2011, annus horribilis pour la technologie

Tous nos appareils sont devenus plus compliqués. Et ce n’est pas près de s’arranger.

Un homme devant un écran d'ordinateur faisant des recherches sur internet- David Moir/ Reuters

- Un homme devant un écran d'ordinateur faisant des recherches sur internet- David Moir/ Reuters -

Si vous avez l’habitude de lire les chroniques relatives aux nouvelles technologies, il y a de fortes chances que vous ayez déjà été confronté à ce que j’ai coutume d’appeler le «syndrome de la très chère mère». Cela arrive lorsqu’un journaliste spécialiste en informatique (le genre de type capable de passer des heures à vous parler des dernières innovations en matière de routeurs sans fils) écrit sur un appareil de type Kindle ou iPad, c'est-à-dire destiné à séduire le grand public.

Il commence généralement par vanter l’intuitivité de l’interface et la facilité du paramétrage, mais finit par trouver que cette description ne suffit pas à rendre compte de la prodigieuse simplicité du produit. Il sort donc l’argument massue: c’est un produit si simple que même ma mère pourrait s’en servir.

Je suis à peu près certain de n’avoir jamais eu recours à cette technique, même si je n’en suis pas passé loin (excuse-moi, Papa!) et que je comprends que l’on y ait recours. Les personnes payées pour écrire sur les nouvelles technologies sont fondamentalement différentes des autres. Nous en avons conscience: nous sommes obsédés par les gadgets et nous sommes prêts à passer un temps fou à apprendre des choses compliquées si nous estimons que le jeu en vaut la chandelle.

Mais nous savons aussi que les vraies cibles des produits technologiques sont les gens «normaux» (comme on les désigne dans notre milieu) et nous sommes donc instantanément séduits par tout ce qui semble à même de démystifier la technologie auprès de ces utilisateurs.

C’est pourquoi les journalistes spécialisés adorent Apple et que ces cinq dernières années ont été si excitantes pour le secteur. Durant cette période, en effet, les fabricants ont enfin commencé à prêter attention aux gens normaux: avec le développement des smartphones, des tablettes, des applications et des media stores centralisés, on pensait que les ordinateurs allaient enfin devenir assez faciles à utiliser pour que toutes les mères de journalistes spécialisés puissent y avoir accès.

Moins de simplicité

Le problème est que, en 2011, toute cette belle simplicité a été jetée aux oubliettes. Cela a été une année horrible en matière de technologie: la quasi-totalité des appareils et services que j’utilise régulièrement se sont dotés de nouvelles fonctionnalités qui en ont rendu l’utilisation agaçante. Toute l’année, je n’ai vu qu’ajouts de fonctions, guerres de plateformes, standards concurrents, interfaces utilisateurs de plus en plus chaotiques… La complexité est apparue non seulement dans des endroits où je m’y attendais (comme sur Facebook, qui, comme à son habitude, a ajouté une avalanche de fonctions parfois secrètes se chevauchant les unes les autres), mais aussi dans d’anciens paradis pour gens normaux, comme le système d’opération Mac.

Il y a en effet dans Lion, le dernier système d’exploitation Apple, tellement de manières différentes de télécharger et de lancer des apps (sans parler de la nouvelle interface d’apps plein écran qui rend obsolète à peu près tout ce que vous saviez sur la manière d’utiliser votre Mac et nécessite l’apprentissage d’un système de gestes incohérents) que même si vous osez l’installer, mieux vaut ignorer tout ce qu’il offre de nouveau.

Pas de compatibilité entre les services

Mais ce ne sont pas seulement les produits individuels qui sont devenus plus difficiles à utiliser. En 2011, c’est tout l’écosystème technologique qui a été touché par cette tendance à l’entropie. Les appareils et les services ont eu de plus en plus de mal à fonctionner ensemble et le simple choix du produit à utiliser s’est transformé en véritable casse-tête. Certaines des questions les plus simples (Comment envoyer un message à un ami? Quel service vidéophone utiliser?) suscitent désormais immanquablement une certaine angoisse.

Imaginons que vous souhaitez voir des films et des séries en ligne. Vous faut-il vous abonner à Netflix, à Amazon Prime, à Hulu Plus, au câble, au satellite ou à encore autre chose? Réponse: ça dépend. Les variables influençant cette simple décision sont aujourd’hui si nombreuses (Combien d’heures par semaine passez-vous devant la TV? Souhaitez-vous voir des nouveautés ou des vieilleries? Y a-t-il des séries en particulier que vous ne voulez pas louper? Aimez-vous la TV en direct?) qu’il vous faudra souvent plusieurs heures avant de trouver la bonne solution.

Pire encore, vous aurez beau retourner le problème dans tous les sens, il est peu probable que vous puissiez trouver tout ce que vous désirez auprès d’un seul service. Dans le monde technologique d’aujourd’hui, il faut savoir faire des compromis. Il y a plein de manières quasi géniales d’obtenir ce que vous désirez, mais la perfection est un leurre. Et il en restera ainsi durant au moins plusieurs années.

Secteur des nouvelles technologies en pleine transition

Le principal problème est que le secteur des nouvelles technologies est en pleine transition entre les PC d’hier et les appareils mobiles de demain. Autrefois, le marché était dominé par une seule société, Microsoft, qui décidait librement de quelle manière les ordinateurs de millions de personnes allaient évoluer chaque année. Mais aucune société n’est encore parvenue au monopole de l’ère post-PC et, pour ce que nous pouvons prévoir de l’avenir, les nouveaux appareils resteront sous l’emprise de quatre ou cinq géants (Apple, Google, Amazon, Facebook et Microsoft).

Ces sociétés ayant des visions et des intérêts commerciaux divergents pour l’avenir, elles développent toutes des technologies similaires mais incompatibles entre elles. En 2011, Apple et Facebook ont ainsi lancé des services de messagerie de style BlackBerry destinés à remplacer les SMS traditionnels… mais aucun des deux ne permet d’envoyer de messages à l’autre. Dans le même ordre d’idée, il est impossible d’utiliser Facetime d’Apple pour avoir une conversation vidéo sur Skype (qui appartient désormais à Microsoft) ou Android, et il vous est impossible d’inviter quelqu’un dans votre bulle Google+ via Facebook.

Besoin de coordination entre les appareils

La multiplicité des appareils implique une gestion et une coordination constantes: de nos jours, beaucoup de gens (même les normaux) jonglent régulièrement avec trois ou quatre appareils. Mais chacun de ces appareils est un îlot: le numéro de portable gardé précieusement dans un e-mail professionnel archivé n’est pas nécessairement disponible sur votre téléphone au moment où vous en avez besoin.

Certes, il y a des applications (comme Dropbox) qui affirment faire en sorte que toutes vos données soient aussi bien disponibles sur votre ordinateur au bureau que sur votre portable à la maison, votre smartphone, voire votre tablette, mais le fait même qu’il faille installer une application pour cela témoigne de l’ampleur du problème.

Apple, Google, Microsoft et Amazon s’appliquent tous à me permettre de passer sans effort d’un appareil à un autre, mais, une fois encore, leurs intérêts divergents les empêchent de créer quelque chose qui marche tout simplement partout. En 2011, Apple a présenté iCloud, qui vous permet de synchroniser automatiquement vos données entre vos différents services… sauf, bien entendu, sur votre téléphone Android.

J’adore la façon dont mon navigateur Google Chrome retient tout ce que je fais sur chaque ordinateur: lorsque je sauvegarde un favori ou que j’ajoute une extension au navigateur sur mon PC portable, mon PC de bureau reçoit instantanément la même information. Mais il n’y a pas de Chrome pour iPhone, iPad, Windows Phone ou Kindle Fire et cela m’est donc inutile ici.

Trouver un moyen de synchroniser les services

Je pense qu’il y a de fortes chances que, à partir de 2012, des startups s’attaquent à ce problème. Le succès de Dropbox prouve que les gens veulent un moyen simple de forcer la compatibilité entre leurs différents appareils. À mon avis, cela ne se limite pas à une simple envie de garder ses fichiers disponibles en tout lieu.

J’aimerais un service qui joue le rôle de concierge entre mes différents appareils et services: pourquoi devrais-je avoir des listes et cercles d’amis différents sur Facebook et Google+? C’est absurde. Quelqu’un devrait trouver un moyen de synchroniser les deux.

Malheureusement, pour tout un tas de raisons techniques, le problème de la complexité sera difficile à résoudre pour les startups. C’est quelque chose que le marché devra résoudre sur le long terme: lorsqu’une certaine plateforme mobile et qu’un certain service informatique auront fini par dominer les autres, il sera plus facile de choisir la meilleure façon d’envoyer des messages, de regarder des vidéos et de synchroniser ses données entre ses différents appareils.

Mais Apple, Google, Facebook, Amazon et Microsoft se sont lancés dans une bataille qui va durer des années. Aucun d’eux n’est prêt à baisser les bras et il va falloir beaucoup de temps avant qu’un vainqueur ne se distingue vraiment. En attendant… Courage.

Farhad Manjoo

Traduit par Yann Champion

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L'AUTEUR
Farhad Manjoo, ancien chroniqueur high-tech à Slate.com, est désormais au Wall Street Journal. Vous pouvez toujours le suivre sur Twitter @fmanjoo Ses articles
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Publié le 08/01/2012
Mis à jour le 08/01/2012 à 18h48
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