Monde

La traite négrière reste un tabou

Pierre Malet, mis à jour le 07.05.2009 à 11 h 13

De Bordeaux aux côtes africaines

Après des siècles d'amnésie, la traite négrière sort de l'oubli. Tel est en tous cas le souhait des autorités françaises. En 2006, Jacques Chirac a décidé de faire du 10 mai la Journée de «commémoration nationale de l'esclavage, de la traite négrière et de leur abolition».

Le 10 mai 2009, quatre nouvelles salles seront inaugurées dans le musée d'Aquitaine: elles sont dédiées à l'histoire de Bordeaux et à son rôle dans le commerce atlantique et l'esclavage. En tout 800 m² sont consacrés au travail de mémoire, cela peut sembler à certains, un peu dérisoire. Et bien tardif. Nantes, autre grand port négrier a entamé bien auparavant son travail de repentance. De même, Liverpool a créé un musée de l'Esclavage dès août 2007. Mais peut-être plus qu'ailleurs, Bordeaux a toujours eu du mal à regarder son passé en face. Longtemps, seules les façades bourgeoises des hôtels particuliers du XVIIIème siècle trahissaient ce passé honteux. Des mascarons de «visages négroïdes» rendaient hommage à l'origine de la fortune des propriétaires de certains hôtels particuliers.

Les Girondins avaient beau jeu de déclarer que Bordeaux la catholique s'était moins livrée à cet «odieux commerce» que certaines villes protestantes. «La ville n'occupait que la seconde place du trafic négrier (11%), loin derrière Nantes (41 %)», estime Bordeaux Magazine. La traite n'aurait représenté que 5% de l'activité portuaire. Car avec le commerce triangulaire, Bordeaux exportait son vin aux Antilles et aux Amériques. Reste que si l'Aquitaine a pu vendre son «précieux nectar», c'est bien parce que des gens avaient grâce à la traite les moyens de l'acheter. D'autre part, de l'aveu même des édiles locaux, 500 navires bordelais ont déporté 150.000 noirs d'Afrique occidentale.

Très diplomate, Alain Juppé a écrit dans le dernier numéro de Bordeaux magazine, «Comme d'autres villes françaises et européennes de la façade atlantique, Bordeaux a été port négrier du XVIIème jusqu'au début du XIXème siècle. C'est un fait de l'histoire de notre ville. Depuis une dizaine d'années nous avons engagé une politique de «juste mémoire» qui consiste à mettre en lumière ces temps et ces pratiques condamnables, sans pour autant sombrer dans la culpabilité et jeter l'anathème sur de très lointains descendants de commerçants négriers».

Aujourd'hui, encore, le sujet est évoqué avec la plus grande difficulté. Lorsqu'il a voulu enquêter sur la question pour le mensuel Actuel, le journaliste Jean-François Bizot s'est heurté à l'hostilité de ses amis Bordelais, Nantais ou Malouins. Des dynasties connues préfèrent éviter le sujet. Selon lui, la famille Surcouf ne s'est pas contentée de se livrer à une résistance héroïque contre les Anglais.

Les plus beaux Esprits des lumières ont parfois développé des pensées que l'on aurait pu croire réservées à d'autres, moins éclairés. Ainsi Voltaire avait déclaré tout de go: «Enfin je vois des hommes qui me paraissent supérieurs à ces nègres, comme ces nègres le sont aux singes, et comme les singes le sont aux huîtres et aux autres animaux de cette espèce». Même l'auteur «De l'Esprit des lois», qui lui au moins n'avait pas investi dans ce commerce, a su ménager les intérêts économiques des puissances de l'époque. Jean Lacouture, son biographe (auteur de Montesquieu, les vendanges de la liberté-Le Seuil), rappelle qu'il avait établi une étrange tolérance pour l'esclavage dans les pays où... il faisait particulièrement chaud. Ce qui tombait à pic puisque c'est dans ces zones tropicales que se cultivait la canne à sucre, le «pétrole de l'époque».

En Afrique non plus, le grand déballage n'est pas au goût de tout le monde. Sur la côte Atlantique, bien des bourgeoisies locales ont un lien de parenté étroit avec des rois ayant vendu des Africains aux Occidentaux. Aujourd'hui, encore, une partie de l'hostilité entre des ethnies côtières qui ont «collaboré» et celles de l'intérieur du continent qui ont été déportées, est héritée de cette époque. D'autre part, de nombreux esclaves libérés se sont à leur tour livrés à la traite négrière, du Liberia en passant par la Sierra Leone ou le Bénin. A l'image de la famille de Souza, très influente au Bénin et au Togo. Ce qui n'a pas empêché l'un de leurs descendants, Mgr Isidore de Souza de jouer un rôle essentiel dans la transition démocratique au Bénin. «Tous les Béninois connaissent notre histoire familiale et cela ne provoque pas l'ire de grand monde. Beaucoup de gens considèrent que c'était un moyen comme un autre de se faire de l'argent» nous a déclaré Serge de Souza, directeur de publication au Bénin.

Les populations locales sont d'autant moins choquées qu'aujourd'hui encore des trafics d'êtres humains sont à l'ordre du jour. Chaque semaine dans la région de Cotonou, des trafiquants sont arrêtés. Ils transportent jusqu'au Nigeria, au Gabon et à la Côte d'Ivoire, des «enfants trafiqués» (pour reprendre la terminologie locale). Parfois leurs parents les ont vendus pour à peine 10 000 francs CFA (15 euros). «Cela n'excuse en rien la traite négrière du passé, mais la priorité c'est bien de combattre les trafics qui se déroulent aujourd'hui»  souligne l'écrivain Marcus Boni Teiga.

Plus au Nord, dans des pays comme le Sénégal et le Mali, le sujet est tout aussi délicat à aborder. Certaines ethnies, notamment les Peuls se sont livrées à des razzias. Des «djihads» qui n'aboutissaient pas uniquement à des conversions: il s'agissait aussi de fournir des esclaves au monde arabo musulman. Aujourd'hui encore, de l'Afrique de l'Ouest au Darfour, des Africains sont vendus par des marchands d'esclaves. Comme le note l'anthropologue sénégalais Tidiane N'Diaye, auteur du «génocide voilé» (Editions Gallimard), il est très difficile d'aborder le rôle du monde arabo musulman dans cette tragédie. «Très nombreux sont ceux qui souhaiteraient voir la traite arabo-musulmane recouverte à jamais du voile de l'oubli, souvent au nom d'une certaine solidarité religieuse, voire idéologique.» note-t-il.

Bien sûr, l'Afrique compte désormais de nombreux lieux mémoriels, comme l'île de Gorée au Sénégal. Mais près de la «porte du non-retour», les Occidentaux et les Antillais sont souvent plus nombreux à s'y recueillir que les Africains. «A part les intellectuels, peu de gens s'intéressent à ces questions» souligne l'écrivain Alain Ndaye. Au Nigeria, dans la région de Badagry, haut lieu de la traite négrière, un projet de mémorial a récemment vu le jour. Mais ses concepteurs prévoient d'y installer un terrain de golf, un casino, la réplique d'un bateau de négrier, des hologrammes des Jackson Five et des automates de musiciens africains. L'objectif étant bien entendu d'attirer de riches «Africains américains» sur ces terres à partir desquelles leurs ancêtres ont été déportés. Mis en colère par ce projet, l'historien nigérian Toyin Falola le résume ainsi: «Vous écrasez une larme d'un côté et de l'autre vous prenez une bière bien fraîche pour tout oublier».

Même en France, l'ambiguïté est bien souvent de mise. A Bordeaux, afin de montrer que les temps ont changé, un square Toussaint Louverture a été créé en 2003. Natif de Saint-Domingue (devenu par la suite Haïti), il est considéré comme un héros du peuple noir, l'un de ses premiers libérateurs. Le premier à avoir vaincu les forces d'un Empire colonial. Né esclave en 1743, il a pris le contrôle d'Haïti à force de violence et de ruse. Réputé pour ses qualités militaires, il avait été nommé général par la France révolutionnaire. Avant d'être jeté dans une prison par Napoléon et d'y mourir. Aujourd'hui vénéré en France comme en Afrique ou aux Antilles, Toussaint Louverture a souvent changé de cap, d'alliés, espagnols ou français, au gré des intérêts du moment. Mais aussi de doctrine en matière d'esclavage. Une imposante statue de Toussaint Louverture trône à Allada, la terre d'origine de son père: il était issu d'une famille de rois du Bénin.

A Bordeaux, son buste, installé sur la rive droite, regarde vers le fleuve, ses eaux troubles et boueuses, vers les quais d'où partaient les bateaux de négriers. Malgré les beaux discours d'Alain Juppé, à Bordeaux, tout le monde n'a pas pris conscience de l'importance du travail de mémoire à effectuer. Encore aujourd'hui, des Bordelais utilisent le buste comme un simple reposoir pour leurs scooters pétaradants.

Pierre Malet

Photo: Statut commémorative de l'abolition de l'esclavage sur l'île de Gorée au Sénégal, Finbarr O'Reilly / REUTERS

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