drogues et le spleen ou l’euphorie qui en découle. «Nous planons, nous les kids avec de l’espoir, car c’est mieux de faire face quand tu fumes» («And We Float/We Kids With Hope/Better to cope when you syoke»), rappe le MC de Cleveland, Ohio, dans l’hymne stoner I’m Hyyerr.

Ailleurs, la tête dans la lune sur ses deux LP formant le diptyque Man On The Moon, l’artiste de 27 ans confie ses multiples addictions, pour la marijuana notamment («Joli bouton vert dans mon sang», scande-t-il dans l’ode Marijuana), mais aussi pour la coke («Je me sens si bien je ne vais jamais arrêter», dans The End).

8.Danny Brown, le Kurt Cobain du hip hop

Révélé en 2011 avec son excellente mixtape XXX (meilleur disque de rap 2011 selon le magazine Spin), Danny Brown pratique un rap junkie, dopé aux substances toxiques jusqu’à l’overdose: alcool (Need Another Drink, Drinks on Me) mais aussi «pills», «weed» (Blunt After Blunt) et héroïne, le MC de Detroit semble consommer à peu près autant de drogue qu’il en vend («J’essaie de faire un réapprovisionnement en coke, je glande dans le coin et je fume un blunt avec mes potes» dans Re-Up). Sur l’ébouriffant Die Like a Rock Star, Brown annonce qu’il va probablement mourir comme une rock star, à la manière de Jimi Hendrix et Kurt Cobain, en se comparant à Brian Wilson, «expérimentant tellement que c’est un miracle qu’(il) soit toujours en vie». Destroy.

Eric Vernay

Eric Vernay
Eric Vernay (12 articles)
Journaliste
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